Notre peuple occidental, marqué jusqu’aux stigmates par son histoire, oblitère une réalité intime, nécessaire, définitoire, c’est que l’étranger, le contradicteur, n’a rien à perdre; ce faisant elle postule que sa supériorité de fait relève d’un décret divin, ceci quand bien même elle juge aujourd’hui qu’elle a créé Dieu. Erreur. Entre toutes naïve, cette conviction péjorant l’instinct animal finira par balayer de la terre l’espèce émérite et avec elle l’augure d’un monde meilleur fondé sur la foi dans l’homme.
Mois : juin 2020
Canon
Lilith, première femme d’Adam, façonnée dans la terre impure, est la maîtresse des succubes, et donc le modèle probable de la future Eve édénique (aucune mention dans la Genèse), ce qui amène à se représenter la bible comme un récit ouvert (au sens de l’Opera aperta d’Eco) dont les personnages principaux sont cooptés dans leur rôle à la faveur d’un arrangement de la tradition orale pluricentenaire, lequel aurait pu être différent. La fixation d’un récit au détriment de ses possibles révèle ainsi la présence en coulisse de doubles non-retenus. Celui qui glane parmi les personnages et événements bannis de la scène éclaire en toute originalité le déroulement canonique de l’histoire des fondements.
Trajet 4
Stocké dans notre appartement sur la montagne, je désespérais il y a vingt jours de pouvoir franchir la frontière espagnole depuis la Suisse, suspendu aux proférations politiques de ce parlement de marionnettes se valant d’un comité d’experts invisibles (jamais ne fut accepté la demande de transmission au peuple des noms de ses membres) pour proroger au nom de la défense des corps une panoplie de mesures étouffantes, cherchant une issue à mon problème, joignant d’abord mon éditeur de Paris pour lui réclamer une lettre de contrat pour la traduction à l’espagnol de H+, ce qu’il fit aussitôt, puis, jugeant que ce n’était pas assez, que les militaire postés à la sortie du tunnel du Somport ne liraient pas le français, je pris la décision de contacter l’historien R.J., lequel avait en janvier corrigé l’introduction à la version espagnole du livre, pour lui demander s’il voulait bien, à condition que cela ne dérange pas, ne pose pas problème — précautions dont je m’entourais afin de ne pas le mettre en situation embarrassante en cas de refus — me faire parvenir un lettre pour un rendez-vous de travail. Pas de réponse. Dix jours s’écoulent. Sur la montagne, je suis plus affecté que je ne veux l’avouer. Il n’ose pas. Il est craintif. Nous sommes tombés. Tous. Voilà ce que je pense. Or, au bout du temps, voici sa lettre. A l’en-tête d’un faux éditeur, m’invitant à le rejoindre, me suggérant de travailler ensemble, avec mention du texte et date prévue de publication. C’est pour moi, à ce jour, la meilleure nouvelle de l’année. Cette amitié spontanée, toute morale, authentique engagement face à la difficulté personnelle de quelqu’un dont on se sent proche par les idées, acte que je crois toujours universel, qui ne l’est pas et que pour ma part je fais spontanément, chaque fois que l’on m’en prie, ne serait-ce que pour privilégier ce qui doit l’être, la personne et non les institutions, les ensembles, les pouvoirs, les coalitions, ces défaites architecturales.
Cornés
Livres de chevet, qui méritent bien leurs noms, que je lis et relis depuis bientôt trente ans, et d’abord ces Cahiers de Calaferte dont je trouve plus d’une fois les pages cornées selon un système double fait pour marquer l’importance du renvoi, coin ou demi-page, à relire ou à relire absolument, mais qui, le moment venu, ne disent pas quel paragraphe ou quelle ligne avait suscité telle émotion ou pareille réflexion, en un sens bon signe, signe qu’une littérature de qualité évolue comme le vivant, qu’elle est toujours elle même et toujours autre.
Littérature 2
Toujours occupé aux corrections de Notr Pays. Avancée lente. Travail d’agencement, de découpe, de format. Ce ne sont plus des corrections. Plutôt une réécriture. Des blocs entiers à polir, à souder. Texte peu lyrique. De moins en moins. Rien de surprenant: il y a programme. Vouloir dire. C’est donc un mauvais texte en ce sens qu’il nie la spontanéité créative, défie les lois organiques, penche vers le cérébral. A trop corriger, cela est connu, on brise la mécanique. Sauf que l’ambiance que je veux rendre ici, celle de nos villes en 2020, mélange de grisaille dur, d’administration germanique et de veulerie latine, avec en sus des troupes d’idiots culturels en tête de discours, ne peut faire l’objet que d’un traitement à froid. Alors même que je rajoute ici et là quelques lignes de description, quelques adjectifs, dessine un peu les personnages. Dans la tradition littéraire locale, les auteurs qui se sont essayés à cet exercice de portraitiste (je pense à Yves Velan ou Dürenmatt) ont fatalement dû accepter de mettre leur cœur en tiroir et opérer avec les instruments du chirurgien et du géomètre.
Catogan
Le charpentier du village, un homme calme: il est fâché. L’Etat, dit-il, cette escroquerie. Lui qui passe ses jours sur les toits, brasse du mortier, élève des cheminées, cloue des lambourdes a dû fermer son entreprise, renvoyer ses ouvriers, assurer leur train de vie. Interdiction de travailler, interdiction de licencier, a décrété le gouvernement. Ne pouvait-il pas les mettre au chômage? Si. Mais alors, il devait les garder pour six mois à partir de la reprise. “Impossible. En temps normal, je ne sais même pas si j’aurais un chantier”. Puis sa femme tombe malade. Il la conduit aux urgences, présente sa carte. Ancien modèle, lui fait remarquer la secrétaire. “Pendant que vous soignez, j’irai la faire renouveler, fait-il valoir.” Le bon sens. Dans ces conditions, nous ne soignons pas, rétorque la secrétaire. Or, dans un coin de la pièce attendent une magrébine et son gosse. Ils ont la carte eux? demande le charpentier. Sortez ou j’appelle la police, répond la secrétaire à qui un infirmier prête main forte. “Voilà, on s’est fait avoir! Va raconter ça! Les gens ont peur de passer pour des fascistes. Le gens n’ont plus que ce mot à la bouche. Ici, au village, pendant le confinement, les patrouilles militaires n’ont pas cessé. La garde civile écumait cinq à six fois par jour, même la nuit on était pas tranquilles. Le voisin est sorti sur son pas de porte, il a écopé d’une amende de Euros 1000.-”. Si elles ne sont pas fondées en droit, il n’aura pas à s’en acquitter, lui dis-je. “Je te détrompe, vois comment ils procèdent. Le flic verbalise au nom du décret sanitaire, mil euros, si tu protestes, il ajoute mil euros pour entrave à fonctionnaire dans l’exercice de ses fonctions, c’est leur formule. Ensuite, ça remonte à Madrid. Là, les politiques font le tri. Ceux qui ont résisté sont fichés. La première amende est abandonnée, pas la deuxième”. Avant de rentrez chez lui, il me dit encore l’air inquiet, l’air dégoûté: “cette situation à révélé à eux-mêmes ces caractères perclus de frustration, envieux, péjorés, tout un personnel aigri, certain militaires, eux, ont sauté sur l’occasion, trahi leur vraie nature, exécuté spontanément la basse besogne du gouvernement. Tu sais ce qu’a déclaré le vice premier ministre, le communiste Iglesias? Que tous les biens des individus appartenaient à l’Etat, que l’Etat pouvait en disposer à son bon vouloir”.
Ventre
Douleurs épouvantables au ventre. Lancinantes, comme on dit, soit qui ne cessent de travailler la chair. Le remède habituel, avaler de la bière, augmente les douleurs. Plié en deux, immobile, impuissant à me concentrer, je renonce à faire un téléphone à Aplo avec qui je dois parler recherche d’apprentissage. Que je me souvienne, je n’ai pas ressenti pareille douleur depuis le jour où, à Gimbrède, après deux nuits de lutte je me suis mis à hurler obligeant Gala a sauter derrière le volant pour me conduire à Saint-Hilaire alors que j’agitais sur cette maudite départementale de Layrac bordée de platanes un mouchoir banc à travers la vitre afin que l’on nous laisse doubler, code courant en Espagne qu’aucun gersois ne comprenait. Résultat, une opération à l’aveugle et au réveil le diagnostique du médecin: “heureusement j’ai ouvert sans savoir, sans quoi à l’heure qu’il est vous seriez froid”. Là, je ne hurle pas, mais je me tiens le ventre. Au lit. Dans le canapé. En cuisine et encore au lit, je ne sais plus où me mettre. Vient le soir, la douleur n’a pas cessé, mais il est temps de dormir. Or, les heures passent et ce sont les mêmes douleurs, impossible de fermer l’oeil. Le matin, léger mieux. J’écris. A quinze heures, pour le repas, je fris un curry vert acheté en juin dernier au marché de Florence. Une heure plus tard, l’effondrement. Je erre à travers la maison recroquevillé et haletant. Du vin. Trois quatre verres. A nouveau, un mieux. Débarque l’avocat, mon voisin de Saragosse. “Est-ce que je participerais à une sortie à vélo demain?”. J’accepte. N’aurais pas dû. Mets mon Trek sous tension (changement de vitesses électroniques), rassemble des affaires. Tout va bien jusqu’au moment d’aller au lit. Une heure après la fin de la digestion, reprise des douleurs. Un cauchemar. Ne sais plus comment me tourner, si m’asseoir ou me coucher, me lever ou marcher ou boire, ne sais plus que faire. La nuit va, sans sommeil. A six heures, je m’habille. A sept, je prends le volant de la Dodge après avoir chargé les vélos de mon voisin l’avocat et de son ami le juge pénal. En route pour Huesca, palais des Congrès où nous attendent vingt membres du club de Saragosse, et le groupe s’élance sur la route des barrages suivi d’une voiture-balai. J’ai averti: pas remonté à vélo depuis novembre lorsque j’ai rejoint l’aéroport de Madrid en trois jours. N’était-ce le mal de ventre, cela ne m’inquiéterait pas du tout. Après avoir pédalé une quinzaine de kilomètres, je me fonds dans le peloton de tête et tiens le rythme jusqu’au fond de la boucle de 65 kilomètres où s’étale dans son écrin de roches rouges en forme de pains de sucre un splendide lac artificiel. Après ces deux heures d’ascension, une descente coulée qui nous amène dans un hameau fantôme. Derrière l’église, une auberge. Le club a réservé pour l’ ”almuerzo”, dit l’avocat. Plutôt, un banquet. Il est à peine midi, le patron et sa femme servent de la salade d’oignons, du vin, de la limonade, des liqueurs et un plat de “salmorejo” comprenant une côtelette, un boutefas, une saucisse, une tranche de porc, un os à ronger. Suivent des crème glacées et des cafés flambés au cognac. Dépité, je considère l’assiette: un pois vert sur le bout de la langue serait déjà trop pour l’estomac que j’ai. Soudain tous se lèvent et c’est reparti. A vélo à travers le désert jaune d’Aragon et pour finir, à portée de la ville, une montée au château des rois, le Montearagon, ruine qui se dresse solennelle sur un fond de ciel bleu avec, pour dernier accès, une rampe à douze pour-cent que nous gravissons la langue tirée. Mais le plus extraordinaire c’est que ces cyclistes amateurs qui ont bu et mangé, qui pour certains ont la soixantaine passée, qui pour d’autres ont des bedaines, de retour devant le palais des Congrès, s’organisent autour d’une table en terrasse et commandent des chopes d’Ambar, et certains, avant même de s’asseoir, allument des cigares. Pour moi, je suis heureux d’avoir fait mon tour et tenu. Sur ce, retour à Agrabuey, chacun part manger (pas moi). Devant la douleur, une heure de répit aidée par la consommation de bière. Peu après, retour du mal. En plus épouvantable. J’hésite: vais-je me rendre à l’hôpital? Mais lequel? Et que pourront-il faire? Un mal de ventre. C’est si général. Imprévisible. Incalculable. En plus, nous sommes dimanche. L’infirmière de garde va me stocker. Alors je recommence le même cirque: me lever, me coucher, m’asseoir, me balader à travers les pièces. C’est mon ventre que je tiens des deux bras et balade et c’est la douleur qui va et vient sans me quitter. Nuit un peu meilleure. Lundi, je descend à la ville pour acheter ce médicament qui fait pansement gastrique, celui que m’a prescrit il y a un mois le médecin suisse à titre d’essai, celui que Gala avale depuis vingt ans. A la pharmacienne, Madame Aplo, le prénom de mon fils et le nom d’un village de la proche campagne, je demande si elle aurait un remède pour les inflammations de l’intestin (mot que j’ai regardé auparavant dans le dictionnaire, mot simple que je ne connaissais pas, intestino). Non, comme d’habitude, elle n’a rien, elle ne sait pas. Cette femme est spéciale. Une pharmacienne qui ne sait pas ou ne veux pas prescrire, je n’ai pas encore tiré l’énigme au clair, quoiqu’il en soit, depuis que je pose des questions, sa réponse est toujours la même: “non, je n’ai pas”. Et d’ajouter imperturbable (elle est belle): “il vous faut autre chose?” Après-midi modeste arrosé de quatre litres de verveine paysanne, puis retour en chambre, je dors onze heures d’affilée. Me lève en fin de matinée, mange un petit-déjeuner, crois pouvoir écrire, corriger, réfléchir, lire. Je me recouche. Et dors quatre heures. Puis encore dix le soir. Maintenant, mercredi, le soleil vient de disparaître, l’orage gronde, le ventre va mieux.