De la liberté. Plus de liberté et une liberté plus grande. C’est misère que cette ombre qui se propage. Un désespoir de ne pouvoir s’opposer. Mais peut-être est-ce simplement que nous avons atteint le point d’inflexion. Commence le chemin du retour. Le maximum recherché, cet idéal, a produit un maximum réel. Partager à grande échelle cette liberté sans perdre en même temps de la qualité humaine, était impossible. Conséquence fatale du règne massif. L’ombre s’étend. Nous entrons dans la nuit. L’indifférenciation. A terme, nous aurons à reparcourir le cycle qui mène de l’état de nature à la liberté maximum, puis nous passerons par l’inflexion, avant de chuter, encore et encore.
Fungus 3
Donc, j’ai ce fungus sur les c.… Fungus, je répète ce qu’on me dit; m’eut-on diagnostiqué un malinonce ou une estramexiose, je répéterais de même — quoi d’autre? Avant de me coucher, je soulève mon appareil, le trouve rouge et constate que j’ignore tout de son état habituel m’étant jusqu’ici peu inquiété de ses plis et replis. Une supercherie! Entrer dans un cabinet médical ou dans un garage, l’expérience est proche: attitude maîtrisée de l’interlocuteur, langage ésotérique (bielle, trachée, fistule, piston), rapport incompréhensible, si bien qu’à la fin, les c… sous le bras, on se demande: “est-ce bien de moi dont il a été question?”. Puis, retour à la séance d’auto-voyeurisme, je vois le rouge et oui, “c’est bien à moi, ce truc”. Alors j’égrène en hypocondriaque toutes les hypothèses, cherchant parmi les fréquentations, relations et gestes récents une cause. Avant de me rabattre sur ce mot, décidément bien utile, “fungus”.
S.P.
La dictature est la résultante d’une configuration psychologique. L’individu, épuisé par ses efforts, marqué par les échecs, incapable de croire en soi, pusillanime, remet sa responsabilité entre les mains d’une figure qui a su persuader qu’elle prendrait à charge, mènerait à bien, aboutirait. Dans l’état de notre société, pareil cauchemar est improbable. A contrario, le totalitarisme s’installe à force de mesures publiques, au nom du bien collectif. Il valorise l’individu et sa conscience de la liberté, il flatte sa responsabilité et son engagement — puis brusquement, confisque. (S.P. — Société Poubelle).
Citation
“Je me trouvais au restaurant de la Sourdière, seul en face d’un inconnu qui me demande s’il peut me poser une question. J’acquiesce.
-Que pensez-vous, me dit-il, qu’il adviendra d’un homme qui, à cinquante ans, est en proie à une occupation de tous les instants contraire à ses goûts et qui l’ennuie?
-A moins qu’il n’accepte son état par une sorte de religion ou pour l’amour de quelqu’un, je pense qu’il abandonnera ou mourra.
-Eh bien! Monsieur, les deux premières conditions écartées, comme il n’est pas question de quitter, c’est la dernière solution qui m’attend.
Sur ce, il se lève. Nous nous regardons, en nous serrant longuement la main et il est parti, sans se retourner.” Marcel Jouhandeau, Sur la vie et le bonheur
Incubus
Ciel tendu. Profond. De toute la journée, pas un nuage. Un vent rapide agite l’arbre. Les oiseaux tournent au-dessus des anciennes écoles. Je traduis pendant des heures. Parfois, un morceau de toit tombe sur le plancher- je ramasse, je jette. A la pause, je lis Saint-Ignace de Loyola. Son autobiographie, dictée à un autre jésuite, le père Gonçalves da Camara. Etrange fascination de fondateur de l’ordre pour la légende chevaleresque (il est alors en route pour Jérusalem). Pas assez avancé dans le texte, pour opiner plus avant. Retour aux difficultés de l’espagnol (ma traduction), langue peu faite pour la philosophie et les arguments architecturés. Langue terrienne. Colorée, vivace, aujourd’hui dépouillée des “conceptismes” et complications baroques, mal à l’aise avec les énoncés techniques, qu’elle importe en vrac. A la fin du jour, musique extrême et tour du village. Aussitôt lancé, je me ravise: si je rencontrais quelqu’un il faudrait échanger — je n’en ai aucune envie. Et je rentre. Trois minutes hors du foyer d’incubation.
Local
Ce soir, après trois jours d’un silence impeccable, réunion dans la rue. Assis sur mon porche, un verre de bière en main, je fais face à A. le guide de montagne qui depuis vingt-huit jours un détecteur de la taille d’une machine à laver sur le dos fait résonner les couches tectoniques des cordillères pour le compte de l’institut géologique. Nous rejoint le paysan, un seau de graines à la main: il est l’heure de nourrir les poules. Il va à la rivière. Revient. Nous parlons de la future autoroute. Annoncée depuis dix ans. Qui finira par passer. Bien qu’elle soit à 18 kilomètres d’Agrabuey, chacun redoute pour son porte-monnaie. Sont surtout incriminés les Basques de Saint-Sébastien. Ils feront monter les prix, vous verrez! Au bout de la rue, qui prend le soleil, nous apercevons Cruz-María, la fabricante de savons. Elle remonte la rue, montre les fleurs qu’elle a cueillie: aussitôt grand débat, sont-elles comestibles? Enfin, venant de l’église, jouant de la canne comme s’il s’agissait d’un fleuret Diabolo, le pédagogue, professeur de lettres et de philosophie, qui parle seul, sait tout et le reste. La conversation est monopolisée. Il parle de champignons. Le paysan qui arpenterait ses monts les yeux fermés veut lui dire qu’il n’a pas pu les trouver à telle altitude, tel jour, dans tel pré; l’autre persiste. Peu à peu, chacun trouve une excuse. Lui parti, nous revenons — dans notre rue — et poursuivons. Avant de rentrer (la nuit est tombée), j’emprunte un thermomètre pour voir si le fungus aux c… fait réagir le corps, puis je me verse du Somontano, de la bière, mange un chou-fleur et des Rigatoni, achète des livres sur internet, regarde un match de MMA, dessine, lis, m’occupe de mon fungus.