Fin des années 2000, lorsque je partais pour une tournée d’affichage, couvrant les villes de la Côte, Lausanne et la Riviera avant de poursuivre sur le Valais, je mangeais et parfois dormais dans un studio abandonné. Bâti sur les toits du Montreux-Palace, il servait à loger le personnel. Je l’avais découvert en cherchant un raccourci pour passer de la ville haute à la ville basse. L’accès à l’hôtel, en attente d’un chantier, étant clôturé, personne ne s’aventurait sur ses toits. La porte du studio était ouverte. Le mois suivant, j’y apposais un cadenas à vélo.
Pièce
Une pièce confortable et claire, facile à atteindre mais que je suis le seul à pouvoir atteindre. Cela dure depuis plusieurs années. Je sais où elle se trouve. Encore faut-il que me visite le rêve qui la contient. Ce fut le cas cette nuit. Anticipant le retour à la veille, je notais les détails. M’apparut une élément neuf: la pièce est en soupente. Et sans meubles. Quant au chemin d’accès, je ne doutais pas de le savoir puisque dès le début du rêve je me dirigeais sans peine à travers le quartier étroit qui mène à la pièce. Mais cette fois, elle était occupée. Se rendre compte qu’elle pouvait l’être, que cette pièce n’était pas la mienne, me causa un choc. Je pensais : combien? combien de temps ces gens pensent-ils rester? Au réveil, je constatai toutefois que j’avais fait du bon travail: le plan d’accès en tête, la prochaine fois je retrouverai la pièce sans hésiter.
Chez Luis
Le marché de légumes au coin de la rue. Un local étroit. Pour y pénétrer, il faut sauter une marche depuis le trottoir. Le sac à la main, la clientèle défile devant les amoncellements d’avocats, d’oranges et de tomates. Deux frères y travaillent. Même taille, même visage, cinquante ans à eux deux. Ils se tiennent derrière la caisse, en bout de course, attrapent les sacs, les pèsent, comptent à voix haute. Au milieu des amoncellements, l’homme à tout faire. “Paco, un melon! Rapporte de patates! Passe-moi du persil!” Mais la boutique est le domaine des femmes. Leur moment. Elles bousculent sans s’excuser, demandent un prix, tâtent, vont et viennent. Si vous n’y prenez gare, elles se faufilent, vous perdez le tour. Quand elles ont enfin réuni leurs achats, noté le prix, elles se souviennent: “il me faut des navets! Tu as ça Luis? Et de la “hierba buena”? Donne m’en!” Alors satisfaites, tardant à sortir le porte-monnaie, elles expliquent ce qu’elles vont faire avec ces légumes. L’une après l’autre. A expliquer la recette. “Moi, je fais le “puchero” avec un peu de navet, voyez-vous!”. Derrière la caisse, le vendeur fait mine de recompter. La cliente continue: “il y en a qui mettent du poivron, mais pas moi, ça devient amer”. Et comme cela ne s’arrête plus, sans y penser, le vendeur fait: “oui, oui, du navet… A qui le tour?”. Quand la ménagère qui parlait du “puchero” quitte la boutique, la suivante entonne: “aujourd’hui, je fais un “salmojero” et une tortilla. Tu es sûr qu’elles sont tendres tes tomates Luis, parce que pour la soupe…”?
Mondialisation
S’il suffisait de démentir quelques équations pour freiner les adhésions irréfléchies à la mondialisation, je dirais: la mondialisation est le contraire de l’universel (statistique, plutôt que principe directeur de la raison), du cosmopolitisme (vecteur d’indifférenciation plutôt que de découverte), de l’internationalisme (elle fédère les élites contre les nations et les peuples).
Moho
L’institut de bioacoustique de Cornwall conserve le chant du dernier Moho d’Hawaï un oiseau de la famille des méliphagidés qui s’est éteint au début du siècle. La bande-son fait entendre l’appelle répété du mâle à la recherche de la femelle, laquelle ne vient pas, car il est le dernier représentant de l’espèce.
Les jours et les heures
Fasciné de voir à quel point chaque jour, en apparence identique, est différent. L’identique, tient à la volonté. A l’énergie. Au centrage. Nous appareillons les jours sur le modèle qui semble répondre aux désirs. La dissemblance — dans une approche essentielle, il faudrait dire l’originalité — tient à l’échec de notre prétention à régir le hasard. Echec heureux en ce qu’il exprime la vie. Et succès concomitant, nécessaire, de la volonté, sans quoi tout serait indéterminé. De sorte qu’au moment où cesse la lutte pour contraindre le hasard à la régularité, cesse non pas la vie, mais la vie humaine: nous sommes entre la mort, état de détermination complet et le chaos, état de complète indétermination.
Sortir
Sortir par le haut. Je vois. Dans une capsule. Selon les efforts consentis, on plane plus ou moins. Avantages des sens, pouvoir, sons choisis, espaces de feutre. Ou alors, par le bas. La rue n’est pas la solution. Du côté des campagnes, jusqu’à se confondre avec la terre. Avant la confusion totale, avant la mort, pour les plus doués, il y aura confusion heureuse avec la nature. Un quotidien proche du corps et de sa respiration, de vrais outils. Sortir par le milieu, c’est impossible. Parce qu’on s’acharne, la société s’étend. Son poids grandit. Nous bataillons. Ce faisant nous enfermons ceux qui bataillent. Au-dessus de cette pesanteur, les capsules.
Passages
L’austérité et le désordre me plaisent également et si je préfère aujourd’hui le silence au vacarme, j’aime la sobriété autant que la débauche ce qui me vaut d’alterner selon un régime périodique l’un et l’autre, me réjouissant de quitter le premier état pour le second, le second pour le premier. Boire jusqu’à transformer la moitié de la journée en attente du moment où l’on pourra recommencer de boire, n’être disponible que pour la discussion et les activités nocturnes, dédaignant cette réalité d’appareillage qui, sous l’effet du plus artificiel des ordres, nous impose une loi; mais alors basculer dans le régime contraire, ce règne tranquille où chaque pas est compté, où l’on goûte l’air et l’eau, parlant peu, ne parlant pas, craignant les rencontres, même les plus anodines, en ce qu’elles forcent le corps à l’exhibition. Le problème est dans le passage d’un état dans l’autre. Ici, je manque de maîtrise. C’es qu’il n’y va plus de l’ordre ou du chaos, mais du chaos dans l’ordre, et le cerveau peine à se régler sur un objet aussi contradictoire. Il bute et souffre, il attrape la fièvre. Cette nuit encore, deux jours après le début du passage, je n’ai pas fini de me débattre, me réveillant tous les vingt minutes pendant douze heures, cherchant des positions, des idées, le vide, la chaleur, le froid et la lumière.