Tarte

Après une semaine passée à boire, rire, se promen­er dans la ville et habiter la nuit, Gala a cuit une tarte aux pommes et a repris l’avion pour la Suisse.

Huile

Un paysan de Jaén. Assis sur un banc, au cen­tre du vil­lage, devant le super­marché, la tête ronde, le vis­age sans rides. Un homme sim­ple, sans soucis et sans argent. A même le trot­toir, il a tourné une car­ton sur lequel il expose des bouteilles d’huile et deux paque­ts de fruits secs. Ce sont des aman­des. Il me mon­tre celles qu’il a décor­tiquées. Elles sont plus chères.
-Et l’huile?
-Oui, c’est la mienne.
Mais il n’a pas la mon­naie. “Est-ce que peux aller faire du change?” Je n’aime pas. Tou­jours ce sen­ti­ment que trans­met­tent les com­merçants: comme si, à échang­er une grosse coupure con­tre plusieurs petites, vous les voliez. Je fais mes fonds de poche. Cela ne suf­fit pas. Le paysan refait le cal­cul. Des aman­des s’échap­pent du paquet. Elles tombent sur le trot­toir. J’en ramasse une et l’avale. J’en ramasse une autre. Alors il com­prend: il y a un trou dans le sachet. Pour­tant, il con­tin­ue de le manip­uler. D’autres aman­des tombent au sol. A se deman­der s’il voit. 
-Celle-ci ou celle-là?
A pro­pos des bouteilles d’huile.
-Quelle est la différence?
Le liq­uide de la bon­bonne de droite est trou­ble, l’autre lumineux. Il les place dans le soleil.
-Moi, dit-il, je préfère celle-là!
Je fais comme lui, je me décide pour l’huile d’o­live trou­ble. Main­tenant que cette affaire est réglée, il prend mon bil­let de cinquante euros, l’empoche et s’en va. Sans faire atten­tion aux voitures, il tra­verse la route, entre dans un bar. Je suis sur le trot­toir, avec son car­ton, ses bouteilles, ses sachets. Les pas­sants vien­nent voir ce que j’ai à ven­dre. Ils renon­cent: un étranger ne cul­tive pas des aman­des et des olives. Au bout d’un long moment, le paysan revient. Il com­mence des cal­culs. Il le fait avec tant de peine que je vois pourquoi il est pau­vre. Quand à l’hon­nêteté de ses pro­duits, me voilà ras­suré : c’est bien ses olives et ses aman­des cueil­lis sur son ter­rain. Avec ce qu’il empoche, il met­tra quelques litres dans le réser­voir de sa voiture, juste de quoi remon­ter à Jaén. 
Arrivé à l’ap­parte­ment, je lis l’é­ti­quette sur la bom­bonne d’huile: “Pour con­som­ma­tion pro­pre. Pro­duc­tion de l’agriculteur”. 

Fauteuils 2

Vingt-deux heures de peine entre mer­cre­di et jeu­di. Au télé­phone, Gala souligne mon idéal­isme. En effet, j’imag­i­nais faire seul. Or, ces heures, c’est compte tenu de l’aide des Uruguayens. “Tu vois à quel point ton ent­hou­si­asme te trompe?” Que répon­dre? Je regarde la pluie. Je suis épuisé. Ma voiture est pleine alors qu’elle ne con­tient que les livres de pre­mière urgence et les ordi­na­teurs; moi qui pen­sais y ranger tout le démé­nage­ment! Le matin du départ, je me lève à l’aube pour frot­ter les salles de bains et récur­er le sol de mar­bre. A dix heures, Najo vis­ite l’ap­parte­ment.
-Si tous les clients étaient comme toi!
J’aime bien ce type. Un “señori­to”. En Espagne notion com­plexe d’où dérive le con­cept du même nom défi­ni par José Orte­ga y Gas­set, le seul philosophe du pays, dans son livre célèbre, “Espagne invertébrée”. Dans l’im­mé­di­at, cela sig­ni­fie que jamais un homme tel que Najo ne met la main à la pâte. Son souci le plus grave et de porter une chemise repassée et une paire de mocassins pro­pres. Pour le reste, il a réponse à tout. Par exem­ple, il aurait rem­bal­lé Gala. Le señori­to, c’est celui qui sait. Inspecteur des travaux finis, dis­ait-on ne Suisse. Chez nous, dans les cam­pagnes de la Glâne, un tel car­ac­tère lui vaudrait un poste de bal­ayeur. Je veux dire, un poste assor­ti d’un encadrement absolu: direc­tives, cir­cuit, petit chef. De crainte qu’il ne fasse rien, jamais. Ici, en Espagne, les señori­tos sont des hommes qui comptent. Ils ser­vent de cour­roie de trans­mis­sion entre ceux qui tra­vail­lent, les ouvri­ers, et ceux qui, forts de con­nais­sances réelles, volent, les grands entre­pre­neurs et les politiciens. 

Fin de journée

Par­fois le sen­ti­ment que la journée se ter­mine sans que j’aie bien com­pris ce qui s’est passé. Je rejoins la cham­bre où je dormi­rai comme si j’é­tais poussé au som­meil. Dans cet état, je me dis que ces quelques heures ne suf­firont pas. D’ailleurs, j’ig­nore com­ment je pour­rais diriger dou­ble­ment mon intel­li­gence, chercher à com­pren­dre ce qui s’est passé, me pré­par­er à ce qui va se passer.

Exil

” La Suisse, deux­ième pays le plus mon­di­al­isé au monde” titre la presse romande. Je ne me demande pas pourquoi je me suis exilé.

Rincon

Sur la ter­rasse, face à le mer, le torse nu, par vingt-deux degrés; je ne sais pas si c’est extra­or­di­naire, mais extra­or­di­naire, ça l’est.

Oxymore

Ce jour­nal pour idiots éclairés, Le Monde, utilise aujour­d’hui l’ex­pres­sion “hommes fémin­istes”: jusqu’où poussera-t-on l’aberration?

Eventuellement

Simenon utilise encore l’ad­verbe éventuelle­ment au sens de “à la fin”, “après tout” comme on ferait en anglais: “[] les dates qu’il était sûr de trou­ver chez Gelot et Fils, les pré­ci­sions que lui fourni­raient éventuelle­ment Me Desgrières.”

Féaux

Ce Choc des civil­i­sa­tions est une idée aus­si sim­ple que manichéenne tout juste bonne pour les stu­dios Wat Dis­ney. Conçue autour d’une table d’of­ficine par des agents de gou­verne­ment, puis portée par un obscur pro­fesseur qui aura été payé pour en assumer la pater­nité. S’il y a lieu de rechercher les motifs d’un éventuelle con­fronta­tion à venir, c’est aux arrière-monde qu’il faut s’in­téress­er. L’orches­tra­tion religieuse de la foi est, au cours de l’his­toire, le fac­teur prin­ci­pal des divi­sions; désor­mais rem­placée par le pro­grès. Dif­fusé dans les sociétés archaïques sous l’ef­fet de l’u­ni­formi­sa­tion élec­tron­ique du monde, il ren­verse les vieilles idol­es. Ain­si s’op­posent ceux qui croient savoir et ceux qui savent ne pas savoir — on aura com­pris où est la sci­ence. Et c’est alors que le con­flit amor­cé devient dan­gereux. Car en Occi­dent, du côté de la croy­ance niée et du pro­grès, par­mi ceux qui en toute con­science “savent ne pas savoir”,  un quar­teron d’in­di­vidus ado­ra­teurs de Mam­mon manip­u­lent les croy­ants out­ragés. L’am­bi­tion est à peine déguisée: il ont le pro­jet de réin­tro­duire dans nos sociétés un mode de struc­tura­tion féo­dal (où le féal est d’abord celui qui renonce à soi au prof­it du chef).

La Manche

Sor­ti du périphérique mau­dit car encom­bré que forme autour de Madrid la M‑50, je fonce à tra­vers la Manche. Le dernier Deep Pur­ple à l’é­coute, une nou­velle Casio vert mil­i­taire au poignet (achetée la veille, après la canne), ma grosse, ma lourde voiture, ma voiture noire, améri­caine, bien en main, dans le soleil, heureux. A l’ar­rêt, le temps de boire un café solo, je croise un homme assis sur les march­es d’escalier qui mènent du park­ing au restau­rant. Il n’y a que lui, son chien et moi. Il roule une cig­a­rette.
-C’est une Duran­go votre jeep?
Et il me donne tous les détails tech­niques du moteur, du châs­sis, de la car­rosserie avant de pré­cis­er qu’il vivait en Cal­i­fornie. Où va-t-il? A Mala­ga. Je lui dis où j’habite. Nous sommes voisins. Cepen­dant, je com­prends qu’il n’est pas Espag­nol. Son accent le trahit. Sud-améri­cain, dirais-je. Plus éton­nant, il a le physique de ce cycliste fou, mort sur les routes de Russie, que j’ai bien con­nu. Ce cycliste était Polon­ais et améri­cain et fou; mais surtout, il avait les mêmes traits, pour faire vite, un vis­age vieil­lis­sant et beau à la Willem Dafoe.
Je démarre, fais signe, reprend l’au­toroute. Deux heures passent. En Castille, il y a un restau­rant tous les dix kilo­mètres, l’embarras du choix. L’e­sprit à l’é­conomie (toute sym­bol­ique), j’évite ceux qu’il faut rejoin­dre par une route de ser­vice et donc j’en passe vingt, trente avant de me décider, car l’heure du repas a son­né, il est quinze heures. Je tombe sur un restau­rant où je me suis arrêté en sep­tem­bre dernier, caché entre un hôtel et une sta­tion-ser­vice, offrant un menu et une carte, une salle de qual­ité, des nappes blanch­es, un serveur dis­tin­gué et des prix plus élevés que la nor­male pour de plats plus orig­in­aux que la nor­male (ce que con­firme la présence d’hommes d’af­faire de la région). Or, à peine ais-je com­mencé mon pâté d’asperges aux crevettes que passe devant les fenêtres de la salle le Cal­i­fornien. Je me lève de table pour le rejoin­dre dans la salle de café qui est mitoyenne et la trou­ve vide. A la serveuse, je dis de m’en­voy­er le Cal­i­fornien lorsqu’il sor­ti­ra des toi­lettes. “Dites-lui qu’un ami l’at­tend”. Per­son­ne ne vient. Avant de com­mencer ma viande, je retourne côté café et le trou­ve accoudé au bar.
-Bien sûr, fait-il en riant, mais com­ment pou­vais-je con­naître qui ce soit dans cet endroit? J’ai dit à cette dame: je ne con­nais que deux per­son­nes ici, moi et mon chien!“
Il s’in­stalle à ma table et nous par­lons. Alors, tout un lot de coïn­ci­dences con­fir­ment l’é­ton­nant de la ren­con­tre: il est tra­duc­teur, il con­naît bien Genève, il habite un quarti­er de Madrid que je fréquente, il est mon voisin près de Mala­ga… et il vend des logi­ciels de vis­ites guidées virtuelles qui, une heure plus tard, alors que je con­tin­ue ma route au son du dernier Deep Pur­ple, sem­blent cor­re­spon­dre à l’outil que je cherche pour une vente à faire à un client suisse.