Mois : janvier 2012

Le lit est dans l’ate­lier, l’ate­lier au-dessus de l’ar­bre à poires. Au fond du jardin car­ton­né de givre com­mence la brous­saille, puis il y a le mur de sépa­ra­tion et les champs. Je jur­erais, quand j’éteins l’ate­lier, que le som­meil se tient à cette dis­tance, dans les champs La pre­mière heure dans le noir, je ne me fais pas de souci. Le som­meil vien­dra. Je le sens. Puis il glisse sur le côté et quand je le cherche, je vois que rien n’a changé, il est dans le champ, là-bas, le champ de Rev­el. Deux­ième heure. Par­faite­ment réveil­lé. Inca­pable de rien. Dans le noir. Un bruit. Le coeur repart. Pas peur. Seul et con­tent. Mais je voudrais dormir. Au clocher sonne la demi-heure, sonne l’heure, sonne la demi-heure. Trosi­ième heure. Dans quelques min­utes son­nera une autre demi-heure. Le som­meil est dans l’ate­lier, enfin. Quelle heure est-il? Encore quelques mètres.

Début août — jardin mag­nifique, grand soleil, mai­son vide. Les chantiers bouclés j’an­nonce enfin à cinquante per­son­nes une fête au jardin. Mais l’époque de la fête non-marchande est révolue. Il suf­fit de don­ner une date pour créer chez autrui un sen­ti­ment d’at­teinte à sa lib­erté. Une panique. A l’avenir on ne se ren­con­tr­era plus. C’est ma con­vic­tion. Plus d’ami­tié, plus d’amour. Ces mots témoigneront de formes humaines nou­velles. De formes con­tractuelles qui en cher­chant à préserv­er la lib­erté des indi­vidus niera la pos­si­bil­ité même de la lib­erté. Ironie, les faits — depuis trois ans que je creuse, déblaie, jette, assai­nis, char­rie, peint, brasse, porte, trans­porte, édi­fie — peu­vent faire accroire que je n’ai entre­pris la démo­li­tion puis la recon­struc­tion de la cure de Lhôpi­tal que pour recevoir mes amis le temps d’une nuit. Avant j’é­tais seul, après je serai seul. Il faudrait en tir­er les con­séquences et détru­ire. Met­tre le feu à la baraque, la regarder se con­sumer. Finir le tra­vail. Cela ne me gên­erait pas. L’ef­fort con­sen­ti a valeur en soi. La destruc­tion ne le nie pas. Ce n’é­tait pas oblig­a­toire­ment le résul­tat que je visais, c’é­tait la sat­is­fac­tion d’une volon­té. Mais on est jamais pro­prié­taire. Pas plus ici qu’en régime com­mu­niste. Ce qui nous appar­tient, il est inter­dit de le détru­ire. Mis en dan­ger d’autrui, et autres for­mules de juristes. D’ailleurs il faudrait con­tin­uer de pay­er la banque pour une car­casse noir­cie. Pen­dant trente ans. Autant dire jusqu’à la mort. Du posi­tif : au cours de cette expéri­ence (acheter, démolir, recon­stru­ire, amé­nag­er pour se retrou­ver seul), aura été illus­trée ma théorie des extrêmes. J’ai mis toute mon énergie dans cette mai­son, j’ai enfer­mé dans cette mai­son toutes mes choses, j’ai occupé tout le ter­ri­toire, toute la vision que per­me­t­tait le site, je vais désor­mais pass­er à l’autre extrême, habiter n’im­porte où, avec un mate­las et des livres, m’en tenir à ce que je pos­sède, à ce qui tient à moi, mes mains, mes jambes, ma tête. Et Gala qui a fui sur la Côte-d’Azur. Mais à quelle adresse? Elle ne veut pas dire. Et les enfants… le plus sou­vent en Suisse, et la famille… les amis? Autour de l’église, par delà les champs, le maire qui recourt au préfet pour me con­train­dre à ouvrir l’en­ceinte, les gen­darmes qui frap­pent à la porte: on vous sur­veille! Et les vil­la­geois, moulés dans l’id­i­otie, der­rière leurs volets clos, qui se frot­tent les mains .

Longue prom­e­nade sur les rem­parts d’Av­i­la à l’heure où la ville dort, puis sur les ter­rass­es, dans les bars, les restau­rants. Espagne en peine. Prix si bas qu’on se demande si le qua­tre étoiles où on a sa cham­bre ne va pas con­gédi­er son per­son­nel à la fin de la journée et fer­mer au matin. Dans les rues com­merçantes les vit­rines affichent des sol­des de 70%. L’ère de la movi­da et des autoroutes dou­blant des nationales fraîche­ment bitumées a vécu. Le lende­main, à midi, près de la place majeure de Con­sue­gra, dans la province de Tolède, nous sommes avec un retraité les seuls clients d’un restau­rant pour le menu du dimanche. Sieste dans la voiture, toutes portes ouvertes, silence unique de la Castille. Et autre qua­tre étoiles, à Alcazar de San Juan, où la récep­tion­niste nous annonce qu’elle pra­ti­quera un rabais si nous prenons le repas du soir sur place.

Jeunes français ivres comme tout les clients de ce bar de Clichy, mais qui, après avoir sym­pa­thisé avec deux touristes alle­mands, lesquels les ont entre­pris et leur on offert une tournée, et qui s’ef­for­cent de par­ler en français, leur font soudain reproche de la guerre et de l’oc­cu­pa­tion. Les alle­mands blêmis­sent, se con­sul­tent, se rencog­nent, paient, s’en vont. Ayant suivi la scène dans les deux langues, je fais au jeune parisien la remar­que de son imbé­cil­lité. Ses copains qui n’ont pas suivi le tancent.

Dans une brasserie de l’av­enue du Prési­dent-Kennedy, sous le pont Bir-Hakeim. Menu sur ardoise, serveurs en bérets, comp­toir en zinc. Le patron, les employés, la serveuse, tous sont de la famille, la famille est chi­noise. Le tra­vail d’im­i­ta­tion ne s’ar­rête pas là. En plus du vête­ment, de la démarche, de la recom­man­da­tion des plats (saucis­son pommes vapeurs… ou alors nous avons le coquelet), le garçon cul­tive l’ar­got des bistrots. Puis à France-Cul­ture, chez Vein­stein, pour Ogro­rog. L’ingénieur du son tarde, ce qui nous donne l’oc­ca­sion de bavarder. Vein­stein est ravi d’ap­pren­dre qu’à seize ans j’é­coutais son émis­sion avec mon frère, l’ap­pareil radio posée entre nos deux lits et se plaint du quart-d’heure d’émis­sion per­du par rap­port à cette époque, il y a trente ans. Il ne se sou­vient pas m’avoir fait venir en 2003: heureuse nou­velle — seuls comptent les textes. Au début de entre­tien, jeu de ques­tions inat­ten­dues liées à la biogra­phie qu’on lui a remise et qui émane de l’as­so­ci­a­tion des nou­velles écri­t­ures théâ­trales: vous avez ouvert un bar à Valence en Espagne, vous avez fondé Affichage Vert, vous vivez dans des squats, vous écrivez des pièces… Puis on va à la lit­téra­ture et le plaisir, sem­ble-t-il, est réciproque. Quand Vein­stein me rac­com­pa­gne, quelques mots trahissent son amer­tume — partagée — quant à l’évo­lu­tion de la langue. Sur le chemin du retour, con­tent, j’achète deux chemis­es fines à Passy. Dans la bou­tique des touristes voilées. Elles se font mon­tr­er des pulls ango­ra, en reti­en­nent deux, paient et sor­tent. Quelques min­utes plus tard, elle sont de retour. “Il n’aime pas la couleur”. Le mari, resté dehors. Elle se font mon­tr­er d’autres pulls. J’ai juste le temps de faire emballer mes chemis­es avant qu’elles ne revi­en­nent pour la deux­ième fois. En face, une restau­rant coréen. Lim­ou­sines aux ver­res tein­tés et gardes du corps, repas d’une ving­taine d’hommes en cos­tume. Ils ont gardé leurs lunettes pour déje­uner, ils se tien­nent droit et pren­nent la parole à tour de rôle. La salle à manger est vit­rée, je les observe du fond de la bou­tique. Je remonte ensuite la ville à pied. Place des Abbess­es j’at­tends Gala. Au plaisir de la retrou­ver s’a­joute la crainte qu’elle ne vienne pas. J’oc­cupe une table ronde et petite, en ter­rasse, devant le manège et la bouche de métro. Des col­légiens ont des con­ver­sa­tions de col­légiens : baise, ivresse, épreuves du bac. Le tout orduri­er. Je cherche quel peut être leur milieu. Bien­tôt je suis ren­seigné: ils évo­quent un repas dans un apparte­ment voisin avec des politi­ciens en vue et leurs vacances chez la min­istre de la jus­tice. Un sms de Gala. Anx­iété avant d’en pren­dre con­nais­sance. Et si à l’heure de notre ren­dez-vous elle était encore sur la côte d’Azur?