Un heure du matin. Enfin je suis seul, j’ai quit­té les écrivains. Je me hâte vers l’hô­tel du Départ quand je croise deux hommes tra­pus, au crâne ras, sans cou, bras gros et gras et duveteux. Des matons. Des démé­nageurs de pianos, des masseurs de cer­vi­cales. Non — l’un d’en­tre eux est l’écrivain O.T. Nos regards se croisent. Je vendrais ma mère plutôt que de lui parler.

Lente­ment je déam­bule au jardin des Halles. Fait le tour des rangs de prière dans St-Eustache. Je songe à saluer le père Oreste. De la salle parois­siale vien­nent les échos d’une activ­ité. Gens réu­nis avec entre les doigts de petits ver­res. Je m’a­vance quand… mon T‑shirt! Il porte mon nom en let­tres de flammes et un cru­ci­fix inver­sé au milieu. Une mau­vaise idée. Com­ment le père n’y ver­rait-il pas une inten­tion? Je ressors, m’assieds sur la place à la tête échouée. Plus loin des manoeu­vres serbes ivres alpaguent un touriste japon­ais. Il se dégage, effrayé. Je passe. Un fille se dirige vers les manou­vres. Ils bais­sent la tête, l’a­ban­don­nent à son pro­jet, pass­er. Je serai inter­venu. Puis rue de Riv­o­li, sous la puie. Et place de la Bastille. Un gamin en skate der­rière sa mère. Il s’es­saie à des figues de free. Il est nul. Envie de lui dire: t’es pas fait pour ça mon gars! Sur les march­es de l’opéra, un con­tin­gent nègre, des man­i­fes­tants, des sans-papi­er. Ser­rés dans les paniers, les CRS sur­veil­lent. Quelques nègres, allongés devant la vit­rine d’un com­merce désaf­fec­té, et mac­ulé, et sale — affich­es, graf­fi­tis, vom­is­sures — prient leur dieu d’im­por­ta­tion. Je marche lente­ment. Le train part dans 50 minutes.

Hôtel du départ. Où on me loge. Dans la soupente. La baig­noire en forme d’a­mende. Vue sur le ter­rasse de la gare Mont­par­nasse avec une émeute fes­tive à l’en­trée d’un bar sous tente dont le lumière est roulée par une boule dis­co. Depuis le matin, sen­sa­tion de remon­ter un fleuve à con­tre-courent. Main­tenant, glis­sé entre les draps je retrou­ve un équili­bre. Et j’é­coute. Fourmilière.

En face de la librairie de la Hune dans un bar à bières dont le serveur nous dit: je n’ai plus le choix d’autre­fois, la grande péri­ode est finie.
Il est tard, j’ai le cerveau dans les godass­es. Dix heures que nous pal­abrons. Popes­cu me tire par la manche de la veste:
- Ecoutez ce qu’il dit, écoutez donc!
Je dis que le nom­bre de livres écrits, pub­liés, le suc­cès, cela est sans impor­tance. Ecrire est une morale (pour cette dernière phrase, je ne la dis pas ain­si de peur que le débat ne reprenne, mais j’ai ma con­vic­tion : le livre est un objet de dimen­sion arbi­traire, il con­signe une par­tie de ce flux que l’écrivain pro­duit chaque jour et sans cesse. Et qui fonc­tionne comme la recherche d’un principe ultime dans un monde où n’ex­iste aucun principe ultime.
En face de moi, Jean-Marie. Il porte son feu­tre bas sur le front, une gabar­dine à col relevé, un cato­gan, son vis­age est translu­cide. Joseph Beuys mât­iné de Michael Jack­son. Et un prob­lème de vit­a­mine (au restau­rant, il fait retir­er de sa salade le vinai­gre, la moutarde, le sel, et mets de côté les noix. Pas de vin, mer­ci! mais, ajoute-t-il: je peux boire des litres de Vod­ka.) Pour répon­dre à la qusa­tion que nous posions (laque­lle au juste?), il explique l’esthé­tique de Klossovs­ki. Je ne tiens pas jusqu’au bout, car il se passe ceci: des femmes fan­tas­tiques se tien­nent con­tre la vit­re de la ter­rasse d’été. Il y a cinq min­utes, il en est venu une. Puis deux. Trois. Elle sont main­tenant dix, et con­tin­u­ent d’af­fluer. Grandes, élancées, cheveux plats et longs, elles se tré­moussent, télé­pho­nent, rient, ont des bottes, des sourires et elles pren­nent des pos­es, et elles se pho­togra­phient dans ces pos­es. Qua­tre au moins on les yeux verts.
Et l’autre, Klossovs­ki.
Le spec­ta­cle est indé­cent de beauté. On se sent petit. Comme on s’é­tait trompé de planète. Une autre rejoint le groupe… plus belle, encore plus belle, sidérant! Je me redresse dans ma chaise et regarde au fond du boule­vard. Il y a un prob­lème. Quelque chose m’échappe. Mais quoi? Un sim­ple ren­dez-vous de copines? Alors me vient cette idée nos­tal­gique. Elles font une sélec­tion. Ne devient leur copine qu’une fille qui répond à des critères de fess­es, de poitrine, de cheveux, de regard, de taille. Epatant. Je sec­oue la tête, je rou­vre les yeux. Elle sont tou­jours là. Elles gloussent. Arno Camenisch est à mon côté.
- Tu dis quoi de ça? je demande.
- Je suis assis dans la bonne posi­tion, je peux tout voir.
Ce qu’il veut dire, c’est que, con­traire­ment à moi, il est aux pre­mière loges, tourné vers le groupe des filles, de sorte que son regard peut paraître naturel, qu’il n’a pas besoin de se détourn­er. Il les fix­es, ébahi.
Et avec son accent suisse-alle­mand, souri­ant, comme s’il venait d’être foudroyé et qu’il cher­chait une expli­ca­tion à cet acci­dent, il dit :
- Incroy­able!

St-Ger­main-St Michel, entré dans ce périmètre, les pas­sants changent d’at­ti­tude. Ils sont au musée. Ils chu­chotent, pren­nent l’air con­cerné, com­mentent. Ceux qui man­quent de moyens, s’ex­cla­ment et provo­quent. Les touristes four­rent leur nez partout. Paris? Non — plutôt quelque chose qui représente Paris, en donne une idée (fausse.)

Cor­re­spon­dance Gide-Valéry, let­tre de 1898. L’empreinte du sym­bol­isme sur leur style est si grande qu’on cherche en vain le sens de leurs confidences.

Et le lende­main au Musée des colonies — appelons ain­si le Cen­tre nation­al de l’im­mi­gra­tion, lequel organ­ise une expo­si­tion sur le “foot­ball et l’in­té­gra­tion”. Lec­ture des Suiss­es cette fois. Plaisant, intéres­sant, une lec­ture. Je lis mal, du moins c’est mon impres­sion, pas à l’aise. La bataille de St-Eustache, voilà ce que je lis. L’opéra­tion dure une heure, peut-être plus, met­tons deux, et puis sans tran­si­tion nosu allons ren­dre vis­ite aux croc­o­diles qui nagent dans la fos­se en sous-sol du musée. Et les écrivains s’at­tar­dent. Ils plon­gent la tête dans les aquar­i­ums à pois­son, com­mentent les formes et les couleurs des pois­sons. Sur quoi pour­rait-on enchaîn­er, en con­tin­u­ant sur ce principe? Un saut à l’élastique?

Lecure des écrivains suiss­es à Paris. Les français d’abord, le same­di, à la bib­lio­thèque uni­ver­si­taire de la Sor­bonne. Je m’y rends à 17 heures. Des gardes m’ar­rê­tent devant la cour d’hon­neur. Quelle man­i­fes­ta­tion dites-vous? Un pom­pi­er m’ou­vre le bib­lio­thèque. Nous chemi­nons entre des étagères vides.
- C’est en réno­va­tion. Pour cinq ans.
Il pousse des portes, jure qu’il a vu entr­er un mon­sieur. Si c’est celui que je cherche? Je n’ai pas de nom. Mais le pom­pi­er est de bonne volon­té, dans sa loge, il doit s’en­nuy­er. Il pousse d’autres portes. En vain. Il n’y a per­son­ne. Revenu au point de départ, il insiste: il a vu quelqu’un, et nous repar­tons pour un tour. En fin de compte, nous apprenons par le chef des pom­piers que la lec­ture est à 19h00.
Je com­mande sur une ter­rasse de St-Michel une bière tiède et hors de prix. Je suis assis à deux tables de celle que j’oc­cu­pais il y a neuf ans, la nuit où N. m’a drogué. J’ap­pelle Edouard. Il tra­vaille sur le fonds Dous­set, au Pan­théon. Il me par­le de Dous­set. Qui est-ce? Pour le reste:
- Je vais très bien. Ma femme est con­tente que je passe plus de temps avec elle.
A 19h00, de retour dans la bib­lio­thèque, je m’assieds loin des écrivains français, trop loin (il y a peut-être des écrivains suiss­es dans la salle, mais je ne con­nais pas leurs vis­ages). Je m’aperçois un peu tard, lorsque le pre­mier entame son texte, que les lam­pes d’ap­point en forme de méduse placées sur les tables de tra­vail me ravis­sent la vue. Trois heures de lec­ture. Long, intel­li­gent. Pointu. Sérieux. Même les auteurs qui font rire: sérieux. A la sor­tie, je salue deux messieurs en qui je crois recon­naître des lecteurs. Ils dis­ent que non, que ce n’est pas eux. Popes­cu, à l’in­vite du quel j’ai répon­du — c’est lui notre entremet­teur — me ratrappe et se présente. ce qui est évi­dent pour tout le monde, ne l’est pas pour moi. C’est Popes­cu.
- Bon­jour je suis Daniel.
Et d’emblée, il me remer­cie d’être venu à Paris. Mais com­ment savoir qu’il s’ag­it de Popes­cu? Il porte un cos­tume élé­gant et déplacé, une large cra­vate, il a une gueule.
Nous allons au restau­rant. Les dis­cus­sions , rem­plies de références, de cita­tions, de noms, de sobri­quets, de tuyaux, de clins d’oeil me clouent le bec. On ne par­le pas du livre qu’on a lu. On par­le du livre qu’on a lu le matin et qui est sor­ti en librairie la veille. D’ailleurs les écrivains sont tous pro­fesseurs, doc­teurs, enseignants, chercheurs. Je com­mande de la bière, je ne sais plus rien.

Gare de Lyon, le voyageur qui a quelques min­utes s’éloigne des bou­tiques des quais, marche dans une rue, une autre, espère trou­ver pour moins cher le pro­duit qu’il emmèn­era avec lui dans le train. Une bois­son, un paquet de bis­cuits. Mais la cais­sière du super­marché porte un T‑shirt rouge Atten­tion chien méchant.

Fond de l’oeil trou­ble. Aucune eau, claque, res­pi­ra­tion, aucun air frais ne chas­sera ce trou­ble. Ou lente­ment. Sans l’in­ter­mé­di­aire, tant de regards croisés, et l’âme chao­tique qui remue dans la rétine.