Mois : août 2021

Est 12

 Entré en Alban­ie par le poste-fron­tière de Gus­in­je. Evola a reçu son passe­port par la poste. Il pleut. Une bar­rière de bois coupe la route. Le douanier con­trôle une voiture entrante puis con­trôle une voiture sor­tante. Le col­lègue regarde. Depuis le matin la région est affec­tée par une rup­ture d’élec­tric­ité, les caméras ne fonc­tion­nent pas ni les ordi­na­teurs. Le douanier nous rend nos doc­u­ments. La voiture s’en­fonce entre des pans de roc. Nous plon­geons dans un défilé. Vient un pont de planch­es. La Dodge bal­lote. Plus loin, un cortège de mariage à l’ar­rêt. En smok­ing, les hommes pis­sent dans les sap­ins. Il faut atten­dre. Ensuite c’est un camion de l’ère sovié­tique. Il lâche des nuages de fioul et grav­it en pre­mière. Côté gauche de la route, au fond des précipices, des masures aux toits peints, côté droite, sur les buttes, par grappes, tels de ovnis, les bunkers indi­vidu­els de Enver Hox­ha. Nous avançons à petite vitesse. Au-dessus de nos têtes, les mon­tagnes fos­siles gran­dis­sent. La caméra à bout de bras, Evola pho­togra­phie. Je con­duis le nez dans le pare-brise pour ne man­quer ni les porcs endormis ni les vach­es divaguant. L’or­age à jeté du cail­lou sur la piste, je zigzague. L’or­age à inondé les ornières, je nav­igue. Au bout d’une heure à négoci­er des lacets, nous atteignons à Tamarë le lit de la riv­ière Cijev­na. Au cen­tre d’un champ de pier­raille vaste comme Plain­palais trô­nent deux hangars de béton où l’on logerait sans peine des Boe­ing. Un garçon joue avec un bâtard gris, un ivrogne tra­verse le désert en par­lant devant lui. Ici com­mence le ser­pentin de Rrapsh, une route gravée dans la paroi de la mon­tagne. Sur le col se tient Cukel. De Grabom, il a mon­té un généra­teur sur char­i­ot. La machiner­ie ron­ronne con­tre la glis­sière du dernier lacet, c’est cette machiner­ie qui refroid­it la Niksicko que Cukel sert dans sa roulotte. Il n’y a plus qu’à descen­dre le col pour gag­n­er le plateau. Une croix de cent mètres peinte en blanc sur la pierre coulante mar­que la sépa­ra­tion des deux univers: à l’ouest les mon­tagnes et la gorge, à l’est un paysage sec et plat. Il serait castil­lan n’é­tait-ce le nom­bre de ruines qui le défig­urent: vil­las inachevées, car­cass­es d’usines, sta­tions-ser­vice tor­dues et ces bar­rières dis­posées au milieu des prés qui n’en­fer­ment que le vide. Bien­tôt je crois apercevoir le lac de Skan­dar. Comme moi, Evola devine le lac. Nous bifurquons. Nous par­courons les rues de Kop­lik der­rière la patrouille de police locale. A bord, les deux flics salu­ent à la ronde les voleurs de voitures. Et se font plaisir: nous allons der­rière, à leur rythme, à vingt-kilo­mètres heures. Le temps de vis­iter cette grande entre­prise de recy­clage de véhicules pris dans toutes les villes nanties d’Eu­rope qu’est à l’év­i­dence Kop­lik. Cepen­dant, nous essayons tou­jours de trou­ver le lac. S’il y a de l’eau der­rière l’hori­zon, nous ne le saurons pas. Ce qu’il y a ce sont des jeunes qui net­toient des voitures, des aînés qui les négo­cient, des ado­les­cents qui regom­ment ou peignent ou maquil­lent et des femmes qui vendent des frusques à même le trot­toir. Demi-tour et direc­tion Shkodër. Là encore, la cer­ti­tude que la ville est con­stru­ite sur un bord de lac nous fait tra­vers­er le cen­tre, poubelle a ciel ouvert qui rap­pelle le chaos javanais de Ban­dung et de Surabaya. A la jonc­tion de Tirana, le pom­p­iste hilare à qui nous deman­dons un hôtel sur berge nous indique la zone des “putains, de la bib­ine et du jeu”. Puis veut grat­ter une cig­a­rette, voit qu’il n’y a que le tabac à rouler d’Evola et souhaite bonne chance “chez les putes”. Un pont de métal nous mène sur un isthme. L’eau est d’une riv­ière ou d’un étang ou d’un lac, impos­si­ble à dire tant il y a de roseaux, de boue, tant l’hori­zon est peu affir­mé. Oui, cela ressem­ble à un bras de riv­ière. D’où ces hôtels de plâtres et d’ors qui sur­plombent la route. Ils sont gardés par des lions rugis­sants. Le grand cube façon tranche de Cas­sa­ta, c’est le Lake­view Palace. A en juger par la qual­ité des voitures volées qui occu­pent le park­ing, il y a du beau monde. Nous choi­sis­sons le suiv­ant, un édi­fice  en forme de navire de croisière. Immenses salles de récep­tion vides, récep­tion éteinte. Evola me fait signe depuis un îlot. J’en­gage la Dodge sur un pont de corde. Per­chés sur les arceaux, des paons, des faisans et des coqs lacus­tres. Les crêtes sont d’un rouge con­fi­ture. Sur l’îlot, un jardin de trente tables fait restau­rant. Le ser­vice est assuré par des enfants. Pan­talons noirs, T‑shirt dou­teux, anglais sco­laire, ils dis­ent que “oui”, on peut louer des cham­bres, mais il faut pay­er tout de suite, en espèces et il n’y aura pas de quit­tance. La voiture à l’abri près du pont et sur­veil­lée par toute la basse-cour de volatiles, un enfant nous emmène dans l’hô­tel Fan­tazia, bâti­ment énorme avec ses piscines, tobog­gans intérieurs, bars améri­cains, stucs albanais et boules-dis­cos. Cham­bres 7 et 4. Tête de lit incrustée de dia­mants, chiottes sans eau, cab­ine-mas­sage, air-con­di­tion­né préréglée. Je vais pren­dre une douche, le robi­net me reste dans les mains. Un endroit agréable dont nous sommes les seuls clients.

Est 11

Plav, la nuit. La Poli­ci­je gare une voiture à chaque extrémité de la rue prin­ci­pale, les familles sor­tent, les enfants jouent, les hommes s’attablent dans les bistrots de paris sportifs. Au loin, un minaret de vieux bois, un minaret couleur sucre puis la Ser­bie.  

Est 10

Plav, non loin de la fron­tière albanaise de Gus­in­je. Evola a oublié son passe­port à 120 kilo­mètres de notre bivouac, dans l’auberge où nous avons passé la nuit précédente.

Est 9

A l’entrée du tun­nel, le pan­neau jaune dit Tsra. Devant la voûte, j’arrête la voiture. Avance. Noir com­plet. Creusé dans le flanc de la mon­tagne, le tun­nel est bas et rond. J’avance encore : pas de lumière à l’autre bout. C’est pour­tant le point de départ des routes les plus fréquen­tées du pays, les routes1et 2 qui du bar­rage sur la Piwa mènent dans le Dur­mi­tor, un ensem­ble alpestre couron­né du som­met du Mon­téné­gro, le Zla Kola­ta. Le pre­mier tun­nel donne sur un sec­ond tun­nel, un troisième tun­nel et ain­si jusqu’à dix tun­nels, peut-être plus, ce qui per­met à la route de mon­ter en cré­mail­lère dans la paroi de la gorge. Au débouché, un plateau d’herbe rase semé de granges aux toits coniques, des chevaux naturels, des enc­los de bran­chage et der­rière les collines des pics noirs et bleus. Le bivouac instal­lé au fond d’une prairie (deux tentes mono­places, la voiture, son frigidaire), je pars courir au milieu des mou­tons et des vach­es. Au retour, les voisins tchèques allu­ment un feu, empoignent les gui­tares et les bouteilles. Toute la nuit, ils chantent. Le matin, je pré­pare mon vieux Vil­liger (30 ans que je roule ce vélo) et vais chercher der­rière les cols, le plateau et le défilé, le pre­mier tun­nel, celui qui com­porte le pan­neau Tsra. Je mange une barre de céréales, tourne le vélo, com­mence l’ascension. Trente-trois kilo­mètres de pente. Deux pas­sages à treize pour cent. Après Pisce, dans les derniers lacets, le ther­momètre mar­que trente-six degrés. Revenu au bivouac, je manque m’évanouir. Couche le vélo. Me couche. Cuits une casse­role de bouil­lon. Mieux. Mais nous avons fini les pro­vi­sions. Il reste de l’eau chaude dans le bidon. Je bois l’eau, puis finis le vin et j’attends. Par­ti escalad­er le som­met du Mon­téné­gro, Evola s’est per­du. Récupéré sur les bor­ds d’un lac par l’ancien cham­pi­on nation­al cycliste (un tour de France), il réap­pa­raît au cré­pus­cule érein­té et le ven­tre creux.

Est 8

 

Descente du cours bas de la riv­ière Tara à bord d’un raft. Rive gauche où nous avons mis à l’eau, le Mon­téné­gro, rive opposée la Bosnie. De part et d’autre la forêt prend sur des éboule­ments de roche, mêle ses racines à la pente, tire vers l’échancrure de la gorge. La cime est à cinq cents mètres. Les Polon­ais vont tête nue et debout, chantent et boivent et salu­ent ; nous dou­blons leur embar­ca­tion, pagayons selon les ordres de Vlad, glis­sons sur des rapi­des en cette sai­son tar­dive apaisés. Le long des rives, des instal­la­tions népalais­es et troglodytes, ter­rass­es sur pilo­tis, huttes de bran­chage, bars de bois flot­tés. L’eau est belle, les fonds nets. Nous nav­iguons au-dessus des blocs de gran­it, des troncs pétri­fiés, des galets géants. Entre les rapi­des, des bassins où nag­er. Les pieds devant, le courant vous entraîne. Sans le casque ni le gilet, le bon­heur serait plus grand, mais je ne suis pas Polon­ais, je me tiens sous l’autorité du bar­reur. Au bout d’une heure de pagaie, arrêt côté bosni­aque. Trois cuvettes creusées sur le pas­sage d’une source con­ti­en­nent bières et limon­ades. Nous buvons de la Niksicko avec des Berli­nois et un Espag­nol chevelu pro­fesseur d’université à Madrid. Survi­en­nent les Polon­ais. Tous ont sauté à l’eau : vu leur poids, les remon­ter à pris du temps (le bar­reur attrape les bretelles du gilet de sauve­tage et fait levi­er, mais au-delà des 80 kg, la manœu­vre est hasardeuse). Ruis­se­lants, agi­tant des bouteilles de vod­ka, ils filent vers le prochain rapi­de. L’excursion finit en début d’après-midi, là où la riv­ière change de nom, devient la Rina et entre en Bosnie. 

Est 7

Restoran For­tu­na, à la croisée des routes bosni­aques et mon­téné­grines. Dana la patronne rêve de revoir Lau­sanne. Elle se sou­vient de sa prom­e­nade sur les bor­ds du lac il y a trente ans. Hormis les monastères dont toutes sortes d’im­ages sont affichées dans l’en­trée de la salle à boire, elle sem­ble surtout s’in­téress­er aux lacs. Lorsqu’elle trace du doigt des des­ti­na­tions pos­si­bles pour la suite de notre voy­age, toute amè­nent à des lacs. Peut-être est-ce par dépit: le lac de Bile­ca qui s’ou­vre sous ses pieds, devant le Restoran, est laid, ter­reux et flan­qué de berges imprat­i­ca­bles. S’il y a jmais eu des cafés, ils ont glis­sé dans l’eau. L’auberge-restau­rant est tout aus­si hasardeuse dans sa con­struc­tion. Donc peu touris­tique. Tor­due, grisâtre, dépeinte, repeinte, aban­don­née, reprise. Au demeu­rant fort sym­pa­thique. Je m’y sens bien. N’é­tait-ce le chien. Celui qui aboie sans dis­con­tin­uer. Après notre pre­mière nuit, Evola inter­roge la patronne. “Oui, admet-elle, c’est un prob­lème”. Ce qui laisse sup­pos­er qu’elle va résoudre le prob­lème. Aucune­ment. Deux­ième nuit, même cauchemar. Ici, pas de lit­téra­ture: ce chien, petit et jeune et noir, aboie sans dis­con­tin­uer. Le matin, Evola va le voir. Le chien s’ar­rête d’aboy­er. Bon­dit comme un cabri. Pleur­niche et joue. Evola s’éloigne, il se remet à aboy­er. “Il n’a pas mangé, il est attaché”, me dit-il. A la fin de la journée, je crois avoir une hypothèse: le voisin l’a attaché à la lim­ite de notre pro­priété pour punir la patronne du Restoran Fortuna. 

Est 6

Marché de Niksic, Mon­téné­gro, dans l’ar­rière-cour d’un cen­tre com­mer­cial des années 1979, au milieu des piments et des que­nouilles d’ail, des patates et des pastèques les paysannes tri­co­tent des chaus­settes pour géants.

Est 5

Semaine dernière, sous un abri de bois, tan­dis que ses par­ents règ­lent l’emplacement de la car­a­vane famil­iale, cette adorable petite-fille alle­mande, blonde, espiè­gle avec qui j’en­tre en con­ver­sa­tion en alle­mand et à qui je finis par deman­der son prénom fait: “Lara”. Puis elle réflé­chit et riant : “non, en réal­ité, je m’ap­pelle Emilia.”.

Est 4

Je l’ai dit, aus­sitôt après avoir pénétré dans l’en­clave bosni­aque de Neum, nous avons quit­té la route de tran­sit pour pren­dre la direc­tion des mon­tagnes. Deux jours plus tard, nous voici devant un prob­lème. Dix voitures sont rangées devant le poste de douane bosno-mon­téné­grin. Rien ne bouge. Le soleil tape. Un demi-heure passe; une heure. Ce qui appa­rais­sait comme une for­mal­ité vire à l’ab­surde. En cab­ine, sous un toit de tôle brûlant, un homme en uni­forme: il con­trôle un cou­ple local. Mais que con­trôle-t-il exacte­ment? Pas de cof­fre ouvert, pas de fouille. Evola s’in­quiète: “cette fois, on est bon pour aller faire un test”. Le cou­ple sous enquête réus­sit l’ex­a­m­en. Voiture suiv­ante. Même manège. Quand vient notre tour, le mil­i­taire retrou­ve le sourire : “Vous êtes entrés illé­gale­ment!”. Je joue à l’id­iot. Il répète. Je ne com­prends pas. Il répète, il explique. Tombe la sen­tence. Une amende de trois cents euros. Tourné vers le Mon­téné­gro dont une bar­rière mar­que l’en­trée, je demande: “et nous pou­vons entr­er?”. Le mil­i­taire ne dit pas “non” et pour cause, ce n’est pas son affaire, il est Bosni­aque. Un col­lègue du même âge, de la même car­rure, le rejoint. L’air embêté, ils m’emmènent dans une officine. Pre­mier geste, retir­er leurs cein­tures de charge, pos­er les Glock sur la table. Les armes sont devant moi — ce que l’on ne fait jamais. Preuve que tout va bien. Du moins pour eux. L’un des deux ouvre un tiroir, en tire des for­mu­laires, les feuil­lette, soupire, me les mon­tre. Mise en scène impec­ca­ble. “Voyez-vous, me dit-il, cela va pren­dre des heures pour rem­plir le rap­port.” Un silence et il m’a­madoue : “moi, je préfère voir le côté humain des choses”. J’ai com­pris. Je fais: “je suis per­suadé que vous avez la solu­tion”. Alors ils m’emmènent dans la cel­lule, me font asseoir sur le lit. “Ici, pas de caméra”, me ras­sure celui qui garde la porte. Je pro­pose cent-cinquante euros. Au moment de lâch­er les bil­lets: “mais dites-moi, ensuite nous pour­rons entr­er n’est-ce pas?” (car je crains que l’on exige des tests ou des codes ou des vac­cins bref une de ces toute neuve vex­a­tion). Argent en poche, fort con­tents, les deux com­pères rejoignent leur cab­ine, ten­dent nos passe­ports au Mon­téné­grin. Qui les regarde à peine. Retour à la voiture. Evola veut savoir ce qui s’est passé. Dès fois que le trio inter­na­tion­al change d’avis, je met le con­tact, j’ac­célère. Quelques kilo­mètres de plus, nous atteignons le belvédère qui sur­plombe la plaine lacus­tre de Niksic où un aimable vieil­lard à barbe claire nous sert de la Nicksicko.

Grippe 2020 (correctif)

Infor­ma­tion­nel et infor­ma­tique ce virus, je main­tiens. Et cor­rige: s’agis­sant la Bosnie notre hôtesse de Bile­ca rap­porte un con­fine­ment strict de trois mois, une inter­dic­tion de com­mercer de près d’un an, des aides finan­cières peu versées.