Lieu 2

En fait, je n’en sais rien. Je suis peut-être à Bueng Sam Phan. Une chose est sûre, mon hôtel se nomme Kwang Sai. Pas d’en­seigne, j’ai cher­ché sur le plan région­al. Pour les autres repères, itou. A l’in­stant, j’é­tais dans le faubourg. Il y a der­rière la marché une bou­tique de mas­sage. Au retour, le tuk-tuk m’ar­rête en face du poste de police. Il affiche un autre nom de ville: “Roy­an” ou quelque chose de ce goût. Et le bus. La salle d’at­tente, ce sont peut-être ces bancs sur le trot­toir, mais des bancs et des gens qui atten­dent, il y en a partout. Cepen­dant, je ne doute pas d’ar­riv­er à bon port. Là est le mir­a­cle. Une société de la con­fi­ance (du moins pour l’é­tranger, que l’on prend en main, guide et amène à des­tin, et sans demande d’argent).

Rites

Autels blancs, dorés, jaunes, de bois et de stuc, pour sus­pendre les fleurs, fair ses offran­des à boud­dha, maïs, eau, riz, bro­chettes, ici chez le marc­hand, dis­posés par cen­taines sur un ter­rain vague, encore embal­lés. Etal de pâtis­series pour géants.

Lieu

Cher­chant l’ar­rêt de bus à rejoin­dre pour me ren­dre mar­di à Loei, j’ap­prends à l’in­stant que je suis depuis quinze jours, sur le car­refour et en cam­pagne, à Sap Samo Thot.

Naypyidaw

Curieux de savoir à quoi peut ressem­bler Naypyi­daw, la cap­i­tale con­stru­ite par la junte bir­mane en 2005. Qua­tre fois la super­fi­cie de Paris, des autoroutes à tra­vers la jun­gle, aucun pié­ton. Des bal­ayeurs munic­i­paux net­toient des bâti­ments vides, les pagodes dorées à la feuille d’or snt tenues par des moines-fonc­tion­naires. Et, vile secrète dans la ville, une falaise creusée de bunkers. Un zoo aus­si, un aéro­port et le golf du général. Quelques hôtels, dis­per­sés. J’ai con­sulté les prix et je me suis amusée à les dis­tribuer sur le ter­ri­toire. On croirait des navettes spa­tiales sur une piste de lance­ment. Des édi­fices jou­ets. Quant à la déco­ra­tion, les pho­tos mon­trent du bois d’a­ca­jou embal­lé de cel­lo­phane, du velours rouge et des lus­tres époque. Pop­u­la­tion revendiquée de la cap­i­tale, un mil­lion d’habi­tants. Les per­son­nes à s’être ren­dues sur place dis­ent qu’il n’y en aurait dix fois moins. Et tou­jours cette ques­tion, peut-on cir­culer en Bir­manie ou n’a-t-on le droit de se déplac­er que le long des cir­cuits offi­ciels? Avan­tage pour Naypyi­daw, afin de prou­ver que la ville existe et vit, la junte doit la montrer.

Intérieur jour

Quelle prob­a­bil­ité de rester enfer­mé deux fois dans sa cham­bre d’hô­tel au cours de la même année? Nulle, sauf si l’on entre­tient un rap­port prob­lé­ma­tique aux clefs. De retour du marché de nuit, je casse la clef dans la ser­rure de ma cham­bre. Les thaïs s’af­fairent, l’Is­landais demande un tournevis, dévisse et retire la poignée. J’assène un coup de pied, le loquet saute. Je dors. Ce matin, impos­si­ble de sor­tir. Je frappe pour attir­er l’at­ten­tion de la jar­dinière, celle qui ne quitte jamais son sac à main. Elle arrose le man­guier. Elle se retourne. Je frappe encore. Elle se retourne encore. L’oeil col­lé au trou de porte, je cherche com­ment la faire réa­gir. Je frappe plus fort. Au lieu de venir, elle appelle la hiérar­chie, femme de ménage, ten­an­cière, pro­prié­taire, toutes des femmes, lesquelles vont chercher un homme. De l’in­térieur j’ex­plique qu’il suf­fit de don­ner un coup de pied. De l’autre côté, on ne com­prend pas. Les Thaïs bidouil­lent et dis­cu­tent. A la fin j’ob­tiens que l’homme regarde par le trou à l’in­térieur de la cham­bre; je me recule: donne un coup de pied. Il m’imite, la porte saute. Inci­dent sans impor­tance s’il ne pre­nait place dans une série d’his­toires de portes et de clefs com­mencée à Berlin en 1981, lorsque j’ai dû dormir sur le pail­las­son de la pen­sion faute de pou­voir action­ner la ser­rure, puis le lende­main dans les dis­cothèques après avoir amoché à Zoo-Haupt­bahn­hof le casi­er de con­signe où se trou­vait mon bil­let de train pour Ams­ter­dam, et ain­si de suite, au fil des ans, jusqu’à ce motel de la province d’Al­bacete que le pro­prié­taire avait ouvert pour moi en juin dernier, avant de reparaître en pleine nuit, alors que je dor­mais, pour m’enfermer.

Poubelle-France

Fin de la démoc­ra­tie et de la nation en France. Nous y sommes. Adoubé par les multi­na­tionales, le prési­dent exé­cute le pro­gramme con­fis­ca­toire théorisé à Brux­elles. Il se sert de l’ar­mée con­tre le peu­ple et sou­tient les voy­ous importés du tiers-monde (en atten­dant de s’en servir, là encore, con­tre le peu­ple). A cette vio­lence poli­tique répon­dra la vio­lence pop­u­laire. Le scé­nario était écrit: pro­duire une guerre intes­tine pour jus­ti­fi­er la mise en place d’un pou­voir autoritaire.

Le Sexe 2

Drôles de femmes qui toutes entières se con­sacrent à la sculp­ture du corps, l’hy­giène, l’ap­parence, obti­en­nent de mer­veilleux résul­tats mais ne sus­ci­tent pas l’om­bre d’un désir comme si cette ascèse qui passe par la mus­cu­la­tion et l’inges­tion de cru­dités cap­tait toute leur énergie. A leur place, je me méfierais: soudain jeunesse est passée. A moins que ce ne soit déjà le cas. Car enfin, où sont les amants, les maris, les enfants? La fête des sens ? Rien que des corps tra­vail­lés, mesurés, exposés dans le vide des miroirs, que l’on garde pour soi ou, pour les plus enragées, que l’on revendique.

Jake

Jake le Gal­lois. Vingt-neuf ans, une ner­vosité d’ado­les­cent. Deux enfants qu’il ne voit pas. “P… je ne vois plus mes filles, pre­mière chose qu’il déclare en se hissant à l’ar­rière du camion. C’est m p… de femme! Elle ne veut pas.” Il tend la main:
-Au fait, mon nom est Jake.
Deux semaines de saouleries à Pat­taya.
-N’im­porte quoi. Fal­lait que je décroche. Quand j’ai vu qu’il y avait ce camp de boxe, j’ai pris un taxi.
-Jusqu’i­ci…?
-Ouais, je sais. De la folie! Plus cher qu’un bil­let d’avion. D’ailleurs, je suis fauché. Tout mon p… d’ar­gent est passé dans ce taxi.
Comme chaque matin, le camion nous dépose au camp. Cer­tains mon­tent sur le ring, d’autres rejoignent la piste de vitesse. Les entraîneurs sif­flent le ral­liement. Les boxeurs afflu­ent. Jake s’aligne, il frappe dans un sac, fait des pom­pes, rougit, s’es­souf­fle, vom­it. Le lende­main, à l’heure du camion:
-P…, j’ai été mal toute la p… de nuit!
Les jours suiv­ants, il n’est vis­i­ble nulle part, ni dans les quartiers ni à l’en­traîne­ment. Quand je le croise sur le car­refour, il me donne ses bons de mas­sage:
-Plus besoin, je m’en vais.
Il me mon­tre la pho­to de son hôtel à Bangkok.
-Un “par­ty­ing hotel”. Bar ouvert nuit et jour. Là, c’est la piscine, avec des sortes de bouées. Tu te mets à poil et tu te laiss­es aller.
Quant au tatouage de drag­ons et de ser­pent, une impor­tante tache de 15 cen­timètres sur la tête, il ne se sou­vient pas, il dor­mait, il s’est réveil­lé le lende­main, dans un bor­del, éton­né de trou­ver ça là.

Chaleur

En cham­bre, l’air con­di­tion­né sur 26 degrés: dehors, une tem­péra­ture de 39 degrés.

Le Sexe

Ravis­sante femme. Hélas trem­pée dans un pot d’en­cre. Bras, cuiss­es et dos bar­i­olés. Moulée comme les déess­es de la stat­u­aire clas­sique. Ne man­quent que les seins. Poitrine peu rebondie. Mais les fess­es: un chef-d’oeu­vre de la nature. Et plus que tout, la grâce. Une façon de se mou­voir, de hauss­er les sour­cils, de fix­er, de s’é­ten­dre, d’on­d­uler. Jamais les femmes ne sauront à quel point  cette grâce déployée à la fois émeut et angoisse, c’est à dire porte à l’acmé le désir et aus­sitôt le frus­tre, bref, à quel point pour l’homme cette dimen­sion sur­na­turelle dans cer­taines par­ties de la nature est douloureuse.