Âge

L’a­van­tage avec une femme qui vous a vingt ans de plus, c’est qu’elle vous explique votre état. Après tout, elle a déjà vécu. Donc si vous pensez comme ceci, agis­sez comme cela, c’est en rai­son des péri­odes que vous tra­versez. Affaire d’âge et des­tin com­mun des hommes, des femmes, du vivant: vous l’ig­noriez, elle vous l’apprend.

Phrase

Ajouter des mots à la phrase aug­mente puis réduit son sens.

Docteurs

Si l’on con­sid­ère les huit mil­liard d’in­di­vidus comme les élé­ments d’un seul et même corps auquel il con­vient d’im­primer une direc­tion, cela change tout; il est à crain­dre que cer­tains par­mi nous qui ont le cerveau assez bien fait pour com­pren­dre la sci­ence mais pas assez pour y résis­ter, fort de cette représen­ta­tion absurde, ne se pren­nent aujour­d’hui pour le Dr Frankenstein.

Fin de race

Dans leur pays, la Norvège, les Norvégiens sont qual­i­fiés de “blancs” par les jour­nal­istes et politi­ciens alors que les musul­mans, à qui les nihilistes de Norvège ont dis­tribué des passe­ports norvégiens, par­lent des musul­mans en les appelant “les nôtres”.

Vie

Toute sa vie on se pré­pare à faire une chose. Si on parvient à la faire, on aura vécu une vie réussie.

Aimer

-J’aime votre vis­age.
-Ah!
-Il est car­ré.
-Vous aimez mon vis­age, mais…
-Non, vous ne com­prenez pas, j’aime le carré.

Derrière

Trois fan­tômes me sont apparus. Le pre­mier était blanc, le sec­ond était blanc, le troisième était blanc, et je cher­chais der­rière cette blancheur, dans la nuit, quelque chose qui puisse me rassurer.

Année 1962

- Certes, et j’écrirais avec plaisir, par exem­ple, une étude sur le sno­bisme chez les Romains au pre­mier siè­cle avant Jésus-Christ. (Hen­ry de Mon­ther­lant, entre­tien télévisé à la BBC, juil­let 1962.)

Oeuvrer

Je m’aperçois que je vais sor­tir du noir. J’y suis entré en 2015. Alors, j’é­tais à Fri­bourg. Ater­ré, je regar­dais ces nou­veaux venus, sous-infor­més, débar­qués par paque­ts des périphéries de l’Eu­rope, qui arpen­taient en som­nam­bules la ville. Fri­bourg, une ville par­mi cent, mille, une vilel quel­conque par­mi toutes celles que compte le vieux con­ti­nent, car toutes subis­saient le même sort de “sol­i­dar­ité”, c’est à dire d’esclavage nais­sant. Ater­ré, je pre­nais con­nais­sance des expli­ca­tion don­nées par les par­leurs autorisés, ces tis­sus de men­songe. Comme tout un cha­cun, je subis­sais l’avalanche des images manip­ulées et voy­ais s’in­staller, heure après heure, dans les esprits et dans les corps, la résig­na­tion, qui — nul ne me fera croire le con­traire — n’é­tait qu’une forme encore bég­nine de la mal­adie qui se déclenche dans le vivant lorsqu’il con­state que l’on détru­it son habi­tat, son plaisir, sa langue et son futur. Lorsqu’on détru­it la vie libérale, cul­tivée, mod­erne. Lorsqu’on le détru­it. Mais sen­tir n’est pas penser. Je voy­ais, mais je ne com­pre­nais pas. Quels intérêts ser­vait ce tra­vail général de sape? Com­mençait pour moi une péri­ode noire. Je dirais qu’elle vient de s’achev­er. Il me sem­ble com­pren­dre com­ment s’est organ­isé cette offen­sive con­tre la lib­erté, le plaisir, le futur. Notre futur. Le pourquoi de son organ­i­sa­tion gagne chaque jour en évi­dence. Quant aux respon­s­ables, soyons clair: il n’en exis­tent pas qui seraient faciles à désign­er, le cas échéant appréhendés, après quoi il suf­fi­rait de remet­tre, entre citoyens de bon aloi, les pen­d­ules à l’heure. Je ne crois pas en ce type d’hys­térie social­iste (on peut ordon­ner le réel sur plan, au besoin s’en remet­tre aux com­mis­saires du Peu­ple). Si je dis que je sors du noir, c’est que j’en­trevois assez les rela­tions objec­tives entre les per­son­nages qui ont présider et prési­dent à ce drame pour savoir com­ment pren­dre du recul, puis dégager, et ensuite — c’est le plus impor­tant — créer locale­ment, de mes mains, avec mes pro­pres moyens, dans un coin, une fab­rique de la lib­erté. Elle con­siste d’abord à déjouer au quo­ti­di­en, pour réori­en­ter l’ac­tion per­son­nelle, tous les pièges qu’aligne sans ver­gogne le dis­cours œcuménique des cap­i­tal­istes finis­sants (gou­verne­ment mon­di­al, égal­i­tarisme, droits de l’homme…), puis à fab­ri­quer du posi­tif, de l’heureux, du juste. Enfin, si tant est que la réal­ité ne me rat­trape pas, à ren­dre le mod­èle viral.

Traduction

L’ex­er­ci­ce de tra­duc­tion fait apercevoir que les mots util­isés dans la langue d’écri­t­ure sont sou­vent incom­pris au sens où l’au­teur serait inca­pable d’en don­ner une déf­i­ni­tion claire. Pour autant, je ne dis pas qu’ils ne sache les employ­er. Au con­traire, il en fait un excel­lent usage, les inscrivant judi­cieuse­ment dans la phrase et dans le con­texte. Cette part de flou qui demeure est pré­cisé­ment ce qui pro­duit la richesse de la langue au-delà des rap­ports de stricte analo­gie. Remar­que qui se véri­fie sans peine lorsque l’on étudie en miroir les travaux des tra­duc­teurs employés par les instances du pou­voir (surtout les agences sym­bol­iques, ces pré­ten­dues “organ­i­sa­tion inter­na­tionales” dont le rôle est de bureau­cra­tis­er les rap­ports entre vivants): leur but est d’élim­in­er toute ambiva­lence, de dévi­talis­er la langue, de l’aplatir comme un pâte afin que cha­cun puisse con­stater qu’elle ne con­tient plus aucune scorie.