Plus fort veut dire plus nombreux et mieux hiérarchisé. Par là-même, moins individuel. Donc moins moral. Moins moral, car une décision pour être responsable et le demeurer dans ses conséquences doit être prise devant la mort. Or, seul le vivant est mortel. Ainsi s’oppose tendanciellement au vivant ce qui est plus fort et supra-individuel. Tel fut toujours l’Etat, telles sont aujourd’hui les sociétés de commerce qui contrôlent ses représentants.
Information
D’un blanc qui tue un noir sur le sol européen on dit — la presse dit: c’est un extrémiste, un identitaire, un idéologue, un suprématiste, un sectaire. D’un noir qui tue une blanc, on dit: c’est un fait divers. Ainsi, aux yeux de la presse, le noir tue sans justification. Il ne fait que tuer.
Marché
Que peut-on acheter ici et vendre là-bas? Dans la perspective de mon prochain déménagement à l’étranger, je ne cesse de me poser cette question. J’embarque dans la voiture, je débarque. Et si le revenu est satisfaisant, l’opération peut-être répétée. Hé bien, je ne trouve pas. Preuve que nous ne sommes plus dans le libéralisme: les produits qui occasionneraient une plus-value confortable sont sans exception sous contrôle réglementaire, légal et, pour certains, interdits de commerce. Quant aux autres, ils ont été captés par les multinationales, modèle ancien (grande distribution) ou modèle nouveau (distribution via internet). Reste l’innovation. Qui n’est pas donné au premier venu. Et passe en outre par le brevet et l’autorisation de mise en vente. C’est dire si la jeunesse à qui on vante les vertus du marché a les coudées franches.
Film
Manipulant pour la première fois cette caméra que j’ai achetée il y a un an pour filmer les rues de Malaga. Elle était sur la bibliothèque du salon, dans son carton, je repoussais sans cesse le moment de la déballer. Et voilà que le temps presse. Le mode d’emploi est court. Je l’ai lu. Un bouton pour allumer, un autre pour éteindre. Manolo, le coiffeur, dit qu’il me prêtera un programme de montage. Quand il ne coupe pas les cheveux, il se balade en montagne sur sa moto de sept cent kilos et filme. Moi, je marcherai une soixantaine d’heures. Et aussitôt surgissent les problèmes. Combien de batteries faut-il? Quelle mémoire? Et la nuit, comment filmer? Ce matin, je suis allé au marché de Benagalbón. Le gitan m’a vendu un gilet à poches. Si j’obtiens un pied, je le visserai sous la caméra et il viendra s’appuyer dans la poche de poitrine. La caméra devrait alors se trouver sur l’épaule. Il faudra l’immobiliser. Je n’imagine pas tenir la main en l’air pendant soixante heures. Ensuite, il faudra un micro. Manolo m’explique que les micros intégrés font entendre le bruit du vent. Heureusement, je fais un film littéraire (l’élément le plus important n’est pas l’image).
Tempête
Samedi, tempête violente. Les restaurants et les magasins ferment, les habitants se précipitent et rangent. Cela ne suffit pas. Les palmiers penchent, le sable vole, la mer brasse. Nous sommes au Gris Marengo, à deux kilomètres de l’appartement. C’est jour de paella. J’ai réservé. Pour une fois, c’était inutile. Juan nous ouvre de l’intérieur. Une autre famille mange dans la salle. Dehors, l’employé encorde la chaloupe qui sert de brasero. Des morceaux de paillasse, des chaises, des branches passent sur le quai. Au crépuscule, la tempête continue. Du balcon supérieur, c’est à peine si on voit la différence entre les lignes, le ciel, la mer, la plage. J’enfile la combinaison de surf et je vais dans l’eau. Dès que je suis immergé, je ne fais plus que marcher pour regagner la plage, luttant pour ne pas être attiré au large. Puis je vais courir. En direction du Levant, le sable pique le nu des jambes tandis que sur le chemin du retour le sol file sous les pieds. Plus tard, les antennes paraboliques décrochent des toits.
Cahiers
Toujours aussi excité à la vue du rayonnage des cahiers dans les papeteries. J’en fais la remarque aujourd’hui, car à Noël, dans les Pyrénées, Luv a trouvé chez un Chinois des carnets doublés de papier brun et encollés de tissu dont la facture brute est aussi rare qu’originale. Reste à voir si la page est agréable au toucher. Quittant le Nord de l’Espagne, j’ai hésité à en faire provision, puis je me suis résolu à attendre, me réjouissant de mettre la main sur ces carnets à mon retour. Or, hier, j’ai trouvé dans un village du bord de mer, chez un Chinois toujours, une autre sorte de cahier, tout aussi prometteur quoique d’un usage différent. Ce cahier à le format exact de l’in-quarto. Au point qu’écrire cursivement un texte indiquerait, le cahier complété, l’épaisseur finale du livre après publication. Songeant à ces formats, ces qualités de papier, ces couleurs, je me remémorais l’obsession de Paul Auster pour ces carnets achetés chez un Chinois de Manhattan. Quand le marchand ferme, l’écrivain se demande, et nous raconte, qu’il doute s’il pourra encore écrire. Ce qui m’amène à toutes ces fausses évaluations, je veux dire au moment de l’achat. Au Mexique par exemple, j’achetais de splendides cahiers à couvertures rouge au format A3. Il s’agissait alors de dessiner, mais le papier, lourd, gommé et peu absorbant, décourageait l’entreprise. Le pire, c’est que je ne m’en apercevais pas aussitôt; au milieu du dessin, je perdais l’envie, ne comprenant que par après que cela tenait à la nature du papier. Et dans le même esprit, je pensais à ces dissertations que la maîtresse du collège juif de Madrid nous commandait sur des thèmes convenus. Je me réjouissais d’écrire, mais mon envie retombait vite. En se servant de la règle, il nous était en effet commandé de tracer deux marges à droite, l’une pour nos renvois de texte, une autre pour les notes de la maîtresse et encore une marge à droite pour l’addition des points, de sorte qu’il ne restait qu’un espace central, étroit, où les lignes aussitôt commencées réclamaient le trait d’union et le passage à la ligne.
Manuscrit
La semaine dernière, j’apprends que TM sera publié. Après le refus d’un premier éditeur qui, j’en ai parlé ici, jugeait le manuscrit “excellent”, mais se disait effrayé par les propos tenus dans ce Journal d’Inconsistance, avant d’admettre qu’il craignait surtout d’être privé de subventions pour accointances avec un auteur, moi-même, qui ne pense pas juste, j’ai déposé le texte chez un autre éditeur. Sans nouvelles depuis septembre, je viens de recevoir l’avis positif de son comité de lecture, pour moi anonyme, ou plutôt fantôme, au point que je me demande s’il existe, n’ayant à ce jour vu aucune tête, su aucun nom, entendu aucun verdict au-delà du “oui de principe. Etrange monde que ce milieu des éditeurs suisse, où l’on chuchote, où l’on se tait, où l’on avance à pas feutrés. Comparaison à laquelle je n’ai pu résister: ainsi, tout en remerciant l’éditeur de sa confiance, je m’inquiétais auprès de lui que l’on gère — le mot est choisi — mon manuscrit littéraire comme un produit de banque.