Depuis l’an dernier le réceptionniste protocolaire a cessé de renifler et s’il est toujours engoncé dans son costard trop grand sous le ventilateur d’air conditionné, il est plus à l’aise, moins robotique, moins novice. La tête dans l’écran il nous fait dire nos prénoms, les note, les noms, les note, confirme les chambre King (fenêtres sur l’extérieur) et une fois jetés les sacs à dos sur nos lits nous rejoignons par la rue des prostituées le métro Revolución pour dîner de Quesadillas avec les passagers du bus de nuit D.F‑Oaxaca.
Che
Sur la rangée de trois sièges, à mon côté, un couple qui lit. Quand je rempoche ma tablette de lecture (la même que la leur), la conversation s’engage. Ils arrivent d’Angleterre après avoir été évacués de Tanzanie par leur ambassade. Là-bas, ils enseignaient l’anglais aux Africains. “Est-ce que j’ai entendu parler du coup d’état et des violences qui se sont abattues sur le pays?”. — Non. “Personne n’en a entendu parler, confirme Andrew, la population a dix-huit ans, c’est nulle part, cela n’intéresse pas”. Puis il ajoute: “ensuite nous avons fait l’ascension du Kilimandjaro”. Sur mon téléphone s’affiche le drapeau européen frappé de la croix gammée. Ostensiblement, l’Anglais sort de sa pochette de siège un livre de Che Guevara (que j’ai aussi lu). Pour enchaîner sur les tablettes et le confort de lecture de l’écran noir-blanc (et éviter le Che), je dis: “Sais-tu qu’en France, avant la mode anglo-saxonne, les première pages des livres n’étaient jamais colorées, que c’est un truc d’Amérique?”. Quand j’aurais pu dire: “Sais-tu que ce surnom de Ché vient de la Gruyères fribourgeoise (ce que je viens d’apprendre en réalisant le Petit dictionnaire du Romand), mais alors il aurait fallu parler de l’homme à barbe.
Benito-Suarez
Aplo et moi voyageons sur deux vols distincts; j’ai pris mon billet en juin, le jour de sa mise en vente, il ne s’est décidé qu’à l’automne. J’atterris le premier dans la capitale mexicaine, m’installe dans un bar tous publics, aussitôt saisi par l’ambiance, un manager à crête qui accueille un groupe punk de Tijuana (logos sur les vestes de cuir), une famille des beaux quartiers qui s’empiffre de tacos et au service sept jeunes en uniforme le sourire jusqu’aux oreilles quand ils ne sont pas morts de rire qui me servent à tour de rôle des Doble XX, apportent les limes découpées et la salière .
AGI
Pour Intelligences Artificielles Générales. “Genesis”, le livre d’Eric Schmidt, Craig Mund et Henry Kissinger (texte en voie d’achèvement au moment de sa mort) sur la prospective technologique est d’abord un foyer de questions autour des problèmes logiques de l’interaction humains-machines-réel. Jeu auquel se livrent, aimerait-on dire “entre gens avertis”, de fins limiers en bout de course. Porteur? Assez. Motivant? Assez. Probant? Non. Le lecteur en vient à se dire : écrit en quelques week-ends, un whisky à la main. Tout de même à prendre en raison de l’actualité du sujet. Reste ceci: une longue et fastidieuse introduction sur les prétendus ascendants historiques de la circulation des connaissances où l’on trouve cités Magellan, Colomb, Platon et par volonté idéologique, par mesure de contrepoids, capitaines chinois et inventeurs hindous, introduction d’un élève de baccalauréat qui pointe sur l’ignorance des Américains en matière d’histoire. De même plus avant, dans les chapitres spéculatifs: quand le raisonnement est appuyé sur Kant et Descartes (puis Hegel, mais je n’en puis juger), les interprétations sont fausses, ni la “chose en soi” ni le dualisme ne sont compris, preuve que là encore, comme il en est de l’histoire, nos maîtres du monde (prochainement déchus, Dieu merci) se connaissent surtout eux-mêmes.
Neige
Parti rejoindre Aplo à Madrid-Barajas. Petite crainte sur le plateau de Guadalajara pris dans une tempête. En Aragón les déserts étaient jaunes comme l’été et voilà qu’il neige. Des rafales de vent bourrent la carrosserie, le van se déporte, les poids lourds tanguent. Que peuvent de pneus quatre-saisons à vitesse de croisière? Je fixe la piste d’autoroute. Elle est noire puis grise, elle blanchit au passage de Cifuentes. Ce passage du plateau, je le connais bien, je l’ai fait à vélo, en voiture, en car, les mises en garde le donnent comme l’un des plus accidentés de Castille et j’ai l’avion pour Mexico.
Infini
L’homme est jugé par le tribunal et par lui condamné à la perpétuité. En prison, il met fin à ses jours. Se retrouve assis devant les mêmes juges, qui lui récite ses fautes, en donnent le verdict, le condamnent à la perpétuité. En prison, il se suicide. Retrouve ses juges, est condamné. Il se suicide. Voilà qu’il est assis , c’est encore le tribunal, mais cette fois, c’est lui qui est le juge et le juge qui occupe sa place. Il veut épargner le juge, casser le verdict, il n’y parvient pas, il profère la peine, c’est une condamnation à perpétuité. Au sortir du tribunal, alors que ses collègues le félicitent, il s’écroule, il meurt. Le voici à nouveau au tribunal, à sa place, celle du justiciable, et les juges le condamnent à la perpétuité.
Introvertis
Maniérisme dans le rock extrême. L’énergie cesse de défaire le monde. Nihilisme qui renvoie les proférateurs au culte de la profération. Importantes exceptions, souvent prises dans le travail du chaos sonore, loin des genres de compétition (goregrind, deathmetal, true black metal, crustened dark): Meth, Daughters, Wiegedood.
Conversation
Aplo s’inquiète de savoir quelle veste emporter pour le voyage sachant que nous serons d’abord dans la capitale soit à 2500 mètres puis sur la côte pacifique et enfin dans les jungles du Guatemala ce qui représente d’importants écarts de température. Entre messages audios et messages écrits, cela donne:
Lui: Quel type de veste tu prends toi ?
Moi: Une peau de mammouth.
Lui: Full gore tex ambiance everest ?
Moi: J’hésite: probablement aucune.
Lui: Sérieux ?
Moi: Oui, sérieux car tout est trop chaud et il faut porter.
Lui: Mm.
Moi: Pour répondre de façon plus sérieuse, je ne sais pas. Je me suis posé la question mais à México nous serons en altitude, le matin et le soir il ne fait pas froid mais frais, il peut pleuvoir légèrement mais c’est improbable, cependant lorsque l’on sort en soirée, on a envie d’avoir une veste il est vrai mais ensuite, dès qu’on descendra en plaine et encore plus au Guatemala, une veste ne sert à rien sauf quand tu dors dans un bus donc je ne sais pas trop, je me demande si je ne vais pas en acheter une là-bas, dans tous les cas ce n’est pas un problème important, si tu veux prendre une veste, prends une veste légère avec un col, je pense que le col c’est important, les courants d’air sont un problème.
Lui: Bon, il ne va pas faire 35 degrés non plus. D’accord c’est noté, je sais que les cols c’est quand même quelque chose d’assez important… Euh, oui, oui. Je sais qu’on va la porter après… J’ai de toute façon pris un pull, bref une sorte de vêtement synthétique pour le sport, ça pourrait suffire, mais une veste, c’est tout de même assez compliqué de choisir une bonne veste donc si je comprends bien, toi, ton plan serait d’aller là-bas et d’en acheter une sur place… euh, oui, ça fait sens, mais il faut savoir qu’on a pas non plus un maximum de jours pour faire ces achats…
Moi: Je propose quand on arrive que l’on fasse un séminaire “veste”.
Lui: Je propose que l’on fasse une brainstorming sur la mission “veste”.
Moi: Ah, ah, ah! Non, écoute, plus sérieusement, moi je vais probablement prendre une veste type bomber un peu usée et qui ne vaut rien, ce sera utile à Mexico, dans la capitale, le soir, aussi pour avoir un look, je veux dire un look sécuritaire, tu ne ressembles pas à un spaghetti et après je la jette, voilà l’idée mais ce je ne vais pas faire c’est prendre une belle veste, j’en ai quelques unes, à Fr. 200.-, la traîner tout du long, ensuite tu as peur de la perdre, enfin tu vois ce que je veux dire, là je crois qu’on a fait le tour de la question, avant le séminaire je veux dire.
Lui: Okay, mais une précision, tu parles de Q2 ou de Q3 pour le séminaire parce qu’il y a Michel qui est en train de nous organiser les zooms et là du coup pour les dix autres employés ils doivent s’organiser au niveau des objectifs annuels. Non, plus sérieusement, tu dis prendre, mais prendre avec toi ou acheter sur place une petite veste que tu comptes peut-être jeter là-bas?
Moi: Je crois que c’est la conversation la plus géniale du début de l’année. Ah, ah, ah: acheter une petite veste à jeter sur place! Ecoute, je ne sais pas, à mon avis viens tout nu et après on verra, à mon avis, sur place, il y a des habits.
Lui: Ah, ah, ah, alors on fait comme ça et tu dis que je pourrais venir nu parce qu’il y a tout sur place? Mais après, je me rappelle qu’en Thaïlande tu avais dit ça aussi et finalement on s’est retrouvé je ne sais pas où à ne rien acheter du tout donc on avait des habits sales et ça ce n’est pas ce qu’il faut c’est pourquoi j’essaie d’équilibrer entre ce que tu dis et la réalité.
Moi: Ah, ha, ah, finalement, on va arriver au Mexique et on va constater qu’il n’y a pas d’habits, que tous les Mexicains vivent nus!