Mois : décembre 2013

Chute

En Suisse, de plus en plus de pas­sagers des trains, chutant des quais, tombent et meurent sur la voie, sig­nal qui devrait nous alert­er sur le risque que com­porte l’ac­croisse­ment volon­tariste de la pop­u­la­tion à des fins économiques.

Soin

S’in­téress­er aux œuvres, les lire, les con­tem­pler, les écouter, c’est main­tenir vivant leurs effets sur la société laque­lle, faute de ce soin, som­br­erait dans le régime pau­vre des matières.

Violence

Effroi des femmes (celles qui ont con­servé leur féminité, dont le nom­bre se réduit) devant la représen­ta­tion de la vio­lence. Savoir secret, enfoui, sur la per­son­nal­ité, elle-même enfouie, du mâle. Il est de fait que la représen­ta­tion de l’af­fron­te­ment corps à corps, non pas con­tin­gent, par exem­ple dans une bagarre de rue, mais néces­saire, dans un con­texte guer­ri­er, représente égale­ment pour nous, les hommes, une pos­si­bil­ité entre toutes néga­tive. Appa­raît alors le jeu sous con­trainte de l’ex­is­tence con­tre la mort qui implique la sus­pen­sion immé­di­ate de la lib­erté. Hélas, l’élé­ment vir­il, dis­ons bête, nous représente en par­al­lèle l’idée de l’emporter et c’est cela qui effraie la femme: ce piège.

Triste théâtre

Apprenant qu’on emmène mon fils voir deux spec­ta­cles de théâtre, je prends aus­sitôt le télé­phone et per­suade sa mère de le retenir à la mai­son, promet­tant de rédi­ger à l’in­ten­tion du pro­fesseur une dis­pense. Car enfin, appren­dre qu’on mène son enfant écouter et voir du Shake­speare et du Rousseau (soit dit en pas­sant, comme s’il s’agis­sait d’un dra­maturge) est com­préhen­si­ble, mais enten­dre que dans le pre­mier cas, la pièce est mise en scène par Omar Por­ras (per­son­nage dont la place est dans un cirque) dans une ver­sion chi­noise sur­titrée, et que pour le sec­ond cas, la présen­ta­tion est le fait de Dominique Ziegler, écrivain au tal­ent pataud, a de quoi fâch­er. La lib­erté atteint ici son degré le plus bas: l’in­er­tie est fac­teur du choix. Sont présents dans le milieu théâ­tral (huile de coude), Omar Por­ras et Dominique Ziegler, c’est donc eux qu’on va sol­liciter pour intro­duire les élèves à la grande lit­téra­ture. Et puis, rien de tel — croit-on — que de faire appel à de grands enfants pour par­ler aux enfants. Triste démarche.

Obèses

Sen­tence néfaste, tru­cu­lente, exagérée, sen­sée et insen­sée de Mil­let dans L’E­tre-boeuf: “(…) l’obèse qui est une fig­u­ra­tion anti-mythologique et, par extrap­o­la­tion, la revanche de l’an­i­mal d’él­e­vage sur le con­som­ma­teur s’en­grais­sant lui-même au cœur de la clô­ture humaine.”

Don

Ce défaut de recon­nais­sance chez les enfants, qui n’est pas de l’in­grat­i­tude, laque­lle sup­pose la recon­nais­sance. Ils savent cette aide, ces bien­faits, cet amour qui leur sont portés et les grandit, mais ne peu­vent les recon­naître, c’est à dire y revenir et les ren­dre con­scients qu’au moment où ils devi­en­nent à leur tour aptes à aider, bien faire, aimer, de sorte que ceux qui ont don­né, le plus sou­vent, ne peu­vent con­stater le béné­fice de leur don.

Réveil des enfants

Ce matin un enfant chargé de sacs tra­verse cour­bé le préau encore plongé dans le noir. En 1979, mes par­ents en vis­ite en Suisse, je dor­mais chez une amie espag­nole, près de Madrid, dans un salon souter­rain encom­bré de tableaux dignes d’être accrochés aux cimais­es du Pra­do. L’é­cole se trou­vait à trente kilo­mètres, près de la Castel­lana, une bus m’y emme­nait. Il pas­sait sur la nationale à heure fixe et je pri­ais donc notre amie de me réveiller à temps. Chaque soir, elle promet­tait de le faire et chaque matin, le jour levé, le bus par­ti, elle s’ex­cu­sait:
- Mais on ne peut pas réveiller des enfants et les envoy­er ain­si dans la nuit!

Intranquillité

Ce mot d’in­tran­quil­lité, assez laid, mais bien utile au moment de qual­i­fi­er notre état de reje­tons du mod­ernisme. L’ac­cu­mu­la­tion d’in­tel­li­gences divers­es, la con­tra­dic­tion native résolue par toutes sortes de reli­gions et de philoso­phies désor­mais elles-mêmes mis­es en con­tra­dic­tions nous con­damnent à nous fuir sans cesse. La sym­pa­thie de l’a­gricul­teur pour ses champs et ses vach­es offre un con­tre­point évi­dent. Je ne veux pas faire de roman­tisme, cette sym­pa­thie est aus­si une pesan­teur, une lib­erté engluée, mais tout de même, que ce soit dans le domaine des idées ou dans le jeu banal des jours, com­ment en est-on arrivé à incar­n­er des posi­tions aus­si insta­bles? Il se pour­rait même, que l’in­tran­quil­lité opère comme une mal­adie dégénéra­tive. L’ag­i­ta­tion niet­zschéenne (pour pren­dre une fig­ure intel­lectuelle) bien­tôt incar­née, c’est à dire, faite chair, sans plus de motifs, de mots, d’opéra­tions men­tales. En début de semaine par exem­ple, ce garçon d’une ving­taine d’an­nées assis à mon côté lors d’un voy­age en train: en trois quart d’heure, jamais il n’est par­venu à ren­tr­er en lui-même, se débat­tant avec son sac, puis sa chemise, son abon­nement, laçant ses chaus­sures, retour­nant à sa chemise qu’il bou­tonne, se coif­fant, cher­chant son reflet dans la vit­re, véri­fi­ant le con­tenu de son sac, s’in­stal­lant enfin pour écouter de la musique, mais bien­tôt relevé et recom­mençant toute la série des actes des­tinés à anticiper la sor­tie du train.

Etats-Unis

La coupure his­torique. Les colons Irlandais qui s’embarquent en pio­nnier pour l’Amérique sont les parias du roy­aume. Illet­trés, ils sont sans his­toire. Quit­tant l’Eu­rope, ses guer­res, son régime de pro­priété, ils se tour­nent ver l’avenir et vers l’in­ven­tion. A cette fin étab­lis­sent avec la nature un rap­port d’u­til­ité dont la démoc­ra­tie à l’améri­caine est l’é­ma­na­tion. Trois siè­cles plus tard, l’Em­pire. Aujour­d’hui finis­sant. Motif qui exac­erbe les ten­sions, et accélère le pro­gramme d’acculturation que tente de faire pass­er par le force les Etats-Unis et à un moin­dre niveau ses alliés anglo-sax­ons (rôle éclairant dans cette hypothèse de l’Aus­tralie). Quoiqu’il en soit, fouil­lé avec intel­li­gence, je prends le pari que ce prob­lème de coupure his­torique expli­querait en par­tie la ten­ta­tion dia­bolique de sim­pli­fi­er l’homme, de le réduire, bref, de le priv­er de son humanité.

Mépris

Reçu hier par cour­ri­er élec­tron­ique un mes­sage d’in­vi­ta­tion à con­tribuer par le don d’un texte à une journée de l’art dont le déroule­ment est prévu en jan­vi­er dans une musée de Genève. Quelques phras­es explica­tives signées d’une incon­nue, respon­s­able à la radio ou à la télévi­sion — cela-même n’est pas claire — définis­sant les con­di­tions de la demande: texte de trois à six min­utes respec­tant des thèmes — suit une série de mots dont le sen­ti­ment est qu’ils sont choi­sis au hasard du dic­tio­n­naire. De plus, la barre des adress­es indique que l’in­vi­ta­tion a été envoyée à deux autres écrivains, elle n’a donc rien de per­son­nel. Enfin, en attaché, une repro­duc­tion de l’af­fiche qui assur­era la pro­mo­tion de la man­i­fes­ta­tion: elle con­tient des fautes d’orthographe. Gens hors d’eaux-mêmes qui a force de mécan­i­sa­tion ser­vent de relais au mépris.