Liquidation du vivant

Retranché en mars dans la mon­tagne suisse, je m’alar­mais des mesures poli­tiques pris­es à tra­vers le monde afin de juguler l’épidémie. Toutes déci­maient les lib­ertés. Irrecev­ables, aber­rantes, scan­daleuses, il en appa­rais­sait de nou­velles chaque jour. Comme il se doit, les esprits les plus solides cri­aient à l’ar­naque. Face à cette mise en échec inédite des per­son­nes, ils mis­aient sur le sur­saut naturel. Ils l’e­spéraient. Puis com­mencèrent à douter. Dev­inant que l’élé­ment clef du pro­gramme était de rem­plac­er la spon­tanéité par les règles — un fon­da­men­tal de l’ap­proche poli­tique — cha­cun pen­sait: cela n’abouti­ra pas. Moi le pre­mier. Or, je vois aujour­d’hui, soit vingt qua­tre semaines après le début de l’of­fen­sive de sape cul­turelle et morale, que je me suis moi-même habitué à con­sid­ér­er cer­taines de ces mesures comme “étant” (je ne dis pas “devant être”). Ain­si, je com­pose avec elles. Que valent mes réac­tions, trans­gres­sions, protes­ta­tions sinon con­stat? La réal­ité tra­vail­lée par l’ingénierie sociale efface peu à peu la réal­ité pro­duite par la vie.

Vie

D’abord tu cherch­es une femme.
Ensuite tu as une femme.
Puis deux.
Puis une.
Après quoi tu cherch­es une femme.

Tourmalet

Par­tis d’Es­pagne la nuit, fran­chissant le col Marie-Blanque, roulant à tra­vers bois et val­lées puis sur le splen­dide plateau du Benou aux paysages vert cham­pêtre, nous rejoignons Lour­des et Argelès-Gazost. Sur le park­ing-car­a­vanes de Pier­refitte-Nesta­las, à trente kilo­mètres du Tour­malet, nous enfour­chons les vélos. Ent­hou­si­aste, l’Av­o­cat part trop vite. Le maire d’A­grabuey suit. Tout en cher­chant à régler le  rétro­viseur que je porte attaché à mon casque, je m’ac­croche (il est huit heures, il fait déjà 25 degrés). Une heure en pente douce dépassés par les voitures des gens qui vont au tra­vail. A Luz-Saint-Sauveur, début du col. Des cyclistes nous dou­blent. Nous les rat­trapons. En 2015, lors de la tra­ver­sée sud-nord des Pyrénées avec Mon­frère, nous avions abor­dé le Tour­malet par l’autre ver­sant; aujour­d’hui j’ai pro­posé cette face et la vari­ante Lau­rent Fignon (un cro­chet de 2,5 km) qui coupe les pâturages et sur­plombe la route prin­ci­pale. Depuis lun­di, je m’in­quié­tais. La faute à mon voisin l’Av­o­cat, sa fas­ci­na­tion, ses adjec­tifs: “col mythique”, “le plus dur”, “un moment de vérité”… D’au­tant que j’avais beau fouil­lé ma mémoire, je ne retrou­vais aucune image du pre­mier fran­chisse­ment. Aus­si m’é­tais-je pré­paré de mon mieux ou plutôt j’avais pris soin de retranch­er ce qui, dans le régime quo­ti­di­en, con­vient peu au sportif, les quan­tités d’al­cool, la nour­ri­t­ure désor­don­née, le som­meil aléa­toire. Et soudain, nous voici au som­met, devant le cycliste de bronze qui sur­plombe la plaque “Col du Tour­malet. Alt. 2115”, après 2h44 de mon­tée tout de même, avec le sen­ti­ment que “c’é­tait fais­able”, ce que dément dès le lende­main le vision­nement d’un court film sur l’as­cen­sion qui mon­tre cha­cun des 19 kilo­mètres de route: tout con­cen­tré, tout à l’ef­fort que j’é­tais, c’est à peine si je recon­nais à l’écran les lieux cou­rus la veille.

Russie

Tol­stoï fustigeant au nom du chris­tian­isme authen­tique la vio­lence admin­is­tra­tive de l’E­tat comme de l’Eglise dans Le Roy­aume des cieux est en vous, n’est pas sans rap­pel­er para­doxale­ment, un siè­cle plus tard, la défi­ance de Sol­jen­it­syne, dés lors héros mal-com­pris des intel­li­gentsia de l’ouest, envers les formes de citoyen­neté pro­duites par la démoc­ra­tie abstraite (dans Le Grain tombé entre les meules). Un fond d’a­n­ar­chisme paysan assor­ti à un patri­o­tisme prim­i­tif courent dans les veines de ces deux Russes.

Normalité

“L’ig­no­rance et la can­deur des citoyens font la tyran­nie, que, ensuite, ils sac­ri­fient leurs vies à com­bat­tre”. Calaferte, Car­net V.

Etape légendaire

Entraîne­ment intense au vélo. Passé plusieurs fois la fron­tière sur la France par les cols. Demain, il est prévu de grimper le Tourmalet.

Marche 2

En fin de journée, avec deux familles qui ont leur rési­dence sec­ondaire au vil­lage, prom­e­nade sur les crêtes puis descente à tra­vers les sous-bois. Les adultes vont devant, les enfants suiv­ent — ils ont tous les âges, six ans la plus petite, jeune homme le plus grand — et au long de cette aimable après-midi je m’é­tonne de la gen­til­lesse de ces per­son­nes, con­ver­sant, chan­ton­nant, s’in­quié­tant les unes pour les autres. Est-ce que cela va tou­jours aus­si bien ou sont-ce l’été, les vacances, l’odeur de la forêt, de la mon­tagne, le cré­pus­cule? Ces goss­es sont par­faite­ment adap­tés à la société: bonne école, par­ents aisés et présents, ten­dresse des mères… Trois heures de marche, pas une plainte. Chemin de retour, comme nous remon­tons la val­lée qui mène à Agrabuey, un chien en tra­vers de la route. La mère prend peur. Elle recule. Le chien avance, agres­sif. Elle panique. Je vais au devant mon bâton à la main. Le père appelle l’un de ses fils, celui qui porte son bâton.
-Non papa, je ne te le donne pas, tu ne vas tout de même pas frap­per ce pau­vre chien!

Littérature

Prag­ma­tisme mil­i­tant des améri­cains qui pro­duit une lit­téra­ture de l’ac­tion (James Cain, William Faulkn­er, DeLil­lo…). Dans ses expres­sions les plus extrêmes, elle ban­nit la psy­cholo­gie et la pen­sée, des­tinée à la trans­po­si­tion au ciné­ma plutôt qu’aux plaisirs de la lec­ture tant il est vrai que le sujet prin­ci­pale de la lit­téra­ture est la lit­téra­ture. A l’in­verse on trou­ve — en France notam­ment — des styles qui à force de cir­con­lo­cu­tions peinent à faire image, par exem­ple chez Louis-René des Forêts des notes telles que celles-ci (mais le texte entier est de cet ordre):  “Au fond de la haute salle capit­u­laire, orgueilleux petit drôle troussé à plat ven­tre sur l’escabeau, la verte férule mor­dant sa chair figée de honte et d’ef­froi, le poignet en tra­vers de la bouche pour étouf­fer ses plaintes.”

Marche

Au-dess­sus des val­lées occi­den­tales, près du Som­port, longue approche par le défilé de Chiniprès où je m’é­tonne de voir des vach­es tant le sen­tier qui file sur le lit de la riv­ière est étroit. Le guide qui emmène le groupe déclare que nous en ver­rons encore. En effet, après deux heures d’ap­proche, le val­lon s’ou­vre sur un plateau humide, le trou­peau broute. Sur la gauche gauche s’élève jusqu’au ciel une paroi mar­quée de traces noires, ruis­selle­ments d’eau qui ali­mentent les pâturages, lesquels for­ment en hiv­er des cas­cades de glace. Après une nou­velle heure d’as­cen­sion en zigzag, comme nous atteignons les “ibones” (nom région­al des lacs d’ac­cu­mu­la­tion), les bêtes, de fortes géniss­es, sont à nou­veau là. Elles occu­pent un espace étale, vert et minéral, mais nous ne sommes tou­jours pas ren­dus. Le guide indique main­tenant en sur­plomb un rocher gris de deux cent mètres appuyé sur une épaule rouge. Je crois à une plaisan­terie; non, c’est bien cela que nous gravi­rons, et de m’indi­quer, petites comme la lunule de mon ongle des fig­ures qui se hissent sur la pointe extrême. “Des escaladeurs avec har­nais?” “Sans”, répond le guide. Des huit madrilènes qui for­ment le groupe (jeunes gens invités par un col­lègue de salle de fit­ness, un homme en chemise rouge de près de soix­ante-dix ans, par­ent du célèbre neu­ro­logue Ramon y Cajal), la moitié décide d’at­ten­dre au bas — peu ras­suré, je monte. Encore une heure, nous piéti­nons les plaques de neige. Or, non seule­ment, il y a là des vach­es, mais des chevaux sauvages. Aucun accès pour des bêtes aus­si gross­es. Je fouille le panora­ma. Ne trou­ve pas. Partout des som­mets escarpés. Nous enta­mons la dernière grimpe, entre les rocs éboulés, par­mi d’autres promeneurs, chevauchant des pier­res dressées telles des sta­lag­mites. Plus loin, il faut pass­er dans le chas de l’aigu­ille, puis sur l’autre face du som­met saisir une chaîne pour se hiss­er à tra­vers un couloir : je fais signe au guide, “le ver­tige, j’ai peur!”, et retourne à l’ ”ibon”. Autour de 18h00, nous sommes de retour au vil­lage: nous mar­chions depuis 7h00 le matin.

Exercice au salut

Plusieurs fois par heure, “je refuse, il est hors de ques­tion, je ne veux pas !”