Evénements

Qu’est-ce qu’un événe­ment? Une vio­loniste qui inter­prète un morceau de musique, un bouch­er qui découpe un volaille, un notaire qui enreg­istre un mariage. Des actes ou des paroles qui mod­i­fient le monde. Ou du moins la société. Des actes ou des paroles qui lestent les flux dont les ter­mi­naisons sont des indi­vidus. L’événe­ment est ce qui mod­i­fie un ou plusieurs indi­vidus. Il exige un effort de pro­duc­tion et a donc un coût. Rien de plus nor­mal. Ce qui l’est moins, c’est la pro­por­tion des non-événe­ments. En crois­sance con­tin­ue. Crois­sance d’au­tant plus rapi­de que la société est économique­ment plus mod­erne. Comme le nom l’indique, les non-événe­ments sont des actes ou paroles qui con­sis­tent à se pay­er pour faire val­oir, mon­tr­er, juger, expos­er, définir, for­malis­er, amender ou encore ven­dre des événe­ments. Certes, il faut un effort pour pro­duire un non-événe­ment. Mais dans la mesure où il s’ag­it d’une “absence d’événe­ment” le flux qu’il inté­gr­era n’en sera pas mod­i­fié. Dire que “la volaille fer­mière de la boucherie Nor­bert est la meilleure”, van­ter les mérites “de la jeune vir­tu­ose russe” ou con­tre­sign­er l’en­gage­ment des époux au mariage n’a­joute rien — sinon un coût au coût de l’événe­ment. Or, dans notre bloc du Nord, plus de la moitié des indi­vidus sont aujour­d’hui rémunérés pour pro­duire des non-événe­ments. Ce ne sont pas les gens qui pro­duisent des événe­ments qui peinent à prof­iter des autres événe­ments, c’est la qua­si-total­ité de la société qui peine à prof­iter de la qua­si-total­ité des événe­ments en rai­son du coût addi­tion­nel et aber­rant qu’y ajoute la pro­duc­tion absurde et nuis­i­ble — car rémunérée sans base pro­duc­tive — des non-événements. 

Arrière

Aujour­d’hui, enchaîne­ment de trois cols dans la prox­im­ité. Le motif était de tester le radar instal­lé sur le vélo. Il détecte les véhicules qui s’ap­prochent par l’ar­rière. Gad­get utile pour les cours­es de nuit. Sauf que pen­dant cette sor­tie de deux heures, pas un seul véhicule der­rière moi.

Expérience 2

Sans alcool — le réel est beau­coup plus réel. Ce que dis­ait je m’en sou­viens un célèbre chanteur de hard-rock qui avait passé dix années à com­pos­er, aimer et vivre saoul: “désor­mais, tout est beau­coup plus réel”. Ceci parce que l’al­cool per­met de pren­dre de vitesse le réel. Accéléra­tion qui rabote les obsta­cles, sim­pli­fie les car­ac­tères, efface les détails. La sobriété est un ralen­tisse­ment qui nous restitue le réel tel qu’il est: indépassable. 

Expérience

Sans alcool — rêves peu imag­i­nat­ifs et dif­fi­ciles à retenir. Le mur du som­meil n’est pas franchi: le monde occulte est hors de portée. Avan­tage, un retrait de la pop­u­la­tion noc­turne qui déclenche les cauchemars.

Instinct

La pan­thère ten­tait depuis le matin de con­tourn­er la coque échouée du navire.

Fruit

Que l’in­dus­trie ali­men­taire soit par­v­enue à créer une pomme avec vingt-et-une fois moins de vit­a­mines que la pomme du Jardin d’E­den est diabolique.

Attaque

Une bande de mal­faisants sous pré­texte de sauver l’hu­man­ité la punit. Dans les pays prim­i­tifs, les vic­times désignées ne font pas le choix de la souf­france car c’est déjà le lot com­mun; partout ailleurs, où l’ar­gent a per­ver­ti les con­sciences, le masochisme est à son comble. 

Rendez-vous

Ce mois de jan­vi­er, par­mi les tâch­es pro­fes­sion­nelles, oblig­a­toires, quelques ren­dez-vous, cer­tains tra­vail­lés depuis des années, et qui enfin tombent, que j’in­scris au cal­en­dri­er, pour lesquels je me pré­pare, pour lesquels je ren­tre en Suisse. Cette fois, peu avant la date, je m’in­ter­roge: “que va-t-on exiger au nom de la folie san­i­taire? Que je me pique, que je me teste, que je me numérise?” Je demande. On me répond: ne venez pas, nous fer­ons cela en ligne. Les inter­locu­teurs ne peu­vent savoir que je par­coure 1200 kilo­mètres pour les ren­con­tr­er. Trop tard, j’y suis, je suis à Lau­sanne — matérielle­ment. Alors je me mets en quête d’un ordi­na­teur, véri­fie son fonc­tion­nement, installe une chaise, préviens l’employé: “le lende­main, tan­dis que je ferai mon exposé, que l’on ne me dérange pas”. Me pré­pare une fois encore à dire, ven­dre, con­va­in­cre et à la fin je me couche. Le matin, un des employés me réveille affolé: “vite! tout le monde est là!”. Où? En ligne. Je suis en culottes, j’ai la gueule de bois, je soupire. Aus­sitôt me requinque: “ils se trompent, le ren­dez-vous est à 14h00!”. L’employé bat en retraite. Au télé­phone, je l’en­tends expli­quer: “vous vous trompez, c’est à 14h00.”. Une fois débar­bouil­lé et remis, je vois que l’er­reur est mienne. Nous sommes le jeu­di 27, il est dix heures un quart et nous avions ren­dez-vous ce même jour à dix heures, ce que con­firme une ligne de car­ac­tères en pattes de mouche en haut à gauche du pro­gramme de visio-con­férence: “créneau 10h00-11h00”. Si per­son­ne ne s’est avisé de me le dire — je par­le d’in­ter­locu­teurs que je n’ai jamais vu — c’est que le pro­gramme l’énonce claire­ment, en haut à gauche de l’écran, en car­ac­tères pattes de mouch­es — il suff­i­sait de con­sul­ter le programme.

Réaction

Week-end d’ex­cel­lente ami­tié, ce dont notre monde a le plus besoin. 

Hiver

Splen­dide Lac noir de Fri­bourg ser­ti dans ses mon­tagnes, glacé tel un œil. Au loin, les promeneurs for­ment des points som­bres. Ils vont en groupe, en cou­ple, avec des chiens et des luges, d’autres jouent au hock­ey. Le froid est intense. Cela ne sur­prend pas mes amis. J’ai per­du l’habi­tude. J’ai des gants, eux pas. Nous quit­tons les berges, mar­chons vers le milieu du lac. V. apporte des canettes de Feld­ch­lössen dans un cabas. Nous buvons au milieu dans ce spec­ta­cle entouré de crêtes qu’il­lu­mine le dernier soleil.