Mimizan

Moi qui pen­sais qu’il suf­fi­rait de rouler dans les rues pour trou­ver le numéro de télé­phone d’une cham­bre ou d’un apparte­ment à louer. Mais l’époque est à l’in­ter­net et je suis naïf, d’au­tant plus naïf que je reviens d’Amérique cen­trale, pop­u­la­tion encore sen­sée qui rit et par­le et ren­seigne. Puis en cette sai­son la sta­tion de Mimizan est cou­rue des vents, vide, close. Excédé, je men­ace de repar­tir pour Agrabuey. L’Of­fice du Tourisme indique à Gala une Rési­dence des sables. Peu après un retraité vient nous chercher avec sa Renault, il nous fait vis­iter un bun­ga­low insér­er entre dix autres bun­ga­lows. Bil­lets de ma main à sa poche, con­fort de grande sur­face, le tout brin­que­bal­ant mais calme, sans voisin et la mer est juste là, aux vagues déchaînées, j’y vais mon surf sous le bras, en revient pareille­ment, courant trop fort, dan­ger, je passe à la bière. Splen­dide côte cepen­dant, inchangée depuis vingt ans quand nous y venions avec les enfants alors petits, d’ailleurs c’est le même quarti­er, entre dunes et pinède, près de la zone mil­i­taire, mais société française au ralen­ti, et ce n’est pas que la sai­son, c’est le social­isme, la misère.

Zarautz 4

Plainte par télé­phone et par écrit assis au salon tan­dis que des ouvri­ers per­forent sur le bal­con et à l’heure du repas nous pas­sons la fron­tière après avoir réem­bar­qué surf, vélo et valise en direc­tion des Lan­des et de Mimizan.

Zarautz 3

Rester chez soi. Dans une société où cha­cun cherche à gag­n­er de l’ar­gent sans tra­vailler (nou­velle économie de la dis­tri­b­u­tion type Uber), il faut rester chez soi.

Zarautz 2

L’employée chili­enne explique com­ment ouvrir la porte-fenêtre du bal­con. Elle lit le mode d’emploi affiché sur le côté de mur, pousse et tire, perd ses forces. Je prends le relais. J’ou­vre, nous ne pou­vons refer­mer. Elle appelle l’a­gence. Qui explique. A grand peine, nous fer­mons. Demi-heure plus tard, j’ou­vre: la porte se coince. J’in­siste. Gala insiste. Pas moyen. Nous appelons l’a­gence. Ils envoient quelqu’un. Un type demande la per­mis­sion d’en­tr­er, il entre, il théorise, s’es­saie sur la porte, mon­tre, démon­tre. Et repart. Un heure plus tard la porte-fenêtre men­ace de s’écrouler, elle est ouverte, nous n’osons plus pouss­er ni tir­er et il fait froid. Gala se plaint. Chauffage au max­i­mum, bruit de ven­ti­la­tion. Derniers ouvri­ers sur le départ. Nous rap­pelons l’a­gence. Les heures de bureaux sont dépassées, l’a­gence est fer­mée. Alors le numéro de sec­ours. Ils envoient quelqu’un. Même gars que la fois précé­dente. Vis­i­ble­ment excédé. Comme a fait la Chili­enne, il lit le mode d’emploi sur le côté de mur, résume les gestes l’un après l’autre, nous demande de le filmer, se lance: il fait, fait encore, c’est ouvert, puis défait et re-défait, c’est fer­mé. A notre tour. J’y arrive plus ou moins. Pré­cisons: avec son aide. Avant de s’en aller il aver­tit: je ne viendrai pas une troisième fois. Mais il se veut ras­sur­ant: “nous vous avons envoyé une vidéo qui détaille les gestes d’ou­ver­ture et de fer­me­ture, voilà, bon­soir!”. Je n’ose plus touch­er à la porte seule­ment voilà: mon surf est sur le bal­con. J’ou­vre, la porte se bloque. 

Zarautz

La seule place de sta­tion­nement en bord de mer où atten­dre l’employée qui vient ouvrir l’ap­parte­ment de vacances est numérotée, exige un mac­aron et voici un auto­mo­biliste, voisin, ayant-droit, impa­tient, qui tape à la vit­re, réclame la place, veut m’en chas­s­er, il télé­phone, nous dénonce, appelle la patrouille — merde. Rejoint par la femme de l’a­gence, j’en­tre alors le van dans le garage souter­rain de la loca­tion où il reste coincé. Aus­si gen­tille qu’in­ca­pable l’employée chili­enne a d’abord jugé, de l’ex­térieur alors que je suis au volant, que pour le vélo mon­té à l’ar­rière, c’é­tait sans prob­lème. Bien fait de sor­tir: il serait à met­tre à la poubelle. Main­tenant je suis coincé: garage a colonnes, places étroites, palettes sur la tra­jec­toire, pénom­bre et pous­sière. Je me con­cen­tre, je sue, je n’y arrive pas. Retour dans la rue, feux de posi­tions enclenchés à bonne dis­tance de l’en­trée de l’im­meu­ble: je porte valis­es et sacs, surf et com­bi­naisons, vélo et bière. Puis je vais me gar­er- loin, un, deux kilo­mètres. Revenu dans l’ap­parte­ment de vacances au pas de course, le con­stat s’im­pose: il est entouré de trois immeubles aux façades cou­vertes d’échafaudages sur lesquels tra­vail­lent au marteau-piqueur cent ouvriers.

Commande

Près d’une année que je prends des avis, com­pile des cat­a­logues, étudie des tuto­riels, je viens de jeter mon dévolu sur un vélo de voy­age au cadre en titane, à la géométrie “hard-tail”, de mar­que Son­der et de fab­ri­ca­tion anglaise équipé du sys­tème de dérailleur automa­tique Pin­ion 12 vitesses déclaré inus­able et incass­able, mais surtout sans entre­tien (sans en avoir fait l’es­sai sur le ter­rain, ce qui en regard du prix sig­ni­fie pren­dre un risque) . 

Cursus

Jours heureux à Agrabuey. Grand ciel au-dessus des toits, bleu loin­tain, ni nuages ni avion. Réveil­lé tard, Gala plus encore, par­fois après midi, Gala que j’at­tends à l’é­tage avec un déje­uner selon l’en­vie suisse-alle­mand, espag­nol ou mex­i­cain. Descen­dre en plaine: très peu — juste pour les achats. Nous vaquons aux occu­pa­tions favorites, écrire, lire, écouter des con­férences, et si le ciné­ma n’é­tait pas devenu un pro­duit sans saveur nous regarde­ri­ons plus sou­vent un film en soirée, en général je suis le pre­mier à décrocher, quelques min­utes passées le générique, visant les livres qui m’at­ten­dent en cham­bre, Miguel Tor­ga, Max Jacob, Ivan Illich, une His­toire de la lit­téra­ture française pour les écol­iers et l’é­ton­nant Georges Poulet avec “Les méta­mor­phoses du cer­cle” qui sans cesse me fait deman­der: “com­ment accu­mule-t-on une telle érudition?”.

Ecriture

Cor­rec­tions de Diplodocus. Com­ment ai-je pu com­pos­er un man­u­scrit aus­si long? La moitié du roman relève de la mise en sit­u­a­tion. A se deman­der si le lecteur ne renon­cera pas avant d’at­tein­dre au cœur du réc­it. Vrai aus­si que cette “ambiance” faite des menus gestes d’un quo­ti­di­en rou­tinier fab­riquent (pro­gres­sive­ment, très pro­gres­sive­ment, ceci explique cela) la folie du per­son­nage et jus­ti­fient l’en­jeu du texte, soit son com­porte­ment aber­rant face à la men­ace. J’a­vance peu et mal. Une page ou deux par mat­inée et encore, dans la souf­france. Moi-même, je m’y perds.

Barajas

Pris Gala à sa descente d’avion, le mien arrivé une heure plus tôt du Mex­ique. Cette année, meilleure expéri­ence: mal­gré les cinquante jours à l’ar­rêt le van démarre. L’ef­fet “roues” car­rées fait trem­bler la car­rosserie, mais dès Guadala­jara c’est le retour à la nor­male. Vingt ont passé depuis que nous avons dor­mi la pre­mière fois dans ce qua­tre étoiles pour hommes d’af­faires de Guadala­jara, nous venions alors de tra­vers­er les four­nais­es de Castille, de Tolède à Alcazar. A cette époque le restau­rant avait des tables de bois et des nappes ami­don­nées, les serveurs était de la ville, la bière locale et buvable; aujour­d’hui les tables sont en plas­tique, on dîne sur plateau, le per­son­nel est uruguayen, roumain, africain, la bière hol­landaise et imbuvable. 

Avatars

Chez le généreux Tol­do, à la proue de sa vil­la, au-dessus d’une val­lée pri­v­a­tive entretenue par des cen­taines de vil­la­geois indi­ens. Se déploie sur l’hori­zon un cirque de vol­cans, la flo­re en plus d’être lux­u­ri­ante — c’est l’alti­tude — est verte. Les repas sont cuis­inés sur ordre à par­tir des pro­duits que le maître prend au marché, à la ferme ou qu’il importe de la cap­i­tale et des Etats-Unis, et quand on ne déguste pas l’ac­tiv­ité est con­sacrée au loisir, ten­nis en mat­inée, balades l’après-midi, bains glacés le soir (nous rap­por­tons de la sta­tion-ser­vice de M. des sacs de dix kilos de glaçons dans le cof­fre de la décapotable). Alors débar­quent de Lon­dres sa fille aînée et deux amies. Com­ment ne pas se réjouir? Avant que d’être atter­ré. Femmes encore jeunes, les études finies, méri­tantes, tra­vailleuses et fiancées, bien­tôt mar­iées. Et si le milieu est réservé et doré, ces familles blanch­es de la haute société mex­i­caine on veil­lé en out­re a priv­ilégi­er l’ex­cel­lence intel­lectuelle, ce que j’ad­mire. Les éch­e­lons gravis dans les cap­i­tales européennes ont per­mis à ces enfants d’at­tein­dre des posi­tions pro­fes­sion­nelles notoires dont la valeur, en cas de retour au pays, seront d’au­tant mieux val­orisées qu’elles sont plus rares. Du moins pour la fille de Tol­do, pour les autres, l’une Alle­mande, l’autre Coréenne, je n’en sais rien si ce n’est qu’elles ont de hautes posi­tions. Pourquoi dis-je tout cela l’air de ne pas y touch­er? Parce qu’il n’au­ra fal­lu qu’une poignée de con­ver­sa­tions autour de la table pour que je m’af­fole de l’ab­sence de car­ac­tère, de per­son­nal­ité, d’en­tre­gent de ces femmes. J’énonce ain­si, hélas ce n’est pas lim­i­tatif. Je rem­pli­rais sans effort une page entière d’ad­jec­tifs rel­e­vant le manque. Jamais à vrai dire je n’avais con­nu pareils indi­vidus! Et puis ce n’est pas assez — il faut y insis­ter: ni expres­sion sur le vis­age ni grâce dans le sourire, pas de curiosité dans les regards, une parole robo­t­ique, pau­vre, atone. Avoir pour com­men­saux pareils ecto­plasmes vous don­nent l’en­vie d’aller déje­uner seul sous un arbre. L’in­ter­ro­ga­tion a fait place au choc: j’es­sayais de racheter l’at­ti­tude, pour cela de la com­pren­dre — elle sem­blait naturelle. Je n’ai dit que le défaut d’une dimen­sion humaine, celle qui vous rend unique et donc — le plus sou­vent — à décou­vrir; il con­vient d’y ajouter, puisque l’on par­le de femme et jeunes, l’ab­sence de féminité, d’é­mo­tion, bref de ces gestes minus­cules, du sourire spon­tané au jeu de la main, qui font de la femme une créa­ture à part. Rien de tout cela. Comme si, avant que d’en­tr­er dans le lieu splen­dide où nous reçoit Tol­do, un porti­er malé­fique avait con­fisqué à ces femmes leurs qual­ités. D’abord je me demandais s’il y allait d’un choix d’ap­pa­rat. Une atti­tude sur­veil­lée, ou comme dis­ait un cer­tain écrivain zuri­chois: sur-éduquée. L’ex­pli­ca­tion ne tient pas. Pas sur la durée. Or, cet état cat­a­clysmique de la con­science se pro­longea pen­dant tout le séjour. Pour me faire mieux enten­dre, il n’est pas inutile de mon­tr­er com­ment se tradui­sait cette retenue, par­don ce manque. Salut mar­mon­né, quand il exis­tait. Mines ren­trées ou absentes. Échanges réduits au min­i­mum. Pas d’opin­ion mar­quée lors des con­ver­sa­tions. Et si l’on brusque, si l’on ques­tionne, on se voit infligé une réponse qui laisse sur sa faim. Mais aus­si des regards qui glis­sent sur les objets (qu’il s’agisse du monastère du vil­lage, des stands maraîch­ers, tou­jours au vil­lage, ou des con­vives, amis, fam­i­liers). Enfin, amis! La notion a‑t-elle un sens pour des indi­vidus pareille­ment dés­in­car­nés? Si pour­tant : un soir elles annon­cèrent du bout des lèvres et les yeux dans l’assi­ette, l’air de ne pas s’y intéress­er, la venue des fiancés, pour l’une d’en­tre elles prochain mar­ié. A part moi je pen­sais : pau­vres hommes! Et con­tin­u­ait de son­der le mys­tère qui se jouait. Le sujet m’ayant affolé, il ne me lais­sait plus de répit: de quoi est-il ques­tion ici? Est-ce la nou­velle généra­tion? Sont-ce les effets du cauchemar élec­tron­ique? Ou alors le tra­vail? Oblig­ées de se faire respecter par des col­lègues mas­culins dans un envi­ron­nement de grande com­péti­tion, ces femmes auraient volon­taire­ment effacé toute trace de féminité et brad­er la per­son­nal­ité? Je me per­dais en con­jec­tures, j’en vins à télé­phon­er à l’autre bout de l’océan pour deman­der leur avis à Gala, à Evola, à Monami.