Mois : janvier 2012

Je ne ren­tre plus. Jusqu’à six heures ça va. Les nou­velles à la radio, puis les fenêtres qui s’al­lu­ment aux façades. Le bour­don­nement des ordi­na­teurs de bureau, la lumière des tubes de pla­fond, l’en­cre des affich­es sur les étagères. Trop tôt pour sor­tir, pour dormir, trop fatigué pour lire, écrire, penser, ne rien faire — j’en­fourche le vélo, vais à Kugler où quar­ante artistes exposent dans une halle. Ceux qui exposent sont dans la halle. Ils tour­nent les uns autour des autres, ils tour­nent autour des oeu­vres, ils tour­nent autour de leur oeu­vre. Ils mon­trent ce qu’ils ont fait, il deman­dent aux autres ce qu’ils ont fait, il y a un bar, il y a au bar de petits bouteilles de bière chaudes. Marie m’emmène voir l’oeu­vre de Diet­mar. Je regarde cette oeu­vre, une chaise brisée, je me demande ce que je pour­rais en dire, j’aimerais être ailleurs plutôt que devant cette oeu­vre. J’ai une pho­togra­phie d’une oeu­vre iden­tique, inin­téres­sante déjà, en 1970, dans une halle de Berlin, à l’époque de Fuxus- en mieux. Je dis que j’ai vu. Je com­mence un sec­ond tour des objets, pein­tures et mon­tages exposés, le nez en l’air pour les oeu­vres accrochées, le nez au sol pour les oeu­vres posées. Et je rejoins le bar. J’achète des petites bouteilles avec de gros bil­lets. Exprès. Dans mon dos, à tra­vers la halle, les con­ver­sa­tions ont le même son que les ordi­na­teurs de mon bureau. Je vais sor­tir quand je croise Reno. Il porte une pelisse fauve de deux mètres der­rière laque­lle traî­nent des queues de cas­tor, son amie, les sour­cils haussés de noir, tire son slip sur son ven­tre pour me prou­ver que c ‘est le mod­èle Drac­u­la Paris. Ils ren­trent des Etats-Unis, de la Bible Belt (ces putains de protes­tants, dit Reno), où ils ont allés pho­togra­phi­er des tracteurs et des paque­ts de Corn-Flakes. Com­ment c’é­tait? Mais c’é­tait de la merde, évidem­ment! s’ex­clame Reno. Nous allons boire dans un bistrot por­tu­gais qui sert de la fon­due aux chauf­feurs de bus. Plus tard, à L’U­sine, musique vul­gaire, comme dans une foire. Et mes amis, en revenants. Nous sommes vieux, Nous avons ralen­ti. Mais com­ment ça va? Je n’en sais rien. Je réponds mais n’en­tend pas ce que je dis. D’ailleurs c’est à peine si je vois mon inter­locu­teur. Il fait noir, il y a foule, des éclairs fend­ent le noir. Je con­tin­ue d’avaler de la bière (grande et froide cette fois) sans m’apercevoir que je ne sais plus à qui je par­le, plus ce que je dis, plus qui je vois et pour cause, toute mon énergie est con­sacrée à cette litanie que j’en­tre­choque entre les parois de mon cerveau: c’est navrant, navrant, navrant.

Car­le a envoyé un mes­sage. Il y a six mois, elle avait pro­posé de se voir. Puis rien. Et aujour­d’hui, ce mes­sage. Une fois je t’ai aperçu à Lau­sanne, j’é­tais tétanisée, écrivait-elle. Mais cette fois elle ne recule pas. Nou­veau mes­sage: est-ce que je viens à Lau­sanne? Cela ne me ferait-il pas plaisir de la revoir? Dix min­utes et je serai à nou­veau amoureux. Je le lui dis (elle me le rap­pellera avant de ren­tr­er chez son mari, par le dernier train, et demande: alors?) Nous prenons ren­dez-vous pour mer­cre­di. Je suis à la bib­lio­thèque, au deux­ième étage, un des bib­lio­thé­caire me mon­tre un présen­toir où il a mis mon ouvrage en expo­si­tion. Mon télé­phone sonne. Elle est en bas. Je salue trop vite. Je prends mon souf­fle et me trou­ve devant Car­le. Nous sor­tons sans nous regarder. La porte-tam­bour, très utile. Nous mar­chons dans les rues bass­es, nous buvons du choco­lat. Plus tard, elle doit assis­ter un auteur parisien qui signe ses livres chez Pay­ot. Je l’at­tends au froid, je me mets à boire. Je vais pas entr­er là-dedans. Quand elle a fini, elle m’ap­prend qu’elle doit ren­tr­er mais que si je veux bien, elle restera avec moi. Nous buvons. Petit verre pour elle, grand pour moi. Une, deux, trois tournées. Qua­tre. Cinq.  Puis part le dernier train. Avant de sor­tir du bar, je tra­verse la salle et demande à une gamine qui est assise là avec ses amies si elle veut bien m’at­ten­dre. Sur le quai, Car­le dit qu’elle ne croit pas que la gamine m’at­ten­dra. Elle ajoute: je suis jalouse. Le train part. Je retourne au bar. La gamine est là. Elle est française, elle est russe. Elle est gamine à l’oeil rond et pétil­lant. Elle fume bon marché. Ce qui la tra­casse: savoir où elle mangera demain, com­ment tenir encore. Nous allons dans un squat, au milieu de la nuit, je la ramène chez moi. J’ai assez bu, mais je bois encore. Une façon d’hésiter. De dire non. Elle sourit. Son calme impres­sionne. Peut-être du dés­espoir. Elle s’en va. Je déroule mon sac sur le sol de la cui­sine. A l’aube, Car­le écrit un message.

La mal­adie déclarée, éviter le médecin en espérant que, faute d’être traitée, elle migr­era vers d’autres corps.

Ils mangeaient attroupés, con­tents et pleins, con­sid­éraient n’avoir de leçon à don­ner à quiconque, et pour s’en con­va­in­cre, avaient engagés des hommes de main avec la charge de tenir l’hu­man­ité à distance.

L’or­dre, dans sa forme quo­ti­di­enne, la répéti­tion, est un rem­part con­tre l’ef­froi que cause la vie. Pareille­ment du désor­dre, qui réag­it par une destruc­tion des forces pro­pres, une dilap­i­da­tion des éner­gies, forces et éner­gies qui, men­acées et d’a­vance con­damnées, sont caus­es d’effroi.

Comme nous prévoyons une réu­nion entre amis d’autre­fois, l’une d’en­tre eux, à celui auquel il a con­servé sa con­fi­ance: je ne sais pas si j’oserais vous affronter.

Cet après-midi, je repeg­nais en salopettes une cab­ine de WC que je veux affecter clan­des­tine­ment à l’af­fichage. La cab­ine se trou­ve devant le bâti­ment de l’u­ni­ver­sité. C’est la semaine des exa­m­ens. De petis groupes dis­cu­tent leur impres­sions, d’autres étu­di­ants atten­dent leur tour, fument et se con­cen­trent. Il y a vingt ans, j’é­tais à leur place, je voy­ais un type tra­vailler et je me dis­ais, comme ça doitêtre agréable d’être là, dans le parc, en salopettes, à tra­vailler. Et aujour­d’hui, je me dis­ais je n’aimerais pas être à la place de ces étudiants.

Gala ne veut plus aller à Lhôpi­tal. Je ne peux pay­er des hôtels. Nous dor­mons dans l’ar­rière bou­tique de l’An­ti­quaille sur un canapé-lit de fer. Nous dor­mons fenêtre fer­mée. La pièce, rem­plie des pein­tures de mon frère, donne sur un jardin. Un jardin col­lec­tif. Les apparte­ments de l’im­meu­ble sont occupés par des vieil­lards. Per­son­ne n’u­tilise ce jardin. Il pleut. Gala descend le store. Il fait nuit. Je rêve que des incon­nus creusent la terre dans le jardin. Tu les entends, dis-je à Gala. Elle écoute. Ils enfouis­sent des tuyaux, lui- dis-je. J’ai cette expli­ca­tion: ils venaient de jour mais désor­mais le jour ils tra­vail­lent alors ils creusent pen­dant la nuit. Ils enter­rent des tubes, peut-être qu’ils enter­rent aus­si des cadavres, dis-je. La porte de l’im­meu­ble grince. L’un des hommes est ren­tré. Il approche. Je me dresse dans le lit, veux me porter au devant de lui, mais je tombe. Ses pas devi­en­nent lourds. Il sera bien­tôt devant notre cham­bre. J’aimerais le repouss­er, mais mes efforts n’y peu­vent rien, je rampe comme un ver­mis­seau. Pour faire fuir l’in­trus je veux crier, de ma gorge ne sort qu’un gémisse­ment. Quand j’at­teins le palier, l’homme est là. Il ouvre la bouche, la ferme. Il ne sait pas par­ler. Alors il désigne la boîte à plombs, il veut me faire com­pren­dre que nous sommes dans le noir car l’élec­tric­ité a sauté. Gala me réveille. Tu fai­sais un cauchemar? Qu’est-ce que c’é­tait? — Je te dirais demain. — Je ne sais jamais si je dois te réveiller, dit encore Gala. Elle se ren­dort. Le matin, un autre bruit. Dans la pièce à côté. Celle où nous avons la machine a ver­res, une machine énorme, lourde, archaïque, une machine alle­mande aban­don­née il y a vingt ans par un réfugié de Bucarest, elle sert à polir les ver­res ébréchés, c’est l’an­cien pro­prié­taire de l’An­ti­quailles qui la fait tourn­er. C’est lui qui est là, avec la machine, dans la pièce à côté, ce matin. ll la met en marche et sif­flote. Un autre bruit, sans rap­port avec le tra­vail du verre, une sorte de soupir. Je me lève, je claque la porte de notre cham­bre. Aus­sitôt le silence. Plus un bruit. Je l’en­tends alors étein­dre la machine et s’en aller dans le couloir, fer­mer à dou­ble tour l’autre porte, celle qui lui per­met d’ac­céder à la machine sans avoir à me crois­er et sor­tir dans le jardin.

Et sous chaque pail­las­son se trou­vait une petite tombe. Renard, rat, poulet, crevette, tortue, un ani­mal par tombe, con­servé dans la pous­sière, entier, cor­rompu ou sec.

En août, à Epineuil-le-Fleuriel, chez Bernard Stiegler. Sa femme Car­o­line m’ac­cueille. Elle dit de laiss­er la BMW con­tre le moulin. J’ai téléphoné pour savoir si je pou­vais dormir dans le jardin. J’empoigne ma tente, elle me guide à tra­vers la pro­priété de ses par­ents. Haut por­tail de fer blanc, parter­res de fleurs, légumes. Le père fait des tartes, caresse son chien, me fait voir les lim­ites du ter­rain, con­seille de piquer la tente près du bief. Peu après un jet tour­nant se met en marche. Hereuse­ment j’ai tiré la toile. Chaleur énorme. Puis le sémi­naire débute dans la grange. Philosophes d’Ars Indus­tri­alis et invités anglais, cana­di­ens, améri­cains. Toutes les allo­cu­tions en anglais. Et ardues. Pour moi s’en­tend. Je me con­cen­tre et com­prend ce que je peux. Durant les paus­es, je tourne en rond. J’aimerais récupér­er mon cahi­er dans la BMW. Je n’ose pas. Ouvrir mon cof­fre à télé­com­mande sous les yeux de ces philosophes endur­cis. Le lende­main, avant le repas, j’embarque un chercheur en esthé­tique (le corps sans organe chez Deleuze) et un méta­physi­cien (Pla­to’s antin­o­my). Nous allons au vil­lage. Au super­marché ils achè­tent du den­ti­frice et de l’eau, j’achète des bis­cuits au choco­lat, du choco­lat, un pain et du miel. De retour à Epineuil, je fourre le tout dans la tente, sourit au jar­dinier , un homme tra­pu, au crâne cabossé, qui aime con­vers­er avec le chien, celui que je red­oute — et je retourne dans la grange. Dix heures de con­férences. Pas­sio­n­antes, quand je com­prends. Pusi il se met à pleu­voir. Le bief débor­de, le lac du moulin débor­de, le chien s’ébroue. J’ou­blie de fer­mer la tente, la tente est inondée. J’éponge et dors comme je peux. Bien. En fait je suis assom­mé par le poids de la pen­sée. L’eau n’y fait rien. Ce jour-là, à midi, nous man­geons du pois­son et des volailles. Car­o­line cui­sine, ses par­ents m’ac­cueil­lent pour le petit-déje­uner avec des con­fi­tures faites main, des brioches aux figues, des nap­per­ons brodés, et une gen­til­lesse. Il tien­nent une mai­son d’hôte et moi je dors dans leur jardin (je pen­sais que ces philosophes étaient une bande de hip­pies). Autour de la table des philosophes qui vivent dans les cham­bres payantes et une gamine ital­i­enne avec son papa ital­ien. Elle par­le anglais, français, ital­ien, alle­mand, elle a douze ans et joue du vio­lon. Pen­dant les con­férences, elle écoute. Il con­tin­ue de pleu­voir. Nou­velle journée de réflex­ion: Lacan, Husserl, Niet­zsche. Dix heures, intens­es. Le soir j’ose ouvrir mon cof­fre. Je prélève une boîte de ma palette de bière, puis non: six. Qua­tre pour moi, deux au cas où un philosophe s’in­téresserait à la bière. En fin de compte il me faut retourn­er à la BMW pour sat­is­faire tout le monde. Du coup la BMW devient un objet intéres­sant. Fas­ciste, cap­i­tal­iste, trans­gres­sif, bour­geois, mais pas inutile en tant que mag­a­sin à bière. Il pleut tou­jours. La tem­péra­ture a bais­sé, mais un pull per­met de tenir dix heures assis dans la grange sans pren­dre froid. A la pause, le ven­dre­di, je retourne à la tente. Paquet de bis­cuits vide. Plus un bis­cuit. J’avais com­mencé par le miel, le pain et le choco­lat. Je n’avais pas touché un bis­cuit. La tente était fer­mée. Et pas une miette au sol. Ce n’est donc pas le chien. Je véri­fie mes affaires une à une. J’ou­vre mon porte­feuille. Prob­lème: au moment de par­tir je colle en général quelques bil­lets de 500 euros. Cette fois, j’é­tais pressé, je ne sais plus si j’en ai mis un, deux ou trois. Com­ment aller dire à Car­o­line que mes bis­cuits ont dis­paru et peut-être mes bil­lets de 500 euros. Com­ment expli­quer que je me promène avec des bil­lets de 500 euros que je prélève dans une pile de bil­lets de 500 euros pour ne rien laiss­er sur les comptes en banque? Je le lui dis. Le same­di, fin du sémi­naire, je salue les philosphes, Stiegler, Car­o­line, les par­ents, pas le jar­dinier, et je prends la route. Tem­pête sur les 600 kilo­mètres. A Saint-Eti­enne, le périphérique à la con­sis­tance d’un mau­vais orage. Des feux, des coups de frein, le bruit des essuie-glaces et des files de voitures égarées dans le ciel et dans l’eau. A Valence, je fais le tour de la gare TGV, je refais le tour de la gare TGV à l’en­vers. Je finis par trou­ver Gala. Elle se tient sous un para­pluie cassé. C’est épou­vantable, dit-elle. Le cen­tre de Valence est fer­mé à la cir­cu­la­tion, les pom­piers déga­gent les voies. Hôtel affreux, tenue par une noir en hail­lons. Armoire qui grince, lit creusé. Et pour trou­ver l’en­trée du park­ing, il me faut tra­vers­er la place de je-ne-sais quoi (De Gaulle j’imag­ine) en sens inter­dit. Au pub, ham­burg­er surgelé. Au lit, Gala nouée comme un planche. Scène, pleurs, nuit d’amour.