Qu’est-ce qu’un événement? Une violoniste qui interprète un morceau de musique, un boucher qui découpe un volaille, un notaire qui enregistre un mariage. Des actes ou des paroles qui modifient le monde. Ou du moins la société. Des actes ou des paroles qui lestent les flux dont les terminaisons sont des individus. L’événement est ce qui modifie un ou plusieurs individus. Il exige un effort de production et a donc un coût. Rien de plus normal. Ce qui l’est moins, c’est la proportion des non-événements. En croissance continue. Croissance d’autant plus rapide que la société est économiquement plus moderne. Comme le nom l’indique, les non-événements sont des actes ou paroles qui consistent à se payer pour faire valoir, montrer, juger, exposer, définir, formaliser, amender ou encore vendre des événements. Certes, il faut un effort pour produire un non-événement. Mais dans la mesure où il s’agit d’une “absence d’événement” le flux qu’il intégrera n’en sera pas modifié. Dire que “la volaille fermière de la boucherie Norbert est la meilleure”, vanter les mérites “de la jeune virtuose russe” ou contresigner l’engagement des époux au mariage n’ajoute rien — sinon un coût au coût de l’événement. Or, dans notre bloc du Nord, plus de la moitié des individus sont aujourd’hui rémunérés pour produire des non-événements. Ce ne sont pas les gens qui produisent des événements qui peinent à profiter des autres événements, c’est la quasi-totalité de la société qui peine à profiter de la quasi-totalité des événements en raison du coût additionnel et aberrant qu’y ajoute la production absurde et nuisible — car rémunérée sans base productive — des non-événements.
Arrière
Aujourd’hui, enchaînement de trois cols dans la proximité. Le motif était de tester le radar installé sur le vélo. Il détecte les véhicules qui s’approchent par l’arrière. Gadget utile pour les courses de nuit. Sauf que pendant cette sortie de deux heures, pas un seul véhicule derrière moi.
Expérience 2
Sans alcool — le réel est beaucoup plus réel. Ce que disait je m’en souviens un célèbre chanteur de hard-rock qui avait passé dix années à composer, aimer et vivre saoul: “désormais, tout est beaucoup plus réel”. Ceci parce que l’alcool permet de prendre de vitesse le réel. Accélération qui rabote les obstacles, simplifie les caractères, efface les détails. La sobriété est un ralentissement qui nous restitue le réel tel qu’il est: indépassable.
Rendez-vous
Ce mois de janvier, parmi les tâches professionnelles, obligatoires, quelques rendez-vous, certains travaillés depuis des années, et qui enfin tombent, que j’inscris au calendrier, pour lesquels je me prépare, pour lesquels je rentre en Suisse. Cette fois, peu avant la date, je m’interroge: “que va-t-on exiger au nom de la folie sanitaire? Que je me pique, que je me teste, que je me numérise?” Je demande. On me répond: ne venez pas, nous ferons cela en ligne. Les interlocuteurs ne peuvent savoir que je parcoure 1200 kilomètres pour les rencontrer. Trop tard, j’y suis, je suis à Lausanne — matériellement. Alors je me mets en quête d’un ordinateur, vérifie son fonctionnement, installe une chaise, préviens l’employé: “le lendemain, tandis que je ferai mon exposé, que l’on ne me dérange pas”. Me prépare une fois encore à dire, vendre, convaincre et à la fin je me couche. Le matin, un des employés me réveille affolé: “vite! tout le monde est là!”. Où? En ligne. Je suis en culottes, j’ai la gueule de bois, je soupire. Aussitôt me requinque: “ils se trompent, le rendez-vous est à 14h00!”. L’employé bat en retraite. Au téléphone, je l’entends expliquer: “vous vous trompez, c’est à 14h00.”. Une fois débarbouillé et remis, je vois que l’erreur est mienne. Nous sommes le jeudi 27, il est dix heures un quart et nous avions rendez-vous ce même jour à dix heures, ce que confirme une ligne de caractères en pattes de mouche en haut à gauche du programme de visio-conférence: “créneau 10h00-11h00”. Si personne ne s’est avisé de me le dire — je parle d’interlocuteurs que je n’ai jamais vu — c’est que le programme l’énonce clairement, en haut à gauche de l’écran, en caractères pattes de mouches — il suffisait de consulter le programme.
Hiver
Splendide Lac noir de Fribourg serti dans ses montagnes, glacé tel un œil. Au loin, les promeneurs forment des points sombres. Ils vont en groupe, en couple, avec des chiens et des luges, d’autres jouent au hockey. Le froid est intense. Cela ne surprend pas mes amis. J’ai perdu l’habitude. J’ai des gants, eux pas. Nous quittons les berges, marchons vers le milieu du lac. V. apporte des canettes de Feldchlössen dans un cabas. Nous buvons au milieu dans ce spectacle entouré de crêtes qu’illumine le dernier soleil.