“Tout le malheur des hommes vient d’une seule chose, qui est de ne pas savoir demeurer en repos, dans une chambre.” Drôle de propos, du moins si on ne le citait sans y réfléchir, car à force, on l’inscrit dans le marbre et comme tout chose ainsi gravée, on la prend au sérieux. Il n’a aucun sens. Il est bien d’un philosophe (Pascal) qui, aventuré dans le monde, se replie sur son domaine, ce que j’appelais, quand j’écrivais encore du théâtre, “une table-deux chaises” (je songeais à la fondation de notre entreprise d’affichage, au capital minimaliste, et qui cependant faisait société — sans jeu de mots). Car dans le cas de Pascal, la solitude comme modèle de production des idées ne fait pas société. Et si les idées ne font pas société, ce sont les actes qui font société, autant dire la force brute. La force hors toute méditation du “comment” et du “pourquoi”. Reste l’interprétation intégrale de la maxime pascalienne. Elle exige une sagesse totale des hommes, dans quel cas, plus personne n’ayant de contact, il n’y a pas de société — fin de l’histoire.
Nus
Moins d’intérêt pour la pornographie en ligne. Après cinq ans à visiter ces boîtes à image, il me semble qu’elle suivent la même courbe fonctionnaliste que la société: combinaisons plus audacieuses et moins excitantes, jeu d’assemblages en partie informée par l’idéologie de l’indifférenciation (un homme est une femme, un noir un blanc, une grosse une maigre) et publication de corps tronqués (bandeaux, flous et hors-champ, la plupart des modèles étant décapités.) Comparées avec les textes de fantaisies érotiques de Pierre Louÿs ou de Sade — ces prouesses de perversité masculine (car quoiqu’on en dise, la pornographie est essentiellement mâle) — ces images manquent de puissance. En revanche, les grands sites mondiaux de nus sont utiles à fréquenter pour ce qu’ils trahissent de nos passions sociales, de nos espoirs et de nos peurs. A noter que ces sites, j’étais loin d’en douter, ont une histoire; le contenu proposé au voyeur a beaucoup changé (dans la forme, mais aussi sur le fond) depuis mes première circulations à l’époque où j’écrivais Le triptyque de la peur (2014).
Non-travaillants
“Ne pas savoir que choisir”, l’une des difficultés sur lesquelles bute la vie quotidienne des travaillants. Défaut compréhensible, dès lors que choisir devient une obligation de chaque instant. “Sachez et faites votre choix!” Pourquoi? Parce que le travail doit être justifié par un nombre de choix toujours plus grand se succédant toujours plus vite. Parce que la fonction du travail dans le système du capitalisme sacrificiel étant de permettre à une partie croissante de la société de ne pas travailler ou du moins de réaliser un travail non-productif, l’offre qui fait l’objet du choix exige de l’individu travaillant qu’il sache ses désirs, les réalise au plus vite, détruise son revenu et renoue dans les meilleurs délais avec la fonction qui lui est impartie dans l’économie générale : le travail-soutien aux non-travaillants, savoir les plus pauvres (exclus et peu coûteux, mais nombreux) et les plus riches (auto-exclus et peu nombreux, mais coûteux). Si “ne pas savoir que choisir” et donc “ne pas choisir” est en passe de devenir la difficulté majeure sur laquelle bute la vie quotidienne des non-travaillants, c’est que le cirque imposé aux travaillants en ce début de récession mondiale les épuise, les dégoûte, les rend malades et les amène à rejoindre le rang des non-travaillants.
Retournement
Le “bruit” des cybernéticiens. Une friture. Il est facile de s’en moquer. Chose ancienne, et j’insiste sur “ancienne”. Car ce schéma parasitaire est — évidemment (preuve inexorable du Progrès) — effacée par les nouveaux utilitaires technologiques. Sauf que la facilité de transmission, à l’échelle de la planète, avec émission constante, incessante, individualisée, produit un effet de saturation du sens bien plus importante que le “bruit”. Dorénavant, nous sommes la chose.
Local
Autrefois, c’est à dire hier encore, quand une personne au fait des futuribles évoquait le “local”, je tournais la tête, je m’en allais. Aujourd’hui, je serais moins prétentieux. Car je suis d’accord — ô combien d’accord! Devenir soi-même est affaire de digestion des symboles. Pénible gestation. Cependant, cela ne suffit pas. Côté pratique, on ne peut tenir face au réel qu’inscrit dans un petit système de société, une toile d’araignée. Salivée, donc naturelle. A l’opposé, les “grandes surfaces”. Où l’on s’emploie, moyennant le recours à des méthodes fines, potentiellement scientifiques, à nous noyer dans des surfaces de prédation technique. Le but étant de liquider la possibilité du local, d’en finir avec le bon équilibrage de l’agrégat corps-esprit.
Phase
Mes idées, pour autant qu’elles soient miennes (ce n’est pas modestie de convenance, j’en doute du fait de la nature du progrès symbolique, lent, si lent) m’apparaissent rétrogrades, réactionnaires, voire anachroniques. Peut-être est-ce parce qu’elles sont fondées sur la lecture aléatoire de textes portés par le courant de la tradition et ne permettent ainsi, eu égard à la mutation en cours, que des prises illusoires sur le réel. Dans le même temps, je me demande si le poids d’inertie que leur confèrent, selon le discours à l’instant tenu, l’histoire, le passé, le refroidi, bref ce que l’on voudra d’ascendant et d’un peu hiératique, n’est pas précisément ce qui les leste d’une capacité critique que revendiquent sans l’honorer les idées neuves, en phase et donc à peine distinctes de la phase.
Deuxième souffle
Un projet heureux. Nécessaire et viable, donc heureux: reconstruire sa condition sur terre en établissant les bases d’une vie routinière mieux comprise, autant qu’il se peut dégagée des astreintes bureaucratiques (réduction a minima) et du poids des matériels de compagnie. Jusqu’ à entrevoir un ciel qui s’ouvre. Avec de surcroît une forme de serment: qui cherchera a contrer ce projet devra être persuadé, ignorer ou violenté. Projet sans-pouvoir. Anarchiste. C’est à dire décidé à privilégier, par droit naturel, la vie sur tout ce qui la contraint.
Clair-obscur
Moments où l’on croit savoir, ne pas savoir; moments de montée du sens soudain contrastés par une complète atonie; puis à nouveau, un schéma d’évidence: la raison éclaire les difficultés, soulève l’enthousiasme. Pas de meilleure lecture — quasi médicale — de cette cyclothimie que les lettres de Nietzsche envoyées de Sils-Maria. A la fin de la journée de travail, entre la rédaction de l’Eternel retour et le projet de Zarathoustra, le philosophe se rend à l’hôtel Eddelweiss dans l’espoir de discuter ses idées avec les hôtes de passage. On le retrouve seul, sur le chemin, dialoguant entre doutes et convictions, illumination et défaite.