Appel du vide

Une épidémie qu’il serait bon d’in­ter­préter: la défen­es­tra­tion. Je sais, le mot fait penser à de hauts événe­ments — car il sont ain­si qual­i­fiés — his­toriques, révo­lu­tion­naires et sou­vent, de l’aveu général, roman­tiques (non: tou­jours) — Con­stan­tino­ple, Ver­sailles, Saint-Péters­bourg… Aujour­d’hui, la réal­ité est plus quo­ti­di­enne, vul­gaire. Moins géopoli­tique. Les gens tombent des bal­cons et meurent (Mag­a­luf, Benidorm). Bas­cu­lent hors de fenêtres, soirées poudre et alcool, dans les meilleurs apparte­ments des cap­i­tales européennes (ou villes sec­ondaires, un de mes employés genevois est mort ain­si). Dévis­sent des ponts, des grues, des façades pour ten­ter le tour­nage d’une séquence d’héroïsme 2.0. à des­ti­na­tion du pub­lic virtuel. Un tal­ent de fin du monde.

Rietine 2

Ain­si, je pré­parais depuis une semaine — en imag­i­na­tion — la décou­verte d’un vig­no­ble du Chi­anti avec vis­ite de cave et dégus­ta­tion. Hier, Gala con­firme. Le pro­prié­taire nous attend pour midi. Ce matin, lev­és, brossés, nous embar­quons. Trois min­utes plus tard, nous sommes dans l’embouteillage. En direc­tion de Flo­rence. En direc­tion de la cuvette. Dans la chaleur. Un tick­et de péage à la main. Au pas. A regarder les autres occu­pants de véhicules. Qui nous regar­dent. Quand je peux (après huit kilo­mètres), je quitte l’au­toroute, je paie, je nous ramène à la mai­son. Morale: au mois d’août, con­tente-toi de ton imagination .

Rietine

Force est de l’ad­met­tre, je n’ai plus le courage d’en­tre­pren­dre aucune action matérielle com­plexe par cette chaleur et dans ce décor. Le régime de collines toscan est un spec­ta­cle pour les yeux qu’il vaut mieux goûter assis, un verre à la main, sous un para­sol. Car si la tem­péra­ture a bais­sé (il ne fait plus que 34 degrés), le flux des esti­vants demeure con­sid­érable: en cette semaine du “fer­ra­gus­to” cha­cun se pré­cip­ite hors de sa case. Or, pour franchir les collines par tun­nels, ponts et coteaux, il faut un véhicule. Bref, aus­sitôt par­ti, on est à l’ar­rêt par­mi mille véhicules, avec bam­bins, ani­maux, per­ro­quets, mate­las et grands par­ents. Les bouées sont gon­flées, la mer est encore loin.

Vie (après la mort)

Le réal­isme s’énonce en peu de mots. Les Stoï­ciens ne par­lent ni du par­adis ni de l’en­fer car ils ne sauraient exis­ter sans la con­science. Dans la mort, il n’y a rien de posi­tif: fin de la glose. Si l’idéal­isme occupe les rayons des bib­lio­thèques, c’est parce qu’il par­le de la vie. De la vie avant et après la mort. Chez les philosophes idéal­istes, il n’est jamais ques­tion de la mort. De là à autoris­er le soupçon, il n’y a qu’un pas: qu’ap­porte du point de vue philosophique cette lit­téra­ture spécu­la­tive sinon un pou­voir sur les vivants? Ou alors, par un retourne­ment qui sem­ble celui qu’a cau­tion­né l’his­toire des idées, nous auri­ons d’une part une majorité de philosophes qui dis­cu­tent du “regard que l’on peut porter sur la mort”, d’autre part des penseurs. Qui dis­ent, “la mort est le non-être”, ce dont nul ne peut parler.

Touffe

Sou­vent je demande, “sais-je encore regarder une touffe d’herbe, une dent-de lion, un arbre, le chat qui passe?” J’ai con­science d’être un hand­i­capé et je me réjouis: tout le monde n’est pas dans mon cas. Pour ce qui est de con­tin­uer à voir (les yeux), à con­stater la présence de ces éma­na­tions (les yeux et le cerveau), signes qu’il y a une terre sous nos pieds, sem­ble-t-il, la capac­ité s’estompe. Or, ce qui s’estompe là, c’est un rap­port au monde. A l’ex­térieur. Et alors? Sans extérieur, nous devien­drons ce que nous sommes, une chose lancée dans l’e­space, une con­for­mité, sans aucun con­trôle de trajectoire.

S’amuser

Jouant ma par­tie dans la retraite du monde, à nou­veau je m’a­muse. Je n’au­rais pu en dire autant ces trois dernières années: je peinais, comme piégé dans un vieux mag­a­sin dont on con­naît le stock. Le pas­sage douloureux est celui de l’ex­pul­sion. Il faut sor­tir de la matrice. Voilà qui est fait. Par­venu de l’autre côté, que fait-on? S’en­tretenir à grand ren­fort de labil­ité cer­vi­cale, du con­tenu, du sens, des sym­bol­es. Et prier pour que nul ne s’aperçoive que l’on a tourné le dos au monde obligatoire.

Afro-progressisme 3

Le sui­cide col­lec­tif auquel nous con­vient, telle une secte d’il­lu­minés, les asso­ci­a­tions de “sec­ours en mer” oeu­vrant pour l’ac­céléra­tion du tech­no-cap­i­tal­isme. Pour le sui­cide, j’ai une cer­taine sym­pa­thie: mais là encore, à par­tir d’une volon­té per­son­nelle et mûre­ment réfléchie, donc libre.

Afro-progressisme 2

En Méditer­ranée, Soudanais groupés sur le pont d’un bateau affrété par de jeunes pro­gres­sistes blancs. A terre, du côté des pays d’Eu­rope, leurs sou­tiens s’ar­rachent les cheveux (avant de com­man­der un piz­za et de regarder une cas­sette vidéo dans leur salon IKEA) : “notre devoir est d’ac­cueil­lir ces gens!”. Soit 55 mil­lions de citoyens soudanais placés sous le régime de la Charia qui vivent avec moins de 1 dol­lar par jour, sont illet­trés, pour par­tie anal­phabètes et, par voie de con­séquence, croient en un Dieu idéologique et vengeur.

Afro-progressisme

En ce moment dérive dans les eaux inter­na­tionales un bateau de sec­ours aux Africains qui se jet­tent à la mer. Sur le pont, 400 indi­vidus. Prin­ci­pale­ment des Soudanais. L’Eu­rope méditer­ranéenne refuse l’ac­cueil dans ses ports. Les mil­i­tants respon­s­ables de l’opéra­tion voient leur out­il de dessalin­i­sa­tion de l’eau de mer tomber en panne. Répa­ra­tion de for­tune. Les Africains, assoif­fés, utilisent par­tie de cette eau obtenu à grand peine pour se laver les pieds et prier.

Mort (après la vie).

La ques­tion de la vie après la mort doit être résolue ain­si: la con­science n’ac­tu­alise plus l’ensem­ble des com­posants sous le con­cept d’in­di­vidu. Quelque chose se pour­suit cepen­dant, qui est autre. La mort est donc l’op­posé de la vie en ce qu’elle est une organ­i­sa­tion fon­da­men­tale­ment dis­tincte des composants.