L’avocat signale que l’on va pouvoir entrer dans la salle. A l’oreille, il me chuchote: “vous parlerez derrière un paravent, les accusateurs ne doivent pas vous voir”. Au même moment les accusateurs, pères et fils, passent devant nous. L’huissier me fait attendre. Quand les accusateurs sont assis, la juge appelle l’avocat, nous entrons. Le paravent est sur ma gauche. C’est un dispositif à volets. Cadre de métal, rectangles de tissu. En face, sur les estrades, de droite à gauche, mon avocat, la juge, le greffier. Sur la gauche, un écran de télévision géant. Il s’allume. Apparaît une femme. Elle est dans on bureau, à Saragosse, c’est le Procureur. Je vois le coin de l’écran, pas son visage. Je me penche, je repousse le volet du paravent. Le greffier: “il est interdit de toucher au paravent!”. La juge déclare la séance ouverte, lit le protocole. La parole est aux accusateurs. D’abord les mineurs. Le premier s’avance (je ne peux le voir, mais je sens qu’il s’est levé) et témoigne à la façon dont un enfant récite son poème devant le sapin de Noël — sans le comprendre. L’autre mineur, même texte, mais il se trompe, se reprend, s’embrouille, finit par donner une version sans rapport avec celle de son camarade. La juge appelle un père. Troisième version. L’autre père, quatrième version. L’avocat signale les contradictions. Elles n’ont pas échappé à la juge qui lance le train des questions. “Vous avez dit que… Or…”. Au bout de quelques minutes, c’est une telle gabegie que mon avocat se fend d’un clin d’ œil dans ma direction. Si l’on s’en tient à la version inventée par les pères et répétée par les fils, je suis un fou dangereux: j’ai agi par méchanceté, arbitrairement, dans la plus grande violence, envers des inconnus dans un lieu inconnu. A défaut, il faut s’achopper aux contradictions. Sortie de Tribunal, je dis à l’avocat: “s’ils ont raison, il faut m’enfermer!”. Il acquiesce. Mais s’inquiète: le Procureur n’a pas abandonné les charges, pire, elle a considéré qu’elles pouvaient être maintenues.
Effet boomerang
L’invasion américaine de l’Europe commencée en mil neuf cent quarante-cinq s’achève ces jours dans la débâcle. Libéré du double ennemi allemand puis russe, notre continent a très vite servi de bouclier. Guerre de défense celle qu’a menée les Etats-Unis à partir de la France. Honneur aux soldats morts dans les débarquements; honte aux commerçants qui prennent le relais — avec l’aide des politiques ils ajustent l’offensive, confirment la mise sous tutelle, vassalise les volontés, rééduquent, hygiénisent. Constamment et sans faiblir. Honnis soient-ils! Plutôt que protectorat, dominion. Plutôt que reconstruction, prédation. Conséquence, nos pays n’ont plus leur âme. Difficile, bientôt impossible de se rappeler ce qu’étaient les mœurs, les habitudes, les originalités de la culture d’Europe avant l’américanisation. Si le Grand frère réussit son opération c’est que miroite devant les yeux des victimes de la guerre un avenir matériel inattendu. Des générations de naïfs adhèrent au projet. Celui-là qui aujourd’hui, d’un côté comme de l’autre côté de l’Atlantique, s’effondre. Le capital est entre quelques mains, la religion imbécile, les villes mortifères, les peuples exsangues. Ainsi, sous le contrôle idéologique des Américains, nos pays auront renié leur héritage au profit d’un confort dont chacun sait le prix : le cauchemar quotidien. Que l’Amérique meurt en tant que nation est sans d’importance: elle était à peine née. Pâle succédané de civilisation, elle compte peu dans l’histoire de l’Occident spirituel et moral. Lieu d’une geste héroïque et fondamentale, elle a marqué l’humain par l’action et la technique et selon la règle des cycles doit céder devant les forces nouvelles de l’Extrême-Orient. Mais que meurent nos nations de l’Occident réel, c’est grave. Si cela devait aller à son terme périrait avec elles toutes les promesses d’humanisation des sociétés tels que les porte la philosophie depuis que l’individu s’est éveillé à la conscience.
Usine
Que l’industrie dans la forme caricaturale de l’usine prive l’individu de son métier et de sa morale, les manuels d’histoire nous le répètent à l’envi, mais en même temps qu’ils stigmatisent cette perte d’humanité, ils vantent son dépassement dans la nouvelle société des loisirs, préventive, équitable, aux intérêts mutualisés, aux idéaux communs. Or, ce que révèle la crise sanitaire orchestrée par les chefs mondiaux de l’industrie que leur propre “usine mentale” a privé de morale et d’humanité, c’est que nul ne sort indemne de l’industrialisation de l’esprit. La peur infantile des populations du bloc Nord, le sauve-qui-peut angoissé des mieux éduqués, l’inféodation pathologique au pouvoir et plus que tout l’exigence masochiste d’ordres montrent que l’individu fait mais ne sait plus ce qu’il fait, veut mais ne sait pas ce qu’il veut, est, mais ne sait qui il est. De là que, à la moindre secousse — nommément le théâtre sanitaire — il se tienne apeuré devant son drame.
Ecriture
Projets de livres: un Traité de la disparition (j’y pense depuis quarante ans), une Phénoménologie du demi-sommeil (trente ans que j’y pense), le dernier volet du triptyque commencé avec OM et TM, il doit s’intituler SM et un essai sur les Fondements cybernétiques du Posthumanisme. Le reste est dispensable.