Etonnante beauté des grands espaces minéraux ces jours. Les sept rivières qui coulent des Pyrénées dans la vallée de l’Ebre ont pris des teintes froides. Elles traversent un silence inouï où l’on ne voit aucun homme. Dans le ciel tournent des faucons, les pins plient sous une rafale de vent. Lorsque j’atteins les villages, ils sont muets. Un vieillard assis sur un banc de pierre a les yeux fermés, le menton sur la canne. Plus loin, un calvaire et un tracteur rouge maculé de boue. Les pneus de mon vélo chuintent. Une femme se retourne. Elle ne me connaît pas, elle salue et je suis déjà de retour sur la route des prés. Les murs de pierre sèches font labyrinthe. Souvent ruinés, ils divisaient les terres à l’époque de la culture vivrière entre voisins. En direction de l’Aquitaine, les cimes qui couronnent les pentes sombres ont l’air enduites de sucre-glace. Je passe un pont romain, grimpe à travers un bois. Une perdrix s’affole, remue le buisson, c’est à nouveau le silence.
Echappement
Que l’on ne peut pas sortir de ses gonds si l’on a été bien ferré. Mais le savoir aide. Fait jeu. En position entée, le plus petit mouvement donne déjà du recul. Parfois, c’est assez pour se raisonner. Devient alors visible l’incommensurable société. Architecture aux mille effets d’intégration. Rares sont ceux qui trouvent le chemin qui rejoint l’issue.
Stendhal
Le romantique Stendhal se fait comptable au moment de raconter sa vie et procède avec une telle sécheresse qu’il en devient à la fois drôle et tragique (selon les sujets). “Mme Genet, nonne juteuse de vingt-huit ans (mais sans esprit et avec l’âme étroite de la province) dit en secret à Mme… que j’avais donné à entendre dans l’une des mes lettres au quartier général que je l’avais eue.” Note de bas de page à laquelle renvoie le nom de Mme Genet : “ De ces femmes qui parlent d’indécence et de fouterie parce que rien que cela les intéresse. Elle voulait en parler avec moi et être enfilée. 1815”. Et dans le registre de la guerre: “En arrivant sur le pont, nous trouvons des cadavres d’hommes et de chevaux, il y en a une trentaine encore sur le pont; on a été obligé d’en jeter une grande quantité dans la rivière qui est démesurément large []. Toute la ville d’Ebersberg achevait de brûler, la rue où nous passâmes était garnie de cadavres, la plupart français et presque tous brûlés.” Ecrits intimes, 1809.
Rêve 2
Mauvaise piste pour le passage de douane. Le garde mexicain me fait signe. Je recule, avance, freine. La Dodge poursuit. J’enfonce le frein à main. La Dodge poursuit. Je baisse la vitre pour tendre mon passeport. Il est rouge et brun, il est écrasé, il est dans un torchon. Le garde veut l’attraper, je résiste car il y a le pistolet, sa crosse dépasse du torchon et la Dodge continue d’avancer, elle avance sur le Mexicain.
Terrain
Visite à l’architecte des terres agricoles des Vallées occidentales. L’homme a le physique trapu des paysans de montagne, il porte une moustache affinée. Son bureau donne sur l’église de Fecho, une cigogne a son nid contre le clocher. ‑Le pont sur la rivière est cassé, lui dis-je. “Oh, ça oui, il est cassé”. ‑Depuis peu, me dit-on. “Oh, ça oui, deux ou trois ans”. ‑Tout de même! Vous pensez le réparer? “Le réparer? Non. Il n’y a pas l’argent. Mais si vous obtenez l’accord du garde forestier, vous pouvez le réparer”. ‑Sinon je ne peux pas traverser, pas rejoindre le terrain. “Oh, ça non!”. L’architecte tourne le plan, hoche la tête, me sourit: “c’est une belle terre ! Mais froide. Je me souviens, l’année dernière la route était coupée, je suis souvent passé par là, c’est l’endroit le plus froid de la vallée. Et puis il y a le ‘multisport’ ”. ‑Cette sorte de chape? “Oui, un terrain de basket ou de tennis, quelque chose comme ça. Interdit à moins de cent mètres de la rivière”. ‑Il est à côté “Oh, ça oui, à côté, juste à côté”. Décidément l’homme est sympathique; je demande: ‑quel conseil me donneriez-vous? “Eh bien, allez voir le garde, parlez-lui! Le mieux est de le rencontrer. Ne lui téléphonez pas, allez le voir! Et pour les risques d’inondation, il y a le maître des eaux. Celui-là, vous pouvez l’appeler, c’est un gars de la ville, il a l’habitude du téléphone.
Théâtre
-Bonjour Michael! “Mon nom est Jean”. ‑Jean? Eh bien Jean, désormais vous serez Michael. Mon nom est Marc, même si ce n’est pas mon vrai nom. Vous comprenez? Jean, avez-vous compris? Je commande. C’est moi qui commande. Moi, Marc. Voilà ce qu’il faut comprendre. Maintenant si je m’adresse à vous Michael, c’est que j’ai besoin d’une pièce. “Laquelle?”. ‑La pièce manquante. “La…? Mais encore?”. ‑Mais encore, mais encore! Quoi, mais encore? Jean, nous sommes dans un magasin, vous êtes le magasinier, je suis le client! Vous demandez quelle pièce? Je répète: LA pièce manquante. Compris? Allons, servez ce client et revenez me voir! Je sais Jean… il faudra du temps pour trouvez la pièce manquante, mais croyez-moi Jean, vous la trouverez!
Juin
Sans consulter les données techniques de la course, je m’inscris hier à l’une des compétitions de vélo amateur les plus dures d’Espagne la Quebrantahuesos (Brise-os). Je croyais me souvenir qu’elle comptait quelque 140 kilomètres. Or, ce sont 200 kilomètres et trois mil cinq cent mètres de dénivelé. Quelle que soit la préparation, vient un moment où la douleur à l’effort fait basculer du sport dans la guerre (vers le 150ème kilomètre).