Passage

A quand remonte l’e­scro­querie? Celle qui nous fait pass­er du besoin de tra­vailler à l’oblig­a­tion de travailler?

Soljenitsyne

« Si le monde n’est pas arrivé à son terme, il s’est approché d’un tour­nant majeur dans l’histoire, égal en impor­tance au tour­nant du Moyen-âge à la Renais­sance. Il exig­era de nous une poussée spir­ituelle : nous devrons nous élever à un nou­veau som­met de vision, à un nou­veau niveau de vie où notre nature physique ne sera pas mau­dite comme au Moyen-âge, mais, plus impor­tant encore, notre être spir­ituel ne sera pas piét­iné comme dans l’ère mod­erne.» Dis­cours de Haward, 1978. 

Lac

C’est un radeau de bam­bou grand comme un salon occi­den­tal. Le toit est tressé de feuilles de palmes. Nous avons embar­qués à dix-huit après avoir pataugé dans le limon de la berge. Une pirogue à moteur pilotée par un ouvri­er en cagoule nous a poussé au large. Elle s’est éloignée et le silence est revenu. Sur le lac Huai Pa Daeng dérivent d’autres radeaux. Les occu­pants thaïs bar­bo­tent. Tenus qu’ils sont par des gilets de sauve­tage, ils sem­blent marcher. Ils font signe. Nous répon­dons. Un cou­ple porte des masques de plas­tique blancs. Des masques qui rap­pel­lent ceux des hock­eyeurs. Ici, il faut à tout prix éviter de noir­cir son teint. Les filles qui nous accom­pa­g­nent se baig­nent, puis accrochées d’une main au radeau, à plat ven­tre, se lais­sent entraîn­er. La pirogue revient. Elle apporte du riz au poulet, de la salade de mangue, de l’ananas et de la bière. Nous avons com­mandé deux bacs de glaçons. Pen­dant plusieurs heures, le radeau flotte entre des îles de boue. Il est ten­du de nattes. Quelque boxeurs dor­ment, d’autres dis­cu­tent. Cha­cun à son tour envoie de la musique vers le haut-par­leur apporté par le voisin.

Université-forêt

Au lever su soleil, gravi 2500 march­es, soit huit fois l’escalier qui mène à la grotte sacrée du tem­ple de Nakhon ratch­aburi. A la fin de la dernière ascen­sion, j’en­tre dans la mon­tagne, je m’assieds au milieu des boud­dhas. Puis je rejoins les autres. Assis en tailleur dans une pagode, les yeux fer­més, ils chan­ton­nent. Plus bas, une maçon brasse du morti­er pour répar­er les march­es fendues de l’escalier sacré. Quand nous reprenons place sur le pont de la camion­nette (le chauf­feur fait des pointes à 130 km/h, je jure que je vais mourir, tape con­tre la cab­ine, il se vexe: la con­duite, il con­naît et n’ac­ceptera aucune remar­que, même venant d’un mort), le moine nous accom­pa­gne. Il dis­tribue du riz glu­ant à la banane. Par­le anglais. J’en prof­ite pour pos­er une ques­tion bête:
-Vous vivez toute l’an­née dans cette forêt?
-Oui, bien sûr.
Et une autre à mon voisin améri­cain, après que le moine soit descen­du:
-Com­ment se fait-il qu’il par­le si bien l’anglais?
-Il l’au­ra appris à l’université.

Cuisine

Sur un car­refour de la ban­lieue de Phetch­abun. Con­tre la dou­ble-voie, dans un hangar jaune, de la marchan­dise en gros, une sta­tion-essence et un guichet qui vend des jus de coco. Dans le bas côté de la route, sous des para­sols, dès le matin et jusqu’à la nuit, des femmes à cha­peaux mous. Elles tri­co­tent des col­liers de fleurs boud­dhiques que l’une d’elle vend aux auto­mo­bilistes arrêtés au feu. La chaleur est suf­fo­cante. L’élec­tion a lieu demain, la pro­pa­gande résonne dans les porte-voix. Der­rière la ville, les champs brû­lent. Après l’en­traîne­ment (soulever des pneus, porter des pneus, pouss­er une camion­nette — à la manoeu­vre, six femmes taille man­nequin, moi et un tourneur islandais), nous man­geons un riz entre hommes en regar­dant un com­bat de muay-thaï. Le Gal­lois (biceps, tem­pes et crâne tatoués) à l’Is­landais:
-Tu l’as vue?
-Non, mais non… elle est par­tie à Dubaï.
Je les regarde sans com­pren­dre. Chemin du retour pour l’hô­tel, les deux con­sta­tent:
-C’est ouvert.
Ils fix­ent un appen­tis sur le côté du hangar jaune.
-Qu’est-ce que c’est? Un garage? Fais-je.
-Les putes! fait le Gal­lois.
-Pas ce soir pour moi, dit l’Is­landais, leur bière est chaude.
-Bon, alors je vais aller acheter du Whyskie et je le boirai dans ma cham­bre.
Le Gal­lois dis­paraît dans la nuit.
-Ah, je vois, fais-je. Et que va-t-elle faire à Dubaï?
-A Dubaï, demande l’Is­landais. La cuisine?


Huitième

L’art per­vers de la civilisation.

Machinae

Du rôle des grandes machines faites d’accumulations de machines plus petites: unités d’habitations, quartiers, villes ou agglomérats urbains ; lorsqu’elles atteignent un seuil de cohérence, elles trans­for­ment les indi­vidus en autant de pièces ajusta­bles. Sous cet angle, l’idée de villes mobiles implique comme préal­able l’in­té­gra­tion générale des com­posants du monde (la métaphore pour­rait être celle d’un avion dans les con­di­tions de vol actuel ; il n’est jamais « quelque part dans le ciel », mais dans un couloir.)

Dons

Beau­coup aimé décou­vrir dans un couloir de l’hôpital de Lau­sanne une étagère de livres à con­sul­ter, échang­er ou, comme dit la pan­car­te d’in­for­ma­tion, garder. J’ai choisi un José Caba­n­is, déjà lu mais excel­lent, Les jardins de la nuit, lequel a aus­sitôt acquis dans ma poche par la grâce du hasard une valeur sym­bol­ique. Le lende­main, je suis à Châ­tel-Saint-Denis. Là encore, dans un endroit moins désigné, le park­ing munic­i­pal, je trou­ve une boîte à livres. Cette fois j’emporte Demain les chiens de C. Simak, roman culte des futurs posthu­man­istes dans les années 1980.

Transsubstantiation 4

Pour la secte vat­i­canaise et ses stratèges du com­pro­mis poli­tique, je n’ai aucun respect ; j’ai de la sym­pa­thie pour les rou­tines du moine qui tra­vaille sa rela­tion à Dieu.

Transsubstantiation 3

Font excep­tion les monastères con­tem­po­rains. Des indi­vidus qui se met­tent en marge d’une société libre et se regroupent pour com­mu­nier dans la prière finis­sent par pro­duire Dieu comme la cause l’effet.