Loin du rivage, un caillou. Planté de biais dans les eaux, il n’est pas plus long que la coque d’une transatlantique en phase de naufrage. Dessus, huit chèvres.
Folegandros
Bâti au-dessus d’une falaise, le village de Chora (qui occupe comme son nom l’indique le cœur de l’île) est blanc et bleu, mais en avril, après les rigueurs de l’hiver, il a perdu quelques degrés de luminosité aussi les habitants sont-ils ce matin occupés à le repeindre. Hommes, femmes, vieillards adolescents, mais encore tous les enfants sous les ordres de la maîtresse du primaire, se promènent sous les figuiers un pinceau à la main et dessinent les façades, les perspectives, les contours de fenêtres et jusqu’aux dalles des trottoirs dans l’attente des premiers touristes.
Criques
J’oubliais: dans l’Europe nouvelle, il faut un permis de conduire jusque dans les îles. Ajoutons que l’opération, comme il se doit, est commandée par une multinationale. Si à Milos j’ai pu m’arranger, c’est que le loueur commerçait sous son mom. Ici, à Ios, Europcar a racheté les succursales grecs. A la clef, toutes les mesures de police, d’assurance, de réassurance. Voyez-vous, dis-je à l’aimable et bornée jeune fille, l’Union européenne vous écrase et non contents, vous légitimer ses visées en vous pliant à ses diktats (mais les Grecs n’ont pas l’idée de l’efficience politique — l’habitude est aux palabres, à la dispute sportive entre partisans, de préférence sur le port, à l’heure de l’apéritif, et le reste, c’est Athènes, de longue date aux mains d’une poignée d’incompétents qui détournent la manne). Fâché, je loue un bateau. Le capitaine me propose de travailler au noir. Non que cela rende le prix plus abordable (le rapport qualité- prix n’est pas bon dans les Cyclades), mais cela lui permettra de verser une obole moindre à la hiérarchie autoritaire qui, de Bruxelles, mène à ce petit port où officient une maréchaussée. Voler l’Etat étant à mes yeux un devoir citoyen, par ailleurs pressé de prendre le large, je signe. Quelques minutes plus tard, propulsée par deux moteurs Yamaha, l’embarcation met le cap sur les criques du ponant. L’eau est turquoise, les fonds dorés, le roc saillant, bref, tous les adjectifs que l’on voudra — c’est une merveille. Luv enfile des palmes, je passe une masque, nage marche le long de la plage, reviens. Sur le pont, nous ouvrons des bières. Puis le capitaine cingle vers des grottes. Couchés sur la proue, devant la cabine, nous longeons la côte pendant des heures.
Ouest
Balade en scooter dans la partie ouest de l’île de Milos, la plus désolée. Au premier arrêt, devant une chapelle, un chat nous attend. Ils nous regarde descendre vers la crique. De retour, nous le caressons encore, puis reprenons la route; succède un chemin, puis un sentier. Sur les cailloux ronds, pointus, rouges, blancs et noirs, je roule avec prudence. Si nous cassons une pièce, nous sommes à dix-huit kilomètres du port d’Adamantas. Les rares maisons sont fermées. Le temps se gâte, le vent se lève. Je ralentis pour éviter l’embardée, Luv se penche. L’averse s’abat sur un îlot mais épargne la côte. Le soleil revient. Le soir, entraînement au bâton, une section de roseau séchée à l’eau de mer que j’ai ramassée dans la crique. Puis la seule chose que nous trouverons à manger de la semaine, de la salade grecque. Il y a bien du “gyros” c’est à dire le kebab international, ce hamburger du pauvre — donc salade, et bières, Mythos, Kaiser, Mamos, Fix.
Bruit
A quatre heures du matin, série de coups. Réveillé en sursaut, je retire mes tampons et dresse l’oreille. Encore des coups. Comme un marteau qui frapperait un conduit. Le rythme est irrégulier. Un arrêt. Je me recouche. Cela reprend. J’en profite pour aller aux toilettes. De retour, je patiente quelques minutes, puis c’est assez. J’ouvre la porte et avec cette voix endiablée que je sais fabriquer (entraînement liée au hardcore), je hurle en anglais : “silence!”.
Le bruit s’arrête puis reprend. Il va en diminuant. Comme s’il s’éloignait ou que l’on frappe avec moins de vigueur. Luv se rendort. Plus tard, j’arrive à une conclusion — ce qui me réveille: le couple à côté, il faisait l’amour! Alors, je m’en veux. Pourtant, j’aurais juré, cela ressemblait à des coups de marteau. Le matin, avec Luv, nous faisons le test. Je pousse le lit de métal contre le mur. Luv n’est pas convaincue. De plus, le reste de la nuit, j’ai mal dormi. En effet, je songeais: “Alexandre, tu vas descendre pour le petit-déjeuner et tu vas te trouver nez à nez avec ce couple!. Or, sortis dans le couloir, nous constatons qu’il n’y a pas de chambre à côté de la nôtre.
Bateau
Au Pyrée, Luv étonnée par les ferries. Elle n’avait vu que les bateaux du Léman. Nous prenons place à bord d’un appareil de la Aegean speedline à destination de Milo. A l’embarcation, désordre qu’eut aimé filmé un Fellini. Une Mythos à la main, sur des sièges défoncés, parmi les clochards, nous admirons. Les semi-remorques klaxonnent des familles chargées d’enfants, un militaire tire sa valise à roulettes derrière son vélomoteur tandis que des gamines dansent devant un fourgon de boucherie. Cherchant à faire une percée, des japonaises ondulent comme un banc de poissons. A l’heure dite, la sirène retentit, le bateau quitte le port. Quatre heures plus tard, nous sautons à terre et nous retrouvons, pour ainsi dire, directement dans notre chambre : l’hôtel Portiani prolonge le quai de débarquement.
Athènes 3
Levés tôt pour visiter l’Acropole que nous contemplons d’abord depuis le toit de l’hôtel situé aux abords du jardin botanique. Comme pour toutes ces attractions historiques monnayées par les Etats (à moins que ce ne soit par cette compagnie chinoise qui, dit-on, aurait racheté le monument), accès humiliant, exigeant une attente de plusieurs heures. Nous renonçons. Au lieu de monter, nous tournons autour du monument. J’explique Hérodote, Platon, les quatre ordres architecturaux, le statut de citoyen tandis que nous marchons dans des jardins jonchés d’ordures, entre des latrines improvisées et des couvertures sales, assistant au réveil de troupes de clochards et d’immigrés.
Athènes
Athènes avec Luv. Monami me dit: “profite, ce ne sera pas souvent!”. A l’heure de l’apéritif nous sommes dans les quartiers bas, près du marché couvert. Elle prend son courage à deux mains pour annoncer qu’elle a un petit-ami. Je la félicite.
-Il est Mexicain, ajoute-t-elle.
-Très bien.
Ragaillardie, elle me suit par les rues. Nous traversons un quartier pris par les immigrés. Les valises sont encore sur les trottoirs. Un miller d’individus en guenilles, la face au cirage, hirsutes, pérorant devant des bâtiments aux façades trouées. L’éclairage public est faible. Des plantes crevassent les trottoirs. Nous ressortons de la mêlée:
-Voilà ce que ça donne, lui dis-je. Ils viennent d’arriver mais ils sont là pour rester. Tu as vu des femmes?
-Deux.
-Mais encore?
-Une voilée et une prostituée.
-Exact.
Comme nous remontons une avenue chinoise (population, magasin, enseignes), je me dis une fois de plus que l’effet domino est trop flagrant pour que cette présence massive d’énergumènes venus des campagnes profondes du Pakistan n’ait pas été organisée ici, dans nos centre de commandes. Pour la Grèce, le déroulement laisse peu de doute: asservissement par la dette, rachat massif par les capitaux étrangers des actifs d’état, mise en faillite des banques nationales, déclenchement de la crise et appauvrissement mécanique du peuple. Après quoi les propriétaires abandonnent les bâtiments dans lesquels s’incrustent ces miséreux débarqués par les bons soins des associations de bienfaisance (elles-mêmes subventionnées par les mêmes centres de commande). Triste spectacle d’un effondrement qui a commencé, pour la Grèce, dès les années de corruption massive sous le régime de Papandréou.