Aplo

A con­sid­ér­er le plaisir que prend Aplo à assumer la charge de sol­dat, motivé comme il est par l’ascension des grades, j’observe que ne réus­sit en société que celui qui croit dans la société, soit qu’il l’estime et se mette hon­nête­ment à son ser­vice, dans quel cas elle se soumet par intérêt, soit qu’il la més­es­time et la piège ne lui promet­tant le ser­vice de ses intérêts. Les autres réus­sites tien­nent au hasard, elles sont par défaut. Elles impliquent la nav­i­ga­tion à vue.

Robot littéraire

De la théorie lit­téraire à l’écriture d’une œuvre, il n’existe pas de chemin. Un robot peut fab­ri­quer une œuvre, mais pas de la lit­téra­ture qui fasse date et histoire.

Enclosures

L’emballage est au pro­duit ce que la clô­ture est au pré.

Silence

A tra­vers la fenêtre de l’hô­tel Alle­gra de Zurich, la bib­lio­thèque com­mu­nale. Il neige. Dans la salle de lec­ture, un baby-foot.

Militaria

Aux casernes de Thoune. Un char VC 90 roule sur la place, s’ar­rête devant les par­ents. Sur la tourelle, le pre­mier-lieu­tenant, boule à zéro, barbe d’ar­mail­li. Il annonce la com­pag­nie. Un sol­dat allume des fumigènes, un ordre reten­tit, les grenadiers quit­tent les hangars au pas de charge et for­ment les sec­tions. Aplo est au qua­trième rang, en tenue de com­bat, fusil et béret de côté. Après les défilés de parade, il nous rejoint. Mamère, Mon­frère, Olof­so, Luv, sa copine l’en­tourent. Il a son poste a pren­dre, la démon­stra­tion des moyens embar­qués dans le char, mitrailleuse et canon. Il explique, désigne, monte, démonte. Impres­sion­né de la con­fi­ance de parole et d’at­ti­tude gag­nées par notre fils pen­dant ces pre­mières huit semaines d’é­cole. D’au­tant que, je l’ai déjà noté, amené à jouer le même rôle, je me blindais, n’é­coutais pas, rêvais lit­téra­ture et poésie (ce qui ne m’empêcha pas d’être pointé, piège dont je me dégageais en expli­quant la pas­sion dans les yeux que seul m’in­téres­sait la mode.
-Que voulez-vous dire? Deman­da le cap­i­taine.
-Je veux habiller des femmes, coudre leurs robes.

Repérages

Cou­ru dans Fri­bourg trois heures pour juger de l’é­tat des armoires élec­triques. A Pérolles, il pleut et vente, sur la colline du Guintzet, il vente et neige. J’ai mon bon­net, une écharpe, je rabats la capuche, serre le col, baisse la tête et cours. Vers Givisiez, une éclair­cie, puis l’a­verse. Sans cette eau, j’au­rais mis des bas­kets. Pour le moment, tout va bien: les chaus­sures de polici­er, de gar­di­en de super­marché ou je-ne-sais-quoi, noires, à coques, achetées en armurerie, de mar­que améri­caine, fab­riquées en Chine, tien­nent, elles ne m’ar­rachent pas la peau des pieds. J’ai le sou­venir d’une paire ressem­blante prise à Genève il y a dix ans en face du poste de police de Carl-Vogt. Comme je viens me plain­dre, le vendeur a fait val­oir que les agents ne courent pas. Aujour­d’hui, tout va bien. De retour à la Gare, détrem­pé, je change le haut dans une toi­lette payante qu’un drogué tient ouvert pour moi, j’achète une bière, monte dans le train, écrit mon rap­port et retourne m’en­fer­mer dans l’ar­rière-bou­tique de Lau­sanne. Je lis, je mange, je dors. Le lende­main, même tra­vail à Yver­don. Cette fois à la marche car je dois pho­togra­phi­er les armoires, relever leurs numéros et adress­es. Le temps est meilleur. Je vis­ite aus­si les bâti­ments, écoles, bib­lio­thèques, salles de théâtre, kiosques. Les pas­sants s’ar­rê­tent pour regarder ce type qui pho­togra­phie une benne, un morceau de mur, une palis­sade. Et puis, il n’y a rien à faire ce lun­di, dans Yver­don. Sauf dans les can­tines; là, grande agi­ta­tion; à midi, ils sont mille à manger et boire. Pré­cisé­ment à ce moment que je me mets à boîter. Dix min­utes plus tard, le pied gauche lance. Je dénoue les lacets, il y a une fer­me­ture éclair (pour une fois, qui mérite son nom). Encore cinq, trois, un kilo­mètre. Même scé­nario que la veille, retour dans l’ar­rière-bou­tique. Pro­gram­mé depuis l’Es­pagne, le jour suiv­ant, ren­dez-vous chez le médecin. Il fait le tour des prob­lèmes (il n’y en a pas), demande: “autre chose?“
Je men­tionne la cheville. Il faut mon­tr­er. Avec autant de sérieux que d’hési­ta­tion:
-Je ne crois pas que c’est dis­lo­qué. Atten­dez quelques jours et rap­pel­er.
-Bien, dis-je, tout en songeant “je ne serai plus en Suisse”.
Imbé­cile que je suis, moi qui la semaine prochaine ai à box­er et courir dès sept heures le matin.

Belize

Rober­to me par­le de son prochain voy­age à Cuba. Je demande ce qu’il fera sur place.
-Oh, je ne reste pas, nous par­tons pour le Belize!
Voilà qui est moins banal et m’in­téresse. Lorsque je finis­sais d’é­tudi­er mon bac à Mex­i­co, je suis par­ti explor­er le pays en bus. Il s’agis­sait d’aller au sud, j’ai atteint Ver­acruz à l’est, du Sud, de pass­er la fron­tière guaté­maltèque et de gag­n­er le Belize, je suis allé à l’ouest, dans l’é­tat de Oax­a­ca. Des années plus tard, mal­gré une incur­sion dans la zone frontal­ière, je n’ai jamais trou­vé l’oc­ca­sion d’aller au Belize. Est-ce intéres­sant? Je n’en sais rien. Per­son­ne ne par­le du Belize.
-Tu me racon­teras, fais-je à Rober­to.
Entre temps, j’ap­prends par un ami com­mun, qu’il s’ag­it d’un voy­age de croisière avec des haltes dans les ports (le Belize est donc un choix économique), ce qui refroid­it mon ent­hou­si­asme. Mais voici Rober­to. Il vient de ren­tr­er. Con­tent. C’é­tait son pre­mier voy­age loin de l’Eu­rope.
-Alors?
Et de me racon­ter les sept jours de la croisière dans l’or­dre du pro­gramme établi par l’a­gence, comme s’il entendait me ven­dre un bil­let de pas­sage:
-Le pre­mier jour, nous avons été trans­férés de l’aéro­port à l’hô­tel, ensuite nous avons eu un moment de libre, le soir nous avons dîné dans un restau­rant typ­ique… Le jour suiv­ant, au Belize, les représen­tants des dif­férentes agences attendaient sur le port… nous avons choisi la plongée…

Deuxième souffle

A l’âge où ayant fait ce qu’on pou­vait faire, on se pré­pare à faire ce qu’on ne pou­vait pas faire, ou du moins, ce qui engage sur les pentes.

Piscine

Une longue, très longue, grande, très grande piscine, si longue, si grande et calme que les pois­sons s’y installèrent.

Liberté de ton

Hier avec une dame de qua­tre-vingt ans, amie de Mamère et sa nièce de mon âge. M’a aus­sitôt frap­pé la lib­erté de ton et la fran­chise de cette femme née pen­dant la guerre. A les com­par­er, nos car­ac­tères hési­tants sem­blent ne pou­voir se pass­er des cir­con­lo­cu­tions ou, ce qui revient au même, tranchent au moyen d’af­fir­ma­tions péremp­toires. Hasard peut-être, du moins je l’e­spère, car s’il faut y voir l’ex­pres­sion d’un pas­sage typ­ique d’une époque à l’autre et d’un degré de com­pli­ca­tion des esprits à un autre, c’est peu dire que je fais bien de m’in­quiéter de la dif­fi­culté à com­mu­ni­quer avec la généra­tion aujour­d’hui ado­les­cente et plus encore à com­pren­dre son relativisme.