Chargé hier deux milles kilos de bûches de bois pour mon salon, pour mon fourneau. Le transport vous pèse sur les bras, l’assemblage de la réserve exige un ingénierie que je n’ai pas — le paysan conseille, j’improvise. Cet après-midi, en route dans ma Dodge pour le centre d’alimentation Carrefour, je raccroche à la mémoire et observe: lorsque je vivais à Florissant-Genève, dans la maison abandonnée, j’ai chauffé ma chambre pendant deux ans au poêle. Tout en conduisant, je fais le constat. Puis demande: “comment?” Car je n’ai jamais acheté un bout de bois. Tout venait de la rue. En plein Genève. C’était? Des poteaux volés, du meuble aggloméré, des barrières de chantier.
Détail
A l’instant au bar d’Agrabuey. Comment dire le lieu? Nous vivons dans un trou physique, c’est l’automne, l’hiver vient, au registre d’habitation nous sommes trente-cinq inscrits. Exclus les nonagénaires et les trois enfants, cela fait une solide dizaine d’individus. Certains soirs, les meilleurs, affaire de conjonction, acheminés vers le bar, entre la fontaine (eau municipale) et le fronton (en déshérence), nous tenons le comptoir. Le cas ce soir. Chaleur particulière d’un rapport d’occupation du site d’Agrabuey. “Nous sommes là”. Telle est la maxime gravée dans les cerveaux des villageois qui font vie dans le trou. Pour rien au monde, je n’échangerais contre New-York.
Réhumaniser
Ces derniers jours, j’ai retrouvé mon optimisme. Jamais il n’avait disparu. Il est informatif. Et directionnel. Il est fondamental. Il était en berne. Je travaillais le noir depuis 2016, l’année où j’ai quitté Fribourg et la Suisse avec le sentiment dégoûté que nous allions, tous, vivre dans un zoo; que les cages se fermaient; que les gardiens prenaient l’uniforme. Quitté la Suisse d’un geste compulsif, vers Makassar, là où personne en va (Nord de l’Indonésie), et pour cause — j’en ai déjà fait état, ici, dans ce Journal. Donc, disais-je, cette traversée engagée contre les schémas délétères de négation de la culture propre, du plaisir, de la liberté, du plaisir de vivre, s’achève. Aujourd’hui, voyant ce que l’on voit quand on ne ferme pas les yeux sous l’effet de la veulerie, je me réjouis: nous sommes au bout; cela ne peut durer; l’éclatement est proche. Nous allons ressurgir. Manifester notre humanité profonde. Vouloir ce que doit vouloir un vivant: réaliser une expansion intérieur, c’est-à-dire s’augmenter par des moyens personnels, authentiques, jouer de nos possibilités spirituelles — ressurgir. A la clef, des combats. Hélas nécessaires avec, en chemin, la mort des fossoyeurs, le plus souvent des débiles physiques ou mentaux. Qui? Potentiellement vous, moi, quiconque a, par ambition ou naïveté, cautionné, servi, ou pour les plus idiots défendu, le système de mise sous pression des libertés (dans ce dernier rang, pléthore de politiciens peu aguerris). Mal nécessaire que cette mise à mort symbolique des auteurs du mal produit, et produit en toute innocence (faire le mal faute de réfléchir n’exonère pas de la responsabilité). Après quoi il s’agira de se grandir. Sans Dieu. Sans les peuples qui cèdent au vertige de Dieu. Et sans idolâtrie. Sans utopie sociale. Autant de mauvais principes, autant de facteurs de pouvoir accru, autant de contrôle néfaste des uns par les autres. Se grandir à partir de soi. Lentement. Pour chacun à la mesure de ses moyens. Se réhumaniser.
Swans
Incidemment, comme mon œil glisse sur l’écran de l’ordinateur, je vois un message disant que le groupe Swans a fait paraître un nouvel album. Cette nuit, en rêve, je l’entends et même je l’écoute. Plus que cela, je le juge: “moins incantatoire la voix, plus raides les guitares, section rythmique mieux affirmée…”. Dont je conclus: je vais l’écouter.
Rougon-Macquart
Henri Guillemin, porté à la caricature, excellent écrivain cependant, nous raconte que le naturalisme de Zola, soit sa prédisposition à accentuer les traits les moins flatteurs du caractère humain afin de ne pas trahir l’ordre des constats viendrait de sa première expérience sexuelle, avec Berthe, une prostituée laiteuse et grosse, à demi-chauve, mais encore stupide et acariâtre.
Critique
Empêché dans son travail de réflexion par le remuement des feuilles, Kant fit couper l’arbre de son jardin. Il a plu une semaine sur Agrabuey; hier, chaleur; aujourd’hui mouches. Des essaims voltigent agacés. Or, je lis la partir de la critique consacrée aux antinomies de la raison: je comprends Kant.
Franco 4
“Pasolini reprochait également à la jeunesse “antifasciste” de mener une lutte de retard: celle-ci s’insurgeait contre un système politique mort il y a trois décennies et ne voyait pas celui, ô combien plus vénéneux [allusion à la consommation; aujourd’hui, on dirait, la technocratie, les psychopouvoirs, la gouvernance, le neuro-contrôle, etc.] qui prenait l’époque à la gorge. Un “antifascisme de tout confort et de tout repos”, en somme, qui fiche des coups de pied à un cadavre. Sur Pier Paolo Pasolini, Max Leroy, revue Ballast.