Lutte en vain, dit Gala. Et ces biens que tu achètes! Belle perte. Tes forces seraient plus utiles ailleurs. Mais elle se trompe. Je lutte pour m’éloigner, m’éloigner de tous et m’en rapprocher quand je le juge bon, quand on me le demande, hors les contraintes.
- Pourquoi arrête-t-il?
Parlant d’un sportif d’élite, si jeune.
On ne voit que le résultat spectaculaire de ses efforts. Quelques minutes pour mille heures d’entraînement. Rapport transposable à l’entière civilisation. Quand elle touche à son progrès maximum, dans les années 1990, elle n’a plus le force de tenir le cap. Ici et là, apparaissent les comportements exutoires. Dés lors, la société se scinde, devient schizophrène. Une partie du corps tend à l’accélération, l’autre à la démission. En apparence l’athlète court aussi vite, mais si on regarde de plus près il y a les béquilles, les bandages, la bouteille d’oxygène.
Dernières décennies du vingtième, un processus de décolonisation s’amorce. L’occidental perd son lieu. Qu’il soit de la ville ou de la campagne n’y fait rien: “je n’ai plus d’inscription dans un lieu, je ne colonise les richesses du lieu par un arpentage amoureux, imaginaire, intellectuel. L’acuité des sens baisse. Sans aller vite en besogne ni trop loin, cette colonisation première, naturelle, du lieu par le corps et par l’esprit, était la condition du ciel. Aujourd’hui les repère sont dans l’autre sans qu’il y ait de morale, car il s’agit de l’autre comme individu relatif, alter ego. Sans lieu ni talent de colonisation lui aussi cherche ses repères sur l’autre. En multipliant nos repères, nous sommes dans la société mais sans lieu ni verticale — sans ciel ni terre.
Enfouir l’homme dans le statut, marque du progrès. Lorsque le statut est enfoui dans l’homme, nous occidentaux sommes handicapés. Ce gars-là est un chef de gare. Il n’en a pas les signes. Tel autre un pharmacien. Est-ce un authentique pharmacien? Un pharmacien à qui l’on peut demander un médicament? Mais alors que fait-il là, sur ce banc, à jouer avec son fils? Marque du progrès, l’identification du statut par des signes — mais non sans dommages: l’enfouissement de l’homme dans le statut. Nous, occidentaux, connaissons: vous avez beau expliquer votre situation, l’interlocuteur ne sait que ses catégories. Aux extrémités de ce schéma, on trouve la barbarie. D’un côté par l’arbitraire de l’homme, de l’autre par la généralité de la raison.
“Demain, on va travailler sur les rivières.” Ce qui , dans la langage pédagogique, que répète ici Liv pour m’expliquer de quoi sera faite sa journée d’école , signifie qu’un biologiste les emmènera sur les berges de l’Allondon où il expliquera qu’une eau polluée rend le poisson triste.
- A la fin de l’exercice, on change l’eau, et le poisson retrouve son sourire.
Gauches ces militaires en permission. Trop carnés, trop épaulés. Bottés et noirs. Ils portent des sacs kakis. Qu’ont-ils défendu pour obtenir cette permission? Comment peut-on défendre? Et quoi? Défendre quoi au juste, avec ces poings, cette corpulence? Personne ne les remarque. Comme nous, ils sortent d’une costumerie.
En route pour Paris où je donne une lecture. La face tailladée. Pas beau. Le long de la voie, les arbres. Ils sont réels, enviables. Bellegarde au départ, Paris à l’arrivée. Deux villes sans poids. Ma sensation s’affirme au fil de la voie: lorsque nous atteindrons la buttée, en gare de Paris-Lyon, le TGV entrera dans le vide.
Pendant trois heures l’avion est au sol, j’ai tout loisir d’observer la femme qui occupe le siège à gauche du mien, deux rangée devant. C’est N. A cause d’une dépigmentation de la peau, elle cache ses poignets et je remarque à la racine des ses cheveux, sur le front, une lunule claire. Elle est d’une sensualité. On la dirait nue. D’autres hommes observent. Des hommes chenus, des retraités qui reviennent de leur golf près d’Alicante. Vingt ans plus tôt, j’ai connu N. à Budapest. Par idéologie, par masochisme, son père avait marié une communiste hongroise. N. venu le visiter fumait, mangeait, buvait, se droguait. Chacun de ses gestes démentait l’importance de la politique. Plus tard, à Paris, elle était psychanalyste. Elle dévalisait les traiteurs, accidentait des décapotables. L’avion est sur le tarmac. Immobile. Pas de créneau de vol. Le pilote multiplie les annonces réconfortantes. Une passagère réclame un Coca-cola. Le personnel de bord n’est pas autorisé à vendre. Il lui propose de l’eau.
- L’eau me rendra malade, s’écrie-t-elle.
Les autres passagers s’en mêlent. N. est au milieu. Elle ne remue pas un cil. Elle croise les jambes, glisse un doigt entre les pages de son livre, le tient fermé, sur la tablette. Indifférente. Parmi deux cent passagers N. est la seule qui n’est pas là.
Simon le stylite l’ancien. Il érige des colonnes successives, plus hautes chaque fois. La dernière mesure trente mètres. Groupés au pied de la colonne les fidèles attendent. Un système de treuil pour le ravitaillement et une barrière, elle lui évite de tomber de la plateforme. Le plus souvent il est debout, tourné vers le ciel. Parfois il parle. Les fidèles tendent leurs visages. Ailleurs, d’autres ermites s’élèvent, quittent le monastère, s’enfoncent dans la nature. Mais leur parage est trouvé. Les fidèles se pressent. Il leur faut déménager. Plus loin. Plus haut. Sur les lieux où ils ont prié s’établissent des monastères. Géographie de la pesanteur et de la grâce.