Afin de me rassurer, je vais ce matin chez un médecin suisse. Un médecin suisse, c’est rassurant. La nouvelle génération travaille sur ordinateur. Un ordinateur, c’est rassurant. Trois minutes à la réception, et l’homme survient mon docteur. Dans l’escalier, il ne marche pas, il court (dans l’escalier). Je suis. C’est à dire que je cours. Et m’assieds. Grattage, démangeaisons, essouflé j’explique, l’anus, les ondes et les parties. Il corrige: “bourses”. Aant de conclure: aucun risque. Hypocondriaque, je supposais qu’il y avait peut-être du remuement interne, que le rouge aux c… était une sorte d’expression. Rassurez-vous, il n’y a pas de “peut-être”.
-Et pour la bière? Vous en êtes à combien? me dit-il.
-Trois quatre litres par jour?
-Mm.
-Mais j’ai arrêté.
-Ah.
-Pendant quinze jours.
-Vous étiez anxieux?
-Pourquoi étiez? Je suis anxieux.
Et me voici dans ma voiture, sur l’autoroute, au-dessus du lac, piste de droite, un camion me fait les phares: je ne conduis pas assez vite (tantôt, je ne marchais pas assez vite).
De retour au bureau, j’ouvre une Samsonite de 1978, celle-là même que Monpère apportait dans les avions Helsinki-Genève lorsque j’étais enfant; elle est pleine de bières achetées hier soir à Budapest par les déménageurs hongrois, des Krusovice, des Kozelé et des Soproni. J’éteins la lumière dans l’arrière-boutique et je regarde un documentaire sur le boudhisme birman dans la plaine de l’Irrawaddy.
Fungus 4
Art
Avec les Hongrois à Montreux dans l’entrepôt de Monpère où j’enferme dans des cartons à banane une collection de trois cent catalogues des ventes aux enchères Sotheby’s. Le numéro 17 de 1999 proposait à la vente l’une des Fontaines de Marcel Duchamp, c’est à dire le pissoir signé R. Mutt en 1917, ou plutôt sa réplique, l’objet qui mit fin à l’art (et nous introduisit dans ce non-sens que représente, dans la plupart des cas, l’art contemporain — je ne dis pas “la peinture contemporaine”) pour un prix de départ de 1,5 million de dollars US.
Visite
Long voyage. A séquences. Ce matin, la paysanne nous dépose Evola et moi à la gare routière — il est huit heures. Huesca, Saragosse, Madrid, Genève; quatorze heures plus tard, nous sommes à Lausanne. Milieu de la nuit. Que de monde! Quais bousculés. Précipitation. Signalétique. Conversations en français. Que je comprends. Travail, chiffres, compétition. Tant de sérieux. De faux sérieux. De rôle. Pour fabriquer des statuts. Etre seul, rien de plus agréable. Vide, silence, arbres. Vide, ciel, pâtes et riz et nuages. Une semaine à parler pour ne rien dire, devant moi, ici, afin de produire de l’argent et retour dans les montagnes.
Minutes
L’essai est à Paris, chez l’éditeur, prêt à partir pour l’imprimerie. La version espagnole est sur le bureau du professeur de philosophie. Il vient d’annoncer qu’il corrigerait cette fin de semaine. Quant au projet de camp de Krav-Maga — dossier trilingue achevé hier — j’ai reçu tout à l’heure l’aval du maître israélien: il viendrait donner ses cours à Trat, en Thaïlande. Dernière soirée dans les Pyrénées en compagnie d’Evola (assis au salon, il monte un film sur la région… et Pessoa). Demain, départ pour la Suisse.
Vie (après la mort) 2
D’accord, je veux bien. Energie partout, partout continuité, ainsi que me l’expliquait hier P. A quoi j’objectais après avoir dit deux fois “oui” que cela ne disait rien du parage de ce qui seul, quand bien même l’on professerait que ces interrogations métaphysiques sont déclenchées par l’angoisse naturelle du vivant, compte: le moi, la conscience, l’individualité. Et je me retenais devant la forte émotion de l’interlocuteur de déclarer que dans le fond je ne tenais à la vie que par ces trois éléments miens et qui tout entier me délimitent, et qu’une fois effacé les éléments de fixation personnelle, je ne voyais pas d’inconvénient à retourner à une soupe primordiale, mais aussi que rien alors n’importait plus, ni la continuité ni l’énergie.
Cycle
De la liberté. Plus de liberté et une liberté plus grande. C’est misère que cette ombre qui se propage. Un désespoir de ne pouvoir s’opposer. Mais peut-être est-ce simplement que nous avons atteint le point d’inflexion. Commence le chemin du retour. Le maximum recherché, cet idéal, a produit un maximum réel. Partager à grande échelle cette liberté sans perdre en même temps de la qualité humaine, était impossible. Conséquence fatale du règne massif. L’ombre s’étend. Nous entrons dans la nuit. L’indifférenciation. A terme, nous aurons à reparcourir le cycle qui mène de l’état de nature à la liberté maximum, puis nous passerons par l’inflexion, avant de chuter, encore et encore.
Fungus 3
Donc, j’ai ce fungus sur les c.… Fungus, je répète ce qu’on me dit; m’eut-on diagnostiqué un malinonce ou une estramexiose, je répéterais de même — quoi d’autre? Avant de me coucher, je soulève mon appareil, le trouve rouge et constate que j’ignore tout de son état habituel m’étant jusqu’ici peu inquiété de ses plis et replis. Une supercherie! Entrer dans un cabinet médical ou dans un garage, l’expérience est proche: attitude maîtrisée de l’interlocuteur, langage ésotérique (bielle, trachée, fistule, piston), rapport incompréhensible, si bien qu’à la fin, les c… sous le bras, on se demande: “est-ce bien de moi dont il a été question?”. Puis, retour à la séance d’auto-voyeurisme, je vois le rouge et oui, “c’est bien à moi, ce truc”. Alors j’égrène en hypocondriaque toutes les hypothèses, cherchant parmi les fréquentations, relations et gestes récents une cause. Avant de me rabattre sur ce mot, décidément bien utile, “fungus”.