Croisé mon ami et collègue ce matin. Il partait donner un concert à Saint-Etienne. Amplis, instruments, bagages, camionnette, hôtel, sound-checks, repas et début de beuverie, concert et suite de beuverie puis remballer et prendre le chemin du retour. S’enfermer dans une chambre pour écrire ne fait pas rêver quand on a dix-sept, vingt, trente ans. La scène, voilà ce qui fait rêver. Mais à partir de quarante ans, on se félicite de n’avoir plus à monter sur scène, de pouvoir simplement aller se poser sur un chaise en fermant la porte dans son dos.
Monnaie
Entraîné par Evola dans les appartements de S. à Lausanne. Se tient là une réunion du comité d’initiative Monnaie pleine. Le projet soumis au vote porte sur l’interdiction faite aux banques privées de fabriquer de la monnaie. Nous sommes six à discuter autour d’une table ovale chargée de documents, de chandeliers, de crucifix, de saucisson et de fromage. Les parois sont chargées de livres. Chaque étagère comporte une étiquette indiquant le thème de l’étagère mais mon sentiment est que les livres sont mélangés, que le système est dépassé, que les volumes ont voyagé.
-Posez-moi des questions, nous enjoint l’hôte.
Car le sujet est technique. Si je comprends bien, l’un des buts de la réunion est de se mettre d’accord sur la communication. En d’autres termes, comment expliquer les enjeux aux votants. Ici le bât blesse. Ce dont les premières réponses données aux participants témoigne assez: ils posent d’autres questions, croient avoir compris, n’ont pas compris… Pour moi, je n’en mène pas large (et cependant, il y a quelques années, j’ai lu et visionner des documentaires sur le sujet). S. cet homme enthousiaste qui a fait une prière avant de s’asseoir a‑t-il pris la mesure des forces qui défendent le status quo? Certes — mais, parce que ce type de militantisme suppose de la foi, n’est-il pas égaré par celle-ci? Pour avoir une chance de vaincre la coalition des intérêts au pouvoir, il faudrait jeter dans les batailles des moyens colossaux. Pour l’instant, je ne vois que six personnes qui confectionnent d’aimables sandwichs. Un couple, lui comme elle affichant la maigreur des figures d’El Greco. Ils représentent les SEL du Nord-vaudois et distribuent de petites bouteilles qui contiennent de l’eau de bouleau. A part Evola et moi, un ancien journaliste, un militant national et un mathématicien. Les autres, là-bas, partout, à travers le monde, appartenant à la même troupe armée en costumes, devant leurs ordinateurs, calculent les risques de contagion d’une telle initiative lancée par des “fouilles-merde”… Ou plutôt, ils se disent rassurés. En effet, un jeune conseiller vient de rendre son verdict : “ne vous inquiétez pas, personne ne comprend ce que nous faisons donc le peuple nous fait confiance”. La réunion se poursuit. J’écoute. Je grignote. Je bois. Participe tant bien que mal. Au fond, je suis désolé: la bonne volonté et son organisation démocratique ne peuvent plus rien pour défaire les monstres auxquels notre société s’est livrée.
Wohlen
Sur le quai, trente personnes — je viens de compter. Pas une ne parle. Un train de marchandises s’engouffre. Long effet. Pour le première fois — peut-être en raison de l’ambiance funèbre — je sens le poids d’un tel convoi. Je fixe la plateforme, puis remonte le long des piliers et regarde trembler le toit. La tenue du bâti m’étonne. Peu après, second transport. Un fracas considérable. Quelle précision pour aiguiller un aussi grand nombre de wagons pleins! Quelle maîtrise! Déjà, en arrivant en voiture dans ces faubourgs de Zurich, je me disais: voilà la richesse de la Suisse. Des hommes et des femmes qui travaillent. Le régional pour Lenzburg tarde vingt minutes à entrer en gare. Au même rythme, jeunes et vieux prennent place. Nous traversons une campagne déclassée. Hangars, bureaux, usines sont posés sur le plat comme autant de parallélépipèdes. Ici et là, sur la hauteur, un vieux château, une auberge où boire le vendredi. Des feux en grande quantité, les automobilistes attendent. Tout à l’heure, pour faire de la conversation, l’employé de chez Dodge qui me conduisait à la gare me dit: “Moi, c’est le moteur. Moto ou voiture. Quand je suis en forme, je roule d’une traite jusqu’au Portugal. Mais le train, jamais.”
Valais
Sion — Monami me surprend dans le grenier à livres d’Emmaüs. Il a un chien. Acheté pour son fils. Qui, cet après-midi, comme toutes les après-midi, est à l’école. “Il est vrai qu’il ne s’occupe pas beaucoup de Vréo”, me dit-il. Je m’attarde un peu: après avoir passé deux heures à parler avec l’armurier local — raison de ma visite — calibres, optique, canon et prise en main, je cherche l’étagère Philosophie.
-Il n’y en a pas, me dit Monami.
Nous prenons une eau minérale à la station-service, avant d’assister à un cours de Krav Maga dans un bâtiment industriel rose. L’échauffement fini, c’est le combat au sol. Pour moi, chose nouvelle, épuisante. Ces derniers jours, j’ai roulé 1500 kilomètres et bu près de trente litres de bière. Pour mesurer mon niveau, l’assistant me défie. Il m’enserre de ses jambes, puis écrase. Il est jeune, fort et convaincu. Une fille se blesse, il me relâche. Suivent des combats debout, moins fatigants. Après quoi, satisfaits et légers, nous remontons chez Monami à Verbanne. Il nourrit ses poules, le chien mange, nous visionnons des films. Au réveil, je roule en direction de Goppenstein. Là, je mets la voiture sur le train pour franchir le Lötschberg. Manoeuvre silencieuse. Drôle de peuple des montagnes. A bord des véhicules, des conducteurs isolés. Un clarté blafarde, des feux, rouges, puis verts. Nous avançons au pas, roulons sur les wagons. Le train s’enfonce dans la nuit. Seul repère, le téléphone portable à l’intérieur du véhicule qui me précède. En milieu de tunnel, le train qui arrive de Kandersteg. Sentiment de maîtrise, de froideur. De l’autre côté, il est midi. Deux par deux, les enfants gambadent le long de l’unique trottoir du village, s’arrêtent pour jouer avec les vaches.
Dentiste
Gala que j’ai persuadé de passer la nuit dans notre suite Las Vegas plutôt que d’aller dormir chez sa grande amie lausannoise en attente d’une intervention chez le dentiste, monte le ton au restaurant, à son habitude houspille ramenant dans la conversation des reproches vieux de cinq et dix ans puis, de retour à l’hôtel, s’habille sans un mot, claque la porte et s’en va, craignant si elle ne prend pas aussitôt le train de manquer ce rendez-vous programmé pour le lendemain à neuf heures.
Las Vegas
A Fribourg, nous occupons la suite de soixante mètres que le directeur de la tour-hôtel, mon ami boxeur, met à notre disposition. La chambre donne sur l’abbaye de la Maigrauge. A l’autre bout, le salon ouvre sur le salle Equilibre et le temple protestant. Au milieu, une salle d’eau avec un jacuzzi circulaire de la taille d’une piscine pour enfants. La faïence est rose et blanche, les robinets dorés. Sur la place, les Turcs font vrombir leur japonaises tunées. Ils m’expliquent où garer ma voiture surdimensionné, puis je rejoins les employés au Central. Le prisonnier est là, content, inquiet, plein d’anecdotes sur sa vie de trafiquant en Guinée-Bissau, pleurnichant soudain sur sont sort, convaincu que sa femme va le mettre à la porte le soir-même, se ressaisissant alors pour dire: “m’en fous! je vais me trouver un bateau et m’installer, ensuite je ferai du cabotinage à partir du Liberia” (le surlendemain j’apprends par Monpère qu’en effet, son amante l’a renvoyé et qu’il est à la rue). Gala nous rejoint après s’être reposée, habillée, maquillée. Longue nuit, puis buffet à midi moins cinq, juste avant l’heure de fermeture, servis par le cuisinier qui pour Gala cuit un oeuf quatre minutes.
easyJet
Entretien en public à l’Université de Genève autour d’easyJet. J’aime ces exercices. Ce côté échafaudage des propos et recherche à voix haute. D’ailleurs mon projet est bien ancré: une fois remis à Allia la nouvelle version de l’essai, se concentrer sur ces oraux, sans appui sur l’écriture immédiate. Ce matin, il ne s’agit que d’extrapoler à partir du livre publié il y a cinq ans pour discuter — tel est le thème du festival Histoire et cité — des enjeux de la liberté; à l’avenir, j’imagine plutôt une sorte de conférence sans notes qui permettrait d’assembler dans une forme éphémère les théories lues pour défendre les thèses de l’essai. Après les questions du public, cinq au total, signature du livre sur le stand Payot. Au bout de la table, le bonimenteur Jean Ziegler.
Première nuit
Chez Olofso, à la périphérie de Genève. Je loue une place de stationnement à Lausanne — trop petite. Une autre à Genève — trop petite. Ainsi, après avoir introduit entre lignes et butoirs, ma voiture sur la place Visiteurs, devant le bâtiment d’Olofso, je pars prendre le train ma valise sous le bras. Une heure plus tard, je suis avec Gala, dans un restaurant près de la gare, à Lausanne. Retrouvailles survoltées. Nous parlons, nous buvons, nous ne mangeons pas. Aplo passe nous voir, s’en retourne. Nous poursuivons, puis la nuit bien entamée, nous gagnons l’arrière-boutique (nous ne savons plus nos noms). A l’aube, je m’endors. Peu après Monfrère frappe à la porte. C’est le matin.
-Réunion avec les courtiers en assurance dans cinq minutes!
Comme il se doit: j’oubliais. De plus, la rencontre a lieu dans leur bureau. Moquette, vue sur le lac, plantes, tableaux à courbes. Ces messieurs, émoulus des meilleures écoles de chiffrage, assis de part et d’autre d’une table ovale sur laquelle la secrétaire à déposé des dossiers et de petites tasses de café, m’expliquent combien de centaines et de milliers de francs ils nous ont fait économiser cette année.
Points
Avant de mettre la voiture en position sur l’autoroute, nous faisons de l’essence. Visualisant mon arrière-boutique de Lausanne, j’annonce à Evola que je veux faire des provisions. La régime est ainsi établi: une fois arrivé en Suisse, je me réfugie et sors le moins possible. Il faut des sandwichs pour tenir. Etant donné l’équivalence des produits de supermarché entre la France et la Suisse et la différence des prix, mieux vaut prévoir. Je prends d’ailleurs un grand plaisir à cette radinerie calculée: ne pas laisser un franc au double monopole de nourriture suisse me ravit (je m’abstiens de penser que mon franc va au quadruple monopole de nourriture français). La chance est avec nous, il y a un Intermarché derrière la station-service. J’achète vite et sans apprécier du jambon sec, du jambon rose, un camembert, un chaussée-aux-moines, du yoghurt grec et de la baguette. Arrivé aux caisses, toutes les conversations portent sur les points. Un monsieur fait vérifier sa carte de points pour savoir quels achats il pourra se permettre, une mère fait scanner les pots de bébés à deux reprises pour s’assurer que la caissière à bien “enregistré les points”, la dame qui nous précède (elle achète une demi-bouteille de champagne et de la viande pour chat) demande quand elle pourra obtenir le rabais sur la vaisselle d’été. J’évoque pour Evola Budapest et le désespoir des ménagères à la fin du régime.