Le long de ces routes qui traversent les paysages détruits, je me souviens de tout et je marche sans répit, il ne faut pas songer à dormir. Dès que je montre des signes de lassitude, des hommes s’approchent et me proposent des morceaux de paradis. L’autre soir, trop faible pour les contrer, je me suis assoupi: au réveil, j’avais un jardin et des fontaines autour de moi, et ces hommes souriants venaient m’expliquer la chance que j’avais d’avoir retrouvé un sens à ma vie.
2050 — je sors mes os de terre, un à un les assemble, reprends mon cheminement. Le premier kilomètre fait sentir le plancher des vaches, je suis de retour. Cette activité de vivant manque toutefois de coeur, je sens que je ne veux rien, que rien ne me retient. Alors dans ce village dont j’oublie le nom, un soir je vais au cimetière, trouve une tombe ancienne, soulève la dalle et remise mon squelette.
Ce qu’on appelle “action” et dont la synthèse est déclinable sous la forme de “principe” au sens moral de ce terme — “j’ai des principes et c’est pourquoi j’agirai de telle sorte que…” — n’est qu’une réaction face à la situation, en fait la série des mouvements nécessaires à la préservation, dans cette situation, de notre position relative. C’est après-coup, afin de justification personnelle, qu’on énonce cette action sous la forme d’un principe.
Quelqu’un qui remarque ce qui a lieu chez son voisin, mon voisin par exemple, jeune motard sympathique, plus que ça, gentil, rempli d’enfants et habitant une ferme. Hier il remarque que des monceaux de polystirène disposés contre la façade pour enlèvement plusieurs plaques ont volé à la faveur de l’orage et jonchent les champs alentours, ce que je ne pouvais ignorer. Remarquer ce qui se passe aux alentours de sa ferme me viendrait pas à l’idée et le remarquant je me ferais fort de le taire.
Rien de plus pénible que de recevoir ses amis des jours d’affilée, ou il y faut un château. Parler sans cesse, de rien. S’entretenir. Quand vient le moment de s’excuser, je suis heureux de prendre le chemin du lit, en chambre je m’aperçois qu’à ce régime même la lumière est de trop et j’éteins, pressé de me défaire.
A Gimbrède, petite voisine au talent enfantin dont le rire fait tressauter quand il surgit vif et spontané. Le soir, ses parents disputent une partie de boules sous les platanes. Et le lendemain matin, à peine sonnées les cloches de dix heures, elle reparaît à notre porte, vient jouer. Demande si elle peut manger à midi, rester un peu le soir. Le lendemain, c’est L. qui traverse la place, va chez la voisine, disparaît tout le jour et demande encore à dormir là-bas.
Le poirier et le pêcher agitent leurs branches dans la chaleur, l’herbe jaunit, les chats dorment contre les marches de l’église. Je n’entend pas une voiture. De la forêt au Rhône, le paysage est un. L’atelier n’a pas de fenêtre qui puisse s’ouvrir et il faut pour persévérer se mettre à moitié nu. Dans cet état j’écris des lettres fictives pour Voies secondaires, et parce qu’elles sont fictives — en partie au moins — il leur manque le coeur et le souffle. Il est à craindre qu’elles n’aient le caractère forcé de ces courriers écrits sur demande à des destinataires indifférents, lettres de remerciement par exemple. Mais si j’en écris dix, douze, ou plus, la fatigue aidant…