Université-forêt

Au lever su soleil, gravi 2500 march­es, soit huit fois l’escalier qui mène à la grotte sacrée du tem­ple de Nakhon ratch­aburi. A la fin de la dernière ascen­sion, j’en­tre dans la mon­tagne, je m’assieds au milieu des boud­dhas. Puis je rejoins les autres. Assis en tailleur dans une pagode, les yeux fer­més, ils chan­ton­nent. Plus bas, une maçon brasse du morti­er pour répar­er les march­es fendues de l’escalier sacré. Quand nous reprenons place sur le pont de la camion­nette (le chauf­feur fait des pointes à 130 km/h, je jure que je vais mourir, tape con­tre la cab­ine, il se vexe: la con­duite, il con­naît et n’ac­ceptera aucune remar­que, même venant d’un mort), le moine nous accom­pa­gne. Il dis­tribue du riz glu­ant à la banane. Par­le anglais. J’en prof­ite pour pos­er une ques­tion bête:
-Vous vivez toute l’an­née dans cette forêt?
-Oui, bien sûr.
Et une autre à mon voisin améri­cain, après que le moine soit descen­du:
-Com­ment se fait-il qu’il par­le si bien l’anglais?
-Il l’au­ra appris à l’université.

Cuisine

Sur un car­refour de la ban­lieue de Phetch­abun. Con­tre la dou­ble-voie, dans un hangar jaune, de la marchan­dise en gros, une sta­tion-essence et un guichet qui vend des jus de coco. Dans le bas côté de la route, sous des para­sols, dès le matin et jusqu’à la nuit, des femmes à cha­peaux mous. Elles tri­co­tent des col­liers de fleurs boud­dhiques que l’une d’elle vend aux auto­mo­bilistes arrêtés au feu. La chaleur est suf­fo­cante. L’élec­tion a lieu demain, la pro­pa­gande résonne dans les porte-voix. Der­rière la ville, les champs brû­lent. Après l’en­traîne­ment (soulever des pneus, porter des pneus, pouss­er une camion­nette — à la manoeu­vre, six femmes taille man­nequin, moi et un tourneur islandais), nous man­geons un riz entre hommes en regar­dant un com­bat de muay-thaï. Le Gal­lois (biceps, tem­pes et crâne tatoués) à l’Is­landais:
-Tu l’as vue?
-Non, mais non… elle est par­tie à Dubaï.
Je les regarde sans com­pren­dre. Chemin du retour pour l’hô­tel, les deux con­sta­tent:
-C’est ouvert.
Ils fix­ent un appen­tis sur le côté du hangar jaune.
-Qu’est-ce que c’est? Un garage? Fais-je.
-Les putes! fait le Gal­lois.
-Pas ce soir pour moi, dit l’Is­landais, leur bière est chaude.
-Bon, alors je vais aller acheter du Whyskie et je le boirai dans ma cham­bre.
Le Gal­lois dis­paraît dans la nuit.
-Ah, je vois, fais-je. Et que va-t-elle faire à Dubaï?
-A Dubaï, demande l’Is­landais. La cuisine?


Huitième

L’art per­vers de la civilisation.

Machinae

Du rôle des grandes machines faites d’accumulations de machines plus petites: unités d’habitations, quartiers, villes ou agglomérats urbains ; lorsqu’elles atteignent un seuil de cohérence, elles trans­for­ment les indi­vidus en autant de pièces ajusta­bles. Sous cet angle, l’idée de villes mobiles implique comme préal­able l’in­té­gra­tion générale des com­posants du monde (la métaphore pour­rait être celle d’un avion dans les con­di­tions de vol actuel ; il n’est jamais « quelque part dans le ciel », mais dans un couloir.)

Dons

Beau­coup aimé décou­vrir dans un couloir de l’hôpital de Lau­sanne une étagère de livres à con­sul­ter, échang­er ou, comme dit la pan­car­te d’in­for­ma­tion, garder. J’ai choisi un José Caba­n­is, déjà lu mais excel­lent, Les jardins de la nuit, lequel a aus­sitôt acquis dans ma poche par la grâce du hasard une valeur sym­bol­ique. Le lende­main, je suis à Châ­tel-Saint-Denis. Là encore, dans un endroit moins désigné, le park­ing munic­i­pal, je trou­ve une boîte à livres. Cette fois j’emporte Demain les chiens de C. Simak, roman culte des futurs posthu­man­istes dans les années 1980.

Transsubstantiation 4

Pour la secte vat­i­canaise et ses stratèges du com­pro­mis poli­tique, je n’ai aucun respect ; j’ai de la sym­pa­thie pour les rou­tines du moine qui tra­vaille sa rela­tion à Dieu.

Transsubstantiation 3

Font excep­tion les monastères con­tem­po­rains. Des indi­vidus qui se met­tent en marge d’une société libre et se regroupent pour com­mu­nier dans la prière finis­sent par pro­duire Dieu comme la cause l’effet.

Transsubstantiation 2

Le ren­force­ment du rit­uel porte néces­saire­ment la sub­sti­tu­tion de Dieu par le rituel.

Transsubstantiation

Chez les Loubav­itchs ou les mahomé­tans rad­i­caux, l’idée mys­tique que l’habit, un uni­forme, inscrit l’individu dans une com­mu­nauté dont le flux vital ali­mente, et jusqu’à la mort ali­mentera, la sub­stance personnelle.

Loterie

Salle d’attente A6 de l’aéroport de Coin­trin, vu trente fois ce doc­u­men­taire. Du pont d’une camion­nette un gar­di­en descend une tortue à la cara­pace brune. Les pattes comme la tête sont ren­trés. Dans l’état, cet ani­mal est une chose.
-C’est une femelle! Il y a cent ans que l’on avait plus vue aucune.
Le biol­o­giste du Parc des Galapagos :
-Nous allons retourn­er sur zone en espérant trou­ver un mâle.