Mois : décembre 2013

Fuir

Com­bat. Lorsqu’on manque d’ex­péri­ence, on se porte au devant des coups dans l’e­spoir d’en don­ner. Plus tard, on recule, on évite. Celui qui maîtrise son art com­mence par fuir.

easyJet

Un jour­nal­iste appelle de Paris. Voix jeune mais chevrotante, mal assurée.
- C’est au sujet d’easy­Jet, qu’avez-vous à dire con­tre la com­pag­nie?
- Vous vous trompez, il ne s’ag­it pas d’un livre polémique. Vous l’avez lu?
- Non.
- Il s’ag­it de lit­téra­ture.
- Alors vous n’avez pas envie de cri­ti­quer la com­pag­nie?
- Non.
-…ah! Bien, je vous remer­cie de m’avoir répon­du. Bon­soir Mon­sieur, et excusez-moi!

Congélateur

Gala pro­pose l’achat d’un con­géla­teur. Je sors la voiture, nous visi­tons une galerie marchande, nous choi­sis­sons un mod­èle, je paie. Peu­vent-ils le garder, nous avons affaire à Genève? Le surlen­de­main, Gala sort la voiture, part chercher le con­géla­teur, revient bre­douille: trop gros, dit-elle, il n’en­tre pas dans le cof­fre. Et sur la ban­quette arrière? Impos­si­ble, dit-elle? J’in­siste. Tu te trompes, assure-t-elle, le vendeur a tout essayé. Bien. J’i­rai le chercher à pied, je le mon­terai sur un dia­ble je le roulerai jusqu’à l’ap­parte­ment. Trois kilo­mètres, ce n’est rien. Elle hésite? Je fais val­oir qu’autre­fois, à Genève, je fai­sais mes démé­nage­ments en tram. Soit. Gala appelle, de mande qu’on me prête un dia­ble. Je sors la voiture, me présente au mag­a­sin. C’est vous qui avez cette petite voiture? me dit le vendeur. J’ai la plus grosse voiture du can­ton. Le vendeur rec­ti­fie: le cof­fre est petit. Je demande le dia­ble. Il traîne les pieds. J’habite juste à côté. Malin, le vendeur me demande le nom de la rue. Je le lui dis. Cela l’a­muse. Il me regarde par­tir avec le dia­ble, curieux de savoir si je vais y arriv­er. Je roule le con­géla­teur jusqu’à la voiture, m’ar­rête, la regarde. Je me répète, c’est la plus grosse voiture du can­ton, et décide: que cela soit vrai ou non, je vais entr­er le con­géla­teur dans la voiture. Trois min­utes plus tard je rap­port le dia­ble au vendeur.
- J’avais décidé que ça entr­erait!
Il sourit jaune. (J’en­fonce le clou.)
- Je le savais.
- Oui, mais je ne voulais pas ris­quer de grif­fer le cuir de vos sièges, c’est une voiture de luxe.
Un peu plus tard, comme je dépose devant Gala le con­géla­teur que j’ai porté sur le dos depuis la rue.
- J’é­tais sûre que c’é­tait pos­si­ble, me dit-elle.

Camps

Man­i­fes­ta­tions à Brux­elles suite au vote tech­nocrate d’une loi de sauve­tage des ban­ques. Par­mi les slo­gans, ce con­stat: le peu­ple n’a pas été con­sulté. Pre­mière remar­que, le terme peu­ple. Il pour­rait relever du reg­istre marx­iste, mais établit plutôt la dif­fi­culté à se penser comme citoyen. Peu­ple ren­voie à pou­voir qui, dans un con­texte supra­na­tion­al, ren­voie à empire. Jusqu’i­ci, seul le pou­voir était une force con­sciente. L’ac­céléra­tion de son pro­gramme de liq­ui­da­tion de la démoc­ra­tie provoque un prise de con­science dans le peu­ple. Con­séquence man­i­feste, les camps com­men­cent à s’organiser.

Ukraine

Dîn­er avec un archéo­logue qui dans l’après-midi venait de met­tre à jour l’en­trée d’un des grottes les plus impor­tantes et promet­teuses de Fri­bourg en ter­mes de fouilles romaines et dans le cours de l’échange, le voici qui fait part d’un rêve: pren­dre part avec un véhicule mil­i­taire à un célèbre ral­lye tout-ter­rain en Ukraine.

Restaurants suisses

La médi­ocrité de la cui­sine dans les restau­rants suiss­es. Assis par­mi trente con­vives, je les regarde ébahi: ils se jet­tent sur des plats qui n’ont ni goût ni orig­i­nal­ité. Quel scan­dale je ferais si j’al­lais leur dire que ce lieu avec ses serveurs endi­manchés et gauch­es, ces nappes de papi­er et ces carafes de vin aigre, ces bouteilles d’eau minérale hors de prix et ces mets fab­riqués à base de con­serves n’a rien d’un restau­rant! Ils me trait­eraient de pré­ten­tieux, d’en­fant gâté. En fait d’in­ver­sion, voilà qui est par­fait: eux sont gâtés, qui déboursent trente, quar­ante et même cinquante francs pour se nour­rir (et non pas manger); mais il est vrai que per­son­ne n’a faim et que l’ar­gent ne manque pas, d’où la mul­ti­pli­ca­tion de ces restaurants-usines.

Appartenance

La dif­férence essen­tielle, quelque soit le milieu, est que je suis sans appar­te­nance. Rien ne me situe, ne pointe sur moi, ne me com­prend. Ni méti­er, ni aspi­ra­tion matérielle ni groupe iden­ti­taire (sportif, social, religieux, com­mu­nau­taire, peu importe, mais homogène). De sorte que je pense sans cesse et la posi­tion et la con­tre-posi­tion, priv­ilé­giant selon des critères ver­sa­tiles, tan­tôt l’une tan­tôt l’autre.

QCM

Effet des Ques­tions à Choix Mul­ti­ples sur les men­tal­ités. Mieux vaudrait dire, dom­mages. Cela m’a frap­pé hier, à l’oc­ca­sion d’un dia­logue avec un étu­di­ant achevant son cur­sus. Manque d’in­ven­tiv­ité et de fan­taisie, méfi­ance envers la spécu­la­tion. Il expose les pos­si­bil­ités, nomme celle qu’il retient, explique le pourquoi. S’il vous vient l’en­vie de con­tester la for­mu­la­tion de la ques­tion, il croit que vous n’avez pas com­pris, jus­ti­fie son option, con­damne celles qu’il a exclues.

Milieu

Dans ce milieu, voici ce qu’il se dit.
- De retour? Com­ment ça va? Tu as pris des vacances?
- Non.
- Ah, tu tra­vail­lais?
- …dis­ons que j’é­tais ailleurs.

Bombes

Que l’ar­gent soit l’outil priv­ilégié des grands fos­soyeurs, nul doute, mais que cet argent, au terme d’un proces­sus long de pour­risse­ment des rela­tions humaines soit aujour­d’hui, en tout impunité, imprimé par cer­tains pour exploiter le com­mun des hommes et fab­ri­quer une pau­vreté néces­saire au main­tien de leur statut, voilà qui donne envie de jeter des bombes.