Sorti du périphérique maudit car encombré que forme autour de Madrid la M‑50, je fonce à travers la Manche. Le dernier Deep Purple à l’écoute, une nouvelle Casio vert militaire au poignet (achetée la veille, après la canne), ma grosse, ma lourde voiture, ma voiture noire, américaine, bien en main, dans le soleil, heureux. A l’arrêt, le temps de boire un café solo, je croise un homme assis sur les marches d’escalier qui mènent du parking au restaurant. Il n’y a que lui, son chien et moi. Il roule une cigarette.
-C’est une Durango votre jeep?
Et il me donne tous les détails techniques du moteur, du châssis, de la carrosserie avant de préciser qu’il vivait en Californie. Où va-t-il? A Malaga. Je lui dis où j’habite. Nous sommes voisins. Cependant, je comprends qu’il n’est pas Espagnol. Son accent le trahit. Sud-américain, dirais-je. Plus étonnant, il a le physique de ce cycliste fou, mort sur les routes de Russie, que j’ai bien connu. Ce cycliste était Polonais et américain et fou; mais surtout, il avait les mêmes traits, pour faire vite, un visage vieillissant et beau à la Willem Dafoe.
Je démarre, fais signe, reprend l’autoroute. Deux heures passent. En Castille, il y a un restaurant tous les dix kilomètres, l’embarras du choix. L’esprit à l’économie (toute symbolique), j’évite ceux qu’il faut rejoindre par une route de service et donc j’en passe vingt, trente avant de me décider, car l’heure du repas a sonné, il est quinze heures. Je tombe sur un restaurant où je me suis arrêté en septembre dernier, caché entre un hôtel et une station-service, offrant un menu et une carte, une salle de qualité, des nappes blanches, un serveur distingué et des prix plus élevés que la normale pour de plats plus originaux que la normale (ce que confirme la présence d’hommes d’affaire de la région). Or, à peine ais-je commencé mon pâté d’asperges aux crevettes que passe devant les fenêtres de la salle le Californien. Je me lève de table pour le rejoindre dans la salle de café qui est mitoyenne et la trouve vide. A la serveuse, je dis de m’envoyer le Californien lorsqu’il sortira des toilettes. “Dites-lui qu’un ami l’attend”. Personne ne vient. Avant de commencer ma viande, je retourne côté café et le trouve accoudé au bar.
-Bien sûr, fait-il en riant, mais comment pouvais-je connaître qui ce soit dans cet endroit? J’ai dit à cette dame: je ne connais que deux personnes ici, moi et mon chien!“
Il s’installe à ma table et nous parlons. Alors, tout un lot de coïncidences confirment l’étonnant de la rencontre: il est traducteur, il connaît bien Genève, il habite un quartier de Madrid que je fréquente, il est mon voisin près de Malaga… et il vend des logiciels de visites guidées virtuelles qui, une heure plus tard, alors que je continue ma route au son du dernier Deep Purple, semblent correspondre à l’outil que je cherche pour une vente à faire à un client suisse.