Procès 4

L’av­o­cat sig­nale que l’on va pou­voir entr­er dans la salle. A l’or­eille, il me chu­chote: “vous par­lerez der­rière un par­avent, les accusa­teurs ne doivent pas vous voir”. Au même moment les accusa­teurs, pères et fils, passent devant nous. L’huissier me fait atten­dre. Quand les accusa­teurs sont assis, la juge appelle l’av­o­cat, nous entrons. Le par­avent est sur ma gauche. C’est un dis­posi­tif à volets. Cadre de métal, rec­tan­gles de tis­su. En face, sur les estrades, de droite à gauche, mon avo­cat, la juge, le greffi­er. Sur la gauche, un écran de télévi­sion géant. Il s’al­lume. Appa­raît une femme. Elle est dans on bureau, à Saragosse, c’est le Pro­cureur. Je vois le coin de l’écran, pas son vis­age. Je me penche, je repousse le volet du par­avent. Le greffi­er: “il est inter­dit de touch­er au par­avent!”. La juge déclare la séance ouverte, lit le pro­to­cole. La parole est aux accusa­teurs. D’abord les mineurs. Le pre­mier s’a­vance (je ne peux le voir, mais je sens qu’il s’est levé) et témoigne à la façon dont un enfant récite son poème devant le sapin de Noël — sans le com­pren­dre. L’autre mineur, même texte, mais il se trompe, se reprend, s’embrouille, finit par don­ner une ver­sion sans rap­port avec celle de son cama­rade. La juge appelle un père. Troisième ver­sion. L’autre père, qua­trième ver­sion. L’av­o­cat sig­nale les con­tra­dic­tions. Elles n’ont pas échap­pé à la juge qui lance le train des ques­tions. “Vous avez dit que… Or…”. Au bout de quelques min­utes, c’est une telle gabe­gie que mon avo­cat se fend d’un clin d’ œil dans ma direc­tion. Si l’on s’en tient à la ver­sion inven­tée par les pères et répétée par les fils, je suis un fou dan­gereux: j’ai agi par méchanceté, arbi­traire­ment, dans la plus grande vio­lence, envers des incon­nus dans un lieu incon­nu. A défaut, il faut s’a­chop­per aux con­tra­dic­tions. Sor­tie de Tri­bunal, je dis à l’av­o­cat: “s’ils ont rai­son, il faut m’en­fer­mer!”. Il acqui­esce. Mais s’in­quiète: le Pro­cureur n’a pas aban­don­né les charges, pire, elle a con­sid­éré qu’elles pou­vaient être maintenues. 

Effet boomerang

L’in­va­sion améri­caine de l’Eu­rope com­mencée en mil neuf cent quar­ante-cinq s’achève ces jours dans la débâ­cle. Libéré du dou­ble enne­mi alle­mand puis russe, notre con­ti­nent a très vite servi de boucli­er. Guerre de défense celle qu’a menée les Etats-Unis à par­tir de la France. Hon­neur aux sol­dats morts dans les débar­que­ments; honte aux com­merçants qui pren­nent le relais — avec l’aide des poli­tiques ils ajus­tent l’of­fen­sive, con­fir­ment la mise sous tutelle, vas­salise les volon­tés, réé­duquent, hygiénisent. Con­stam­ment et sans faib­lir. Hon­nis soient-ils! Plutôt que pro­tec­torat, domin­ion. Plutôt que recon­struc­tion, pré­da­tion. Con­séquence, nos pays n’ont plus leur âme. Dif­fi­cile, bien­tôt impos­si­ble de se rap­pel­er ce qu’é­taient les mœurs, les habi­tudes, les orig­i­nal­ités de la cul­ture d’Eu­rope avant l’améri­can­i­sa­tion. Si le Grand frère réus­sit son opéra­tion c’est que miroite devant les yeux des vic­times de la guerre un avenir matériel inat­ten­du. Des généra­tions de naïfs adhèrent au pro­jet. Celui-là qui aujour­d’hui, d’un côté comme de l’autre côté de l’At­lan­tique, s’ef­fon­dre. Le cap­i­tal est entre quelques mains, la reli­gion imbé­cile, les villes mor­tifères, les peu­ples exsangues. Ain­si, sous le con­trôle idéologique des Améri­cains, nos pays auront renié leur héritage au prof­it d’un con­fort dont cha­cun sait le prix : le cauchemar quo­ti­di­en. Que l’Amérique meurt en tant que nation est sans d’im­por­tance: elle était à peine née. Pâle suc­cé­dané de civil­i­sa­tion, elle compte peu dans l’his­toire de l’Oc­ci­dent spir­ituel et moral. Lieu d’une geste héroïque et fon­da­men­tale, elle a mar­qué l’hu­main par l’ac­tion et la tech­nique et selon la règle des cycles doit céder devant les forces nou­velles de l’Ex­trême-Ori­ent. Mais que meurent nos nations de l’Oc­ci­dent réel, c’est grave. Si cela devait aller à son terme péri­rait avec elles toutes les promess­es d’hu­man­i­sa­tion des sociétés tels que les porte la philoso­phie depuis que l’in­di­vidu s’est éveil­lé à la conscience.

Utilité

A quoi sert l’in­tel­li­gence? A pou­voir compter sur soi plutôt que sur autrui.

Choses

Com­bi­en de choses que l’on fait entr­er dans son loge­ment, qui sont là, devant nous, que l’on ne voit plus, ne touche plus, n’u­tilise plus, n’u­tilis­era plus ?

Titre

Amu­sant Andrew Bird qui inti­t­ule son album de 2019: “Ce que j’ai fait de mieux jusqu’ici”.

Trou-madame

Ancien jeu d’adresse con­sis­tant à faire rouler treize petites boules sous des arcades numérotées.

Histoire

Stig­ma­ti­sant le rôle des élites dans la débâ­cle de 1940, Marc Bloch écrit: [elles] “aimaient à jouer sur les mots et peut-être, ayant per­du l’habi­tude de regarder en face leur pen­sée, se lais­saient elles-mêmes pren­dre dans les filets de leurs pro­pres équivoques.”

Elon

Musk le Malin, pre­mier rat à quit­ter le navire.

Usine

Que l’in­dus­trie dans la forme car­i­cat­u­rale de l’u­sine prive l’in­di­vidu de son méti­er et de sa morale, les manuels d’his­toire nous le répè­tent à l’en­vi, mais en même temps qu’ils stig­ma­tisent cette perte d’hu­man­ité, ils van­tent son dépasse­ment dans la nou­velle société des loisirs, préven­tive, équitable, aux intérêts mutu­al­isés, aux idéaux com­muns. Or, ce que révèle la crise san­i­taire orchestrée par les chefs mon­di­aux de l’in­dus­trie que leur pro­pre “usine men­tale” a privé de morale et d’hu­man­ité, c’est que nul ne sort indemne de l’in­dus­tri­al­i­sa­tion de l’e­sprit. La peur infan­tile des pop­u­la­tions du bloc Nord, le sauve-qui-peut angois­sé des mieux éduqués, l’in­féo­da­tion pathologique au pou­voir et plus que tout l’ex­i­gence masochiste d’or­dres mon­trent que l’in­di­vidu fait mais ne sait plus ce qu’il fait, veut mais ne sait pas ce qu’il veut, est, mais ne sait qui il est. De là que, à la moin­dre sec­ousse — nom­mé­ment le théâtre san­i­taire — il se tienne apeuré devant son drame.

Ecriture

Pro­jets de livres: un Traité de la dis­pari­tion (j’y pense depuis quar­ante ans), une Phénoménolo­gie du demi-som­meil (trente ans que j’y pense), le dernier volet du trip­tyque com­mencé avec OM et TM, il doit s’in­ti­t­uler SM et un essai sur les Fonde­ments cyberné­tiques du Posthu­man­isme. Le reste est dispensable.