Arabes 6

Mer­veilleuses multi­na­tionales qui se soucient de notre morale! Airbnb m’écrit: “The report that we recieved alleges that you have had an atti­tude towards the neigh­bors belong­ing to the islam­ic com­mu­ni­ty, wich is in con­trast with our non-dis­crima­tion pol­i­cy”. Dans le mes­sage suiv­ant le robot de la com­pag­nie (à qui je demande de prou­ver qu’il n’est pas un robot) m’ex­plique: “we are work­ing to make the world bet­ter and more inclu­sive for every­one.” 

Paroles

Les Ital­iens par­lent beau­coup, fort, tout le temps. Ils aiment par­ler, ils s’é­coutent par­ler. Sur­prise majeure, cela débouche sur des actes. En Espagne, où le plaisir de par­ler est le même, les joutes con­tin­ues et toni­tru­antes, quand on a fini, on se sépare, on ren­tre chez soi; jusqu’à la prochaine con­ver­sa­tion. Nul ne se mêle d’agir.

Rap

Tel rappeur est mort cette semaine. Com­ment? Il est tombé de l’aile d’un avion. Que fai­sait-il? Il enreg­is­trait un clip sur l’aile d’un avion en vol.

Destin des théories

Les théories ne sont ni vraies ni fauss­es. Elle sont faites, repris­es ou délais­sées. Si la reprise est générale, elles con­nais­sent leur moment de vérité.

Arabes 5

Rue Bor­go Alle­gri, une semaine que la ligne est tracée au sol côté Arabes. Déjà dit, pas de change­ment pour les auto­mo­bilistes. Il y avait des cas­es de sta­tion­nement, ils se garaient, il y a inter­dic­tion, ils se gar­ent. Et soudain, ce matin, deux munic­i­pales por­tant le casque blanc façon Grand d’Es­pagne époque El Gre­co ver­balisent. Deux, trois, dix auto­mo­biles ont droit à la bûche. “Mais enfin, dis-je à Gala, il y a ce noir qui vend des godass­es au milieu du trot­toir et son acolyte de souk qui tar­tine des sand­wichs et encaisse et c’est les auto­mo­bilistes qui ramassent!” Sur­prise, après avoir posé vingt bûch­es, les munic­i­pales dis­ent au noir que non, cela ne se peut pas, lequel répond ahuri, pourquoi, mais enfin pourquoi? Elles lèvent les bras au ciel, bais­sent les bras, ajus­tent leur superbe casque, s’en vont. Un quart d’heure plus tard, un pre­mier auto­mo­biliste récupère son auto­mo­bile. Et la fac­ture. Grande comme une ser­pil­lière. Il plie et empoche. Mau­gréant met le con­tact. Sur le trot­toir, sept marchands clan­des­tins vendent, achè­tent, trafiquent, occu­pent et blo­quent le passage.

Irocquois

Après avoir pris con­gé des amis de la Palestra, je rends — selon arrange­ment — le vélo que j’ai acheté à mon vendeur, Aldo, un homme grand, per­cé, coif­fé en iroc­quois, sur­feur de Sao Paulo, mécani­cien, hip­pie, fumeur et clown, qui me dit:
-Tu n’as rien cassé? Zut alors, com­ment vais-je gag­n­er de l’ar­gent si per­son­ne n’a besoin de répa­ra­tions?
Puis, comme je lui par­le de ce garçon ren­con­tré dans son ate­lier le jour de la vente:
-Je ne vois pas.
-Petit, brun, à cato­gan… qui vend des appli­ca­tions…
-Non.
Il réflé­chit encore:
-Je devais être bour­ré.
Et hissant sa bir­ra Moret­ti:
-Là, c’est le dernière que je bois. La police vient de fer­mer le com­merce de mon voisin tamoul, il vendait la nuit en douce. Sept jours de fer­me­ture. Bien sûr, je pour­rais aller plus loin… Mais bon…

Urgence

Mes­sage d’une cliente: “ren­dez-vous à fix­er de toute urgence, rap­pelez-moi!”. Dix min­utes après émis­sion de la demande, je rap­pelle. La per­son­ne, me dit-on, est absente. Par cour­ri­er, je pro­pose des dates de ren­dez-vous. Juste après, j’ap­pelle mon col­lègue à Genève pour savoir s’il sera disponible. A notre bureau, on me dit: “il est à New-York.” J’en­voie un texte sur son télé­phone portable. Sachant qu’il sera de retour à Genève lun­di prochain, je sug­gère des dates pour le jour d’après et le suiv­ant. A quoi il répond: dès mar­di, je suis en Alle­magne. J’en informe la cliente, qui par cour­ri­er répond: “pour le ren­dez-vous urgent, voici le numéro de ma col­lègue, je suis en vacances dès ce soir”.

Modification

Rue Pietrapi­ana cet homme retour du marché tire un cabas à roulettes sur lequel il a amé­nagé trois poches extérieures à saucissons.

Fiesole

Après la dis­si­pa­tion des brumes, réap­pa­rais­sent les collines de cyprès. Nous grim­pons dans un bus à deux étages, l’un de ces bus de type anglais qui sil­lonne désor­mais tout les villes-musées d’Eu­rope. Il y a cinq ans nous l’empruntions à Lis­bonne. Aujour­d’hui il longe l’Arno, monte sur le ter­rasse Michel-Ange, plonge dans les ruelles pier­reuses; véri­ta­ble morceau de con­duite entre les scoot­ers classées en épi, les livreurs qui roulent à con­tre-sens, les taxis élec­triques et les bancs de touristes chi­nois. A hau­teur de deck, en salon ou en cui­sine, dans les étages des immeubles, une dame devant son téléviseur, une mère avec un bébé. Nous accom­pa­gne une jeune brésili­enne, amie d’un jour et femme de ce garçon ren­con­tré au mag­a­sin de vélo, lequel tra­vaille, la délaisse. Le tour de la ville fini, nous grim­pons dans un sec­ond bus, iden­tique au pre­mier, mais qui qui tra­verse le Champ de Mars et ses instal­la­tion sportives, entre dans la cam­pagne, rejoins Fiesole, vil­lage per­ché sur la colline où l’on trou­ve une amphithéâtre romain et deux monastères. Gala qui ne marche jamais nous pousse en direc­tion de la passegiat­ta panoram­i­ca. Le chemin de ronde donne sur Flo­rence. Les quartiers sont enfouis dans la lumière et la végé­ta­tion. Plus loin, des goss­es jouent, comme à l’abri de temps. Nous revenons à la nuit avec deux pièces de bœuf de 1700 grammes, sor­tons les alcools, les chips, les ron­delles de pomme, le chèvre. Aplo pèles les patates, Luv dis­tribue des assi­ettes. Gala lave la chicorée dans l’évi­er.  Une verre d’eau à la main, la Brésili­enne con­tem­ple l’ac­tiv­ité. Bien­tôt les fumées mon­tent. Épais comme des bot­tins, les steaks saut­ent dans la poêle.

Arabes 4

Ce ven­dre­di, même scène des tapis. Il va son­ner midi. Lorsque je me penche à la fenêtre, le square a été repeint aux couleurs de l’is­lam. Je ful­mine. Pas d’en­fants. Ils ont fui. Rem­placés par des Magrhébins et des noirs en pyja­ma, djellabas et que sais-je. Ils se tien­nent la main, se couchent, s’age­nouil­lent, fument et monop­o­lisent. De la mosquée sort un bar­bu un haut-par­leur à la main. Il s’en va. Revient avec un sec­ond haut-par­leur. Main­tenant, il tire un câble en tra­vers de la route. Et apporte un engin. Cinq min­utes plus tard, un chant reten­tit. Enfin, chant, c’est beau­coup dire. Les Arabes, les noirs s’age­nouil­lent, com­men­cent à prier. Je me dresse à la fenêtre. “Viva Italia! Back to Africa! Islam e mer­da!” Quinze ans de hard­core ont cul­tivé ma voix; elle porte. “Democrazia! No Islam!” Cette fois, c’est l’émeute. Les Ital­iens de Bor­go Alle­gri sont aux fenêtres: les cuisiniers sor­tent des trat­to­rias, et les anti­quaires, et le boulanger du Forno. Com­mence la prière. Deux cent éner­gumènes en rythme, et je me relève et je me couche. Des gars qui dor­ment dans la rue, sen­tent encore la cas­bah et l’eau de la Méditer­ranée. Au cen­tre de Flo­rence, à trois cent mètres du Dôme! Je prends mon souf­fle et dou­ble la mise: “Is-lam, mer-da! Democrazia!”. Entre-deux:
-Gala, va chercher les flics avant que ces crétins ne mon­tent me lynch­er!
Les bras se ten­dent, les insultes fusent. Gala se maquille.
-Main­tenant Gala, si tu veux me retrou­ve entier! Ils sont deux cent!
Calme et affolée, elle répète:
-Oui, attend, oui, j’y vais!
De retour à la fenêtre, j’en­voie de nou­veaux slo­gans, mais dois couper court, on sonne: la police. Deux agents mon­tent, la main sur leurs flingues. Gala fait entr­er. Au début, ils ne sont pas ras­surés. Puis ils voient que je suis sobre et décidé. Ils com­pren­nent ce que je dis:
-Ras­surez-moi, cette saloperie n’est pas autorisée!
Elle l’est. Par le préfet. Ces pau­vres clan­des­tins débar­qués par la maf­fia n’au­raient pas assez de place pour prier donc, en atten­dant une meilleure solu­tion, les politi­ciens leur ont don­né le square. Je me tape la tête. En lan­gage uni­versel: “mais enfin, vous les Ital­iens, êtes com­plète­ment fous!”. A nou­veau on sonne. Il me sem­blait bien, tan­tôt le flic a par­lait dans son walkie-talkie. Gala ouvre: c’est l’in­specteur. Il est en civ­il. Le flic a dû lui dire que ce n’é­tait pas dan­gereux. Il vient pour clore l’af­faire. Pen­dant qu’il par­le en ital­ien avec Gala, les flics en uni­forme me font signe. Ils m’en­traî­nent dans la cham­bre à couch­er et refer­ment la porte sur nous.
-Moi, me dit l’un des agents, je pense comme vous, il faut les pen­dre, mais je ne peux rien faire. C’est le préfet.
-De quel par­ti?
-Sinies­tra.
-Por­ca mis­e­ria!
Une heure plus tard (les flics sont par­tis), c’est les pro­prié­taires de l’ap­parte­ment qui débar­quent. Ils sont inqui­ets. Trem­blants. Surtout la femme. Gala leur fait des politesses. Je tranche: “écoutez, si j’avais su qu’il y avait une mosquée sous ce loge­ment, jamais je n’au­rai loué. Je déteste ces musul­mans qui vien­nent pour­rir ce qui reste de nos démoc­ra­ties”.
Alors le pro­prié­taire:
-Je suis musul­man.
Depuis ven­dre­di, je sors armé. Et avant ou après Gala. Car il me faut chaque fois pass­er devant les quinze, vingt, trente éner­gumènes qui règ­lent leur traf­ic sur le trot­toir. Et qui savent qui je suis.