Märklin

Où je mesure mon accli­mata­tion aux déserts d’Es­pagne, à l’e­space illim­ité, au temps brut, c’est devant la réac­tion des citadins de nos villes roman­des : pra­tique­ment, il n’y en a aucune. L’en­durance aux vex­a­tions est aber­rante. Anti­na­turelle. Masochiste. Folle. Comme si passé une cer­tain stade d’hu­mil­i­a­tion, le corps et l’e­sprit pou­vaient encaiss­er les coups. Et se déformer jusqu’à la mon­stru­osité. Pas de place, beau­coup de règles, trop de règles. Ce “motif gen­darme”. A la moin­dre incar­tade, au moin­dre éclat de voix, le quidam s’im­pro­vise juge et flic. La mal­adie est anci­enne, elle a dégénéré pen­dant la fausse crise du virus. Cela se com­prend: ce n’é­tait déjà pas drôle; pas libre; pas vrai. Les derniers repères tombés, c’est la chute libre. 

Tintin

Racheté les vingt-deux albums (sans Les Sovi­ets ni l’Alph-art). La col­lec­tion est à nou­veau com­plète. Les édi­tions orig­i­nales de 1947 et des années suiv­antes sont celles qu’avaient acquis­es Mon­père. Celles que je lisais enfant. Celles dont je con­solide la tranche au scotch depuis quar­ante ans. Je viens de m’y employ­er un fois encore. A cette occa­sion, je me sou­viens du désar­roi de l’été 1981. Mes par­ents avaient prêté la ferme famil­iale à des Parisiens: trop jeunes pour avoir appris à soign­er, leurs enfants avaient réduit à l’é­tat de loques les albums. Mon­fère et moi avions alors entre­pris spon­tané­ment un véri­ta­ble ate­lier de rénovation.

Naypyidaw

Enfin vu le livre. C’est un petit vol­ume. Pour car­i­ca­tur­er, je dirais: qui tient dans la paume de la main. Dès la pre­mière ligne, on se sent aveu­gle. Il est vrai: je n’emporte jamais mes lunettes. Même quand je con­sulte des mots dans le Petit Robert, je m’en passe. Ici, c’est plus dif­fi­cile. Ce qui témoigne de la petitesse générale de l’ou­vrage. Les car­ac­tères fuient devant le regard, la page s’estompe. Le pro­pos de mon “Naypyi­daw — Cité de l’e­space” n’é­tant pas du genre intrigue à feuil­letons, la ren­con­tre entre le lecteur et le texte est improb­a­ble. Pour ne rien arranger, ma com­mande en ligne, placée il y a deux mois, vient d’être annulée. Indisponi­bil­ité. J’imag­ine l’af­faire: l’édi­teur parisien se débar­rasse du con­trat en imp­ri­mant une cen­taine d’ou­vrages. Résul­tat, un livre qui n’ex­iste pas, mais que je ne peux repub­li­er sans dif­fi­cultés. Du moins à ce que croit cet édi­teur tor­du. Je vais me met­tre en besogne et republier.

Chemin

Flu­id­ité moin­dre du sang dans les corps, des corps dans les villes. Le bleu est la couleur qui domine et le gris, des tons froids. C’est l’hiv­er, mais ce n’est pas toute l’ex­pli­ca­tion ni la Suisse seule­ment, car en trois jours j’é­tais à Saragosse, Sète, Lau­sanne et Fri­bourg. Le doute règne. Partout les corps sont devenus trop grands pour être occupés par les idées qui hier encore les guidait. Si le mal était voulu (ce dont je suis per­suadé), il est fait. Que s’en­suit-il? Eh bien, il va fal­loir recon­stru­ire un hori­zon faute de claudi­quer et de tomber dans les pièges sup­plé­men­taires qui dépar­ent le chemin.

Innées

Adulées sont les femmes qui le savent le mieux se refuser, tal­ent qui ne s’ap­prend pas.

Continuum

Toutes les stat­ues déboulon­nées, ils allumaient au hasard des cierges dans la nuit afin de retrou­ver ce dont ils avaient été privés. Et qui ne tarderait pas à réap­pa­raître sous une autre forme.

Projection

Tou­jours con­former ses actes à ses idées. “Tou­jours” sig­ni­fie: dans la mesure du pos­si­ble. Autrement dit, le pos­si­ble est la mesure et doit, avant qu’il y ait défaite des idées ou perte d’én­ergie, le demeur­er. Aus­si suis-je con­tent de voir qu’un an à peine après avoir subi les pre­mières menées néfastes qui, depuis lors, n’ont fait que gag­n­er en force et néga­tiv­ité, l’échap­pa­toire conçue avec quelques amis de ren­con­tre, con­forme à nos idées partagées, est en place et que je vais dès la semaine prochaine pren­dre pos­ses­sion d’un nou­veau mode de vie à l’é­cart de la grande machine.

Ivan et Pablo

Ivan Denisso­vitch dans Une journée… c’est Sol­jen­it­syne au Goulag. Pablo dans Le mur, ce n’est pas Sartre (qui est au pre­mier étage du Flo­re occupé à recevoir des groupies). Aujour­d’hui, on peut espér­er. Non, il le faut. Mais il faut aus­si, de toute urgence, trou­ver l’en­droit pour le faire. Trou­ver avant que soit mis fin à l’espérance.

Progrès

Pour par­ler comme nos hérauts mod­ernes Smith, Ricar­do, Fried­mann, dans la théorie libérale clas­sique le régime de marché est soumis à la spon­tanéité des indi­vidus atom­iques. Ce qui fait, avouons-le, désor­dre. Mieux vaut com­man­der au moyen d’une minu­t­erie l’al­lumage et l’ex­tinc­tion des ampoules afin de dis­tinguer net­te­ment entre les heures de pro­duc­tion, les heures de repos et les heures de repro­duc­tion. Un sys­tème bien tem­péré de récom­pens­es-puni­tions per­me­t­tra en out­re de quan­ti­fi­er pour cha­cune de ces phas­es l’in­flux vital néces­saire et suffisant.

Lausanne

Etrange atmo­sphère, ville en bleu-gris. Tach­es d’eau sur les sols, façades blêmes, voix étouf­fées. Quelques pas­sants. Qui sem­blent per­dus. Marchent et marchent… à recu­lons. La bal­ayeur du quarti­er, un noir à tig­nasse jamaïquaine, hésite: “faut-il con­tin­uer de bal­ay­er?” Pro­preté démesurée. Pour pass­er le temps, il bavarde avec les voisins tombés des immeubles. Ces voisins racon­tent ce qu’ils vont faire: descen­dre au parc de Milan, aus­cul­ter un chien asth­ma­tique, vernir des ongles de vert (pourquoi de vert, je n’en sais rien, c’est ce que dit la petite vielle à chignon). Plus tard je m’ex­trais de la bou­tique d’an­tiq­ui­tés (elle mérit­erait d’être rebap­tisée : “Win­ston and Julia”), cherche à emprunter le pas­sage sous-gare: il est con­damné par un embal­lage savant de ten­tures pub­lic­i­taires qui mon­trent les phas­es d’ex­ploits par lesquelles tran­siteront les maîtres archi­tectes-réno­va­teurs qui pré­par­ent “pour vous” la gare vau­doise de l’an 2030 (plutôt que les esclaves économiques français dont sait ce qu’ils font, piocher et peller). Lorsque j’émerge côté Petit-Chêne, même déso­la­tion, des humains sans tra­jec­toire ni des­tin qui filent les yeux bais­sés. Au change pour touristes “best rate in town”, le Maghrébin me fait com­pren­dre qu’au point où nous en sommes il pren­dra tous mes bil­lets, quelle que soit leur forme, leur couleur, leur taille et leur anci­en­neté. Fin d’après-midi, je me promène sur les berges du lac Léman avec Mamère, prom­e­nade ralen­tie non pas le rythme de notre pas mais par une ambiance toute “intérieure” — on se croirait dans un film muet. Pour l’oc­ca­sion Mamère me présente les autres prom­enant, tous con­nus, des réguliers me dit-elle, au demeu­rant sym­pa­thiques et loquaces. Il n’empêche: y a‑t-il une issue, je veux dire pour sor­tir du décor? De retour vers le cen­tre névral­gique du quarti­er d’Ouchy, là où com­mence et finit le métro qui relie haut et bas du Grand Lau­sanne, des gens sont assis sur des ter­rass­es. Les parias qui ont inter­dic­tion d’en­tr­er dans la salle à boire reçoivent leur com­mande des mains d’une fille masquée et la sirote l’écharpe remon­tée sur le men­ton, par trois degrés, le cul sur une chaise de plomb.