Dantec-2019

“La chute du mur de Berlin con­statée, et con­traire­ment à toutes mes attentes, la guerre con­tre l’u­topie social­iste ne fai­sait que com­mencer.” Lab­o­ra­toire de cat­a­stro­phe générale, 2000.

Etats-Unis 2

Désor­mais, il faut observ­er au plus près la société des Etats-Unis. Tâche ardue, envelop­pée comme elle est d’im­ages et de ce fait en par­tie inat­teignable sauf pour les pau­vres hères, plus de cent mil­lions, qui vivent der­rière les images. Mais je ne crains pas de dire a pri­ori, donc sans pou­voir lorgn­er sur les pugi­lats internes, que nous avons affaire dès aujour­d’hui au retourne­ment de sit­u­a­tion typ­ique qui guette la société européenne con­quérante, morale et empha­tique et idiote de la fin du XXème siè­cle dont nous sommes, hélas, les vic­times désignées : l’ar­gent vient à man­quer et les indi­vidus que noy­ait dans son espérance illu­soire cet argent ressur­gis­sent tels qu’en eux-mêmes, iden­ti­fiés, ataviques, névrosés et poten­tielle­ment hos­tiles, je veux dire, prêts à se recen­tr­er pour faire face à l’avenir.

Degrés

Que je me sou­vi­enne, jamais mes mou­ve­ments ne furent aus­si réduits. Ce n’est pas une tem­péra­ture de 30, 34 voire 38 degrés qui freine l’ac­tiv­ité, mais son instal­la­tion dans le régime quo­ti­di­en. Il fait ici, dans la cuvette flo­ren­tine, une trentaine de degrés nuit et jour. Quand on sort, c’est tard. Quand on sort, on ne va pas très loin. Quand on sort, c’est pour ren­tr­er. Mon meilleur moment a lieu à midi, quand pénible­ment réveil­lé après cinq tass­es de Lavaz­za, je pour­su­is ma tra­duc­tion. Il me sem­ble alors que je renoue avec une activ­ité du temps nor­mal, social, volon­taire. Ensuite, je com­bine le puz­zle quo­ti­di­en, joins les jours les uns aux autres. Détail qui me plaît, le faubourg est aban­don­né. Les rideaux de fer descen­dus, les habi­tants sont par­tis. Accrochées par un fil, des pan­car­tes découpées dans le car­ton annon­cent les com­merçants “in vacanza”.

Contestation

La fausse élite qui met la démoc­ra­tie au ser­vice de ses priv­ilèges a peur d’in­ter­net. Elle le con­trôle de mieux en mieux. Elle peine à le con­trôler. La réac­tion a une impor­tante marge d’ac­tion. Les capac­ités tech­ni­ci­ennes des mil­i­tants de l’ou­ver­ture n’é­tant pas fondée sur des valeurs sociale­ment partagées, mais sur un con­cours de tech­ni­ciens sur­doués cod­i­fié sur le mode ludique, ils ne se lais­seront pas acheter par l’Ar­gent. Irreprésentable sociale­ment, cette com­mu­nauté a aujour­d’hui dans les mains une par­tie des clefs du prob­lème — indi­vidu par indi­vidu, elle mérite un dou­ble sou­tien, moral et financier.

Etats-Unis

La plu­part d’en­tre nous se représente la société améri­caine grâce aux images qu’en donne Hol­ly­wood. Cha­cun sait qu’il n’y a là que pro­pa­gande et pour­tant nous choi­sis­sons de croire à cette pro­pa­gande. Une par­tie des prob­lèmes que ren­con­trent les pays européens trou­ve son expli­ca­tion dans les maux qui frappe les Etats-Unis; ceux-ci, aus­si réels que dépourvus de solu­tion, amè­nent l’élite qui gou­verne out­re-Atlan­tique à con­duire con­tre notre con­ti­nent toutes sortes d’ac­tions, des plus insti­tu­tionelles aux plus guer­rières, des plus sournois­es au plus vis­i­bles. J’ai la con­vic­tion que la société améri­caine est en voie d’ef­fon­drement. D’où un sauve-qui-peut général. Veil­lons à ce que nos élites nationales, partout dociles et à Brux­elles total­i­taires, ne met­tent pas le restant de nos forces au ser­vice des Etats-Unis.

20 ans

Dans Gal­luz­zo, encore et tou­jours la même chaleur. Les bus tra­versent une matière épaisse, les branch­es des arbres pen­dent assoif­fées. Le dernier voisin est par­ti hier pour la mer. Nous sommes seuls, Gala et moi, dans la pénom­bre, avec nos ven­ti­la­teurs, des livres, de la musique et le petit con­géla­teur où je cale mes bières. Même le coq et l’oie font silence. Ils ne chantent et dis­cu­tent que vers cinq heures, lorsque le ciel blan­chit. Aplo fait ses vingt ans aujour­d’hui. Pour le six­ième mois con­sé­cu­tif, il est à l’ar­mée. J’écris dans la mansarde, ou plutôt je traduis, à rai­son de deux pages par jour, l’es­sai à l’es­pag­nol. Fini la semaine dernière Le roi de Suisse. Gide écrivait cer­tains de ses livres pour vingt proches à qui il envoy­ait soigneuse­ment, sous pli. Je fais mieux: la pièce a été envoyée à qua­tre amis — qui m’en ont aimable­ment fait retour. Cepen­dant les pro­jets se mul­ti­plient. Il suf­fit que les édi­teurs pren­nent de l’in­térêt à votre tra­vail pour se sen­tir d’at­taque. Et déjà se dessi­nent les thèmes d’un nou­v­el essai sur la philoso­phie des réseaux.

Etrusques

A Volter­ra, l’un des forter­ess­es étrusques de Toscane pour l’an­niver­saire de Gala. La ville est per­chée à sept cent mètres, emmu­rail­lée, creusée, bâtie, sur­bâtie. Dans son tabli­er, un vig­no­ble vert et l’an­cien théâtre romain. Une splen­deur. D’abord, nous croyons trou­ver deux rues en croix, une place d’église à l’une des extrémités, la place du Prieuré à l’autre, puis nous voyons que le plan est tortueux, com­pliqué par les peu­ples suc­ces­sifs qui ont occupé le site, Etrusques, Romains, Ital­iens. Et puis il y a de la moder­nité dans l’an­cien. Les tours de la forter­esse par exem­ple, ron­des, mas­sives et crénelées, avec leur chemin de guet, sont plan­tées de caméras élec­tron­iques: l’éd­i­fice médié­val abrite désor­mais un “pen­iten­ziario statal”. Nous mar­chons dans un parc en pente. Sur la pelouse lumineuse, à l’om­bre des grands saules des cou­ples. De l’autre côté, ce truc. A l’op­posé, une acro­p­ole. En pro­fondeur, acces­si­ble par un escalier à vis, des ther­mes. Au loin, des cen­taines de collines. Plus loin, Pise et la mer. Cepen­dant, que l’on imag­ine pas cette cité soli­taire et vil­la­geoise. L’his­toire l’ayant riche­ment dotée, le com­merce se charge de faire fruc­ti­fi­er l’héritage. On y par­le donc toutes les langues du monde et les corps, pressés de voir, de sen­tir, de vivre, de manger et de boire, se bous­cu­lent. Touristes français, hol­landais, allemands,qui gar­ent leurs voitures et car­a­vanes au pied du mont et, pour gag­n­er le cœur his­torique, gravis­sent les escaliers de pierre plate envahis de végé­ta­tion qui ser­vaient déjà au temps de César. Cela m’ef­fraie. Chaque jour un peu plus, la foule m’ef­fraie. Je peine à voir der­rière son pas­sage ce qu’il faut voir, les murs, les nich­es, les voûtes, les puits, les bla­sons, je ne vois que la foule. Après une sieste à l’hô­tel, nous ressor­tons: ça va mieux. Nou­velle déam­bu­la­tion qui se ter­mine dans un jardin au bas de la muraille Nord. Nous dînons là, sous des para­sols blancs. Au dessert, la patronne vient cueil­lir de la men­the pour faire des colonels. Mais le meilleur moment est pour le lende­main, lorsque nous allons au musée Guar­nac­ci. La col­lec­tion présente plusieurs cen­taines d’urnes étrusques en tuf, en mar­bre, en albâtre dans un silence spec­tral. La vis­ite se fait sur trois étages, des passerelles de bois sont instal­lées pour guider l’a­ma­teur au-dessus des mosaïques romaines. De cette tran­quille médi­ta­tion, on ressort avec une seule envie: se plonger dans les livres et l’étude.

Simple

Le temps est venu de trou­ver des solu­tions, des remèdes et des moyens d’op­po­si­tion. La con­science, mys­térieuse donc riche est indé­mon­tra­ble — ce que démon­tre chaque jour, afin d’en épuis­er l’usage, les ten­ants du machinique. Dans un régime d’ac­céléra­tion générale du dis­cours par le numérique, ils pour­raient bien per­suad­er ceux qui, innom­brables, tien­nent pour sim­ple argutie de philosophes cette ques­tion qui engage rien moins que l’avenir de l’e­spèce humaine. Exacte­ment: l’ap­pareil­lage des com­porte­ments pos­si­bles de l’être humain au champ d’ex­pan­sion des algo­rithmes. Ici, je ne vise pas notre survie, mais bien notre qual­ité de la vie et la péren­nité de “l’homme approx­i­matif” tel qu’il résulte de la cul­ture et des émotions.

Homme intérieur

Com­pren­dre puis cri­ti­quer, certes. Se défi­er de ce qui abuse la cré­dulité, bien sûr. Mais à l’avenir il s’a­gi­ra de préserv­er l’in­téri­or­ité et toutes les fac­ultés héritées qui l’en­tre­ti­en­nent, de la plus triv­iale, la con­ver­sa­tion, à la plus com­plexe, la prière, de la plus tech­nique, la gram­maire, à la plus sub­tile, la con­tem­pla­tion, de la plus immé­di­ate, l’au­tonomie du corps, à la plus exigeante, l’ex­ploit physique.

Public

Durant les jours de grande chaleur de la fin juil­let, une min­istre parisi­enne par­le de “publics frag­iles”. Inter­dit, voire choqué, je gar­dais cela en mémoire. Aujour­d’hui, je tombe sur un pas­sage de Wal­ter Lipp­man daté de 1938. L’é­con­o­miste néo-libéral déclare “le pub­lic doit être mis à sa place”. Il fait allu­sion au peu­ple d’Amérique. De France ou d’Amérique, cette rhé­torique mar­que assez l’idée que se font les politi­ciens des rap­ports de priv­ilège qu’im­plique la scène sur laque­lle les imbé­ciles les ont hissés.