Octobre — traversée de l’Espagne à vélo, d’Oviedo à Séville. Premières étapes sur les sentiers de la Via de la plata, puis à partir de Guijuelo, cité du cochon noir, la N‑635. Régime habituel, inchangé depuis le voyage sur le chemin de Saint-Jacques en 1991: dix heures de route interrompues pour le café et le menu ouvrier de midi (en fait, à deux heures). Le soir, bar à bières. Cette fois nous roulons avec peu de bagages. Le paysage est austère et misérable dans les Asturies, il se colore au-dessous de Salamanque. Sensation de silence pétrifié. Les paysans sont rares. Les villages trapus et sombres. Mais l’étendue, le ciel donnent au pays sa puissance. A l’étape, les gens sont aimables et directs. Vivants. Entiers. Le cinquième jour, nous passons les 900 kilomètres. A l’entrée de Séville nous sympathisons avec un juge qui roule devant nous. Il fait le guide et nous amène jusqu’à la cathédrale. Fatigués et content, nous cherchons un hôtel pendant deux heures et ne le trouvons qu’à la nuit, en banlieue.
Dans le sud-ouest, l’été dernier. Mes amis anglais font savoir au village qu’ils embaucheront un carreleur. Il en vient un, conduit par sa maman. Un homme de cinquante ans, bonhomme et peu causant. Il prend connaissance du chantier (une salle à manger à parer de tommettes), dit son prix. Le voilà engagé. Le lundi suivant, à la première heure, il déballe ses outils et se met au travail. Et le lendemain et tous les jours. A la fin de la semaine, il a posé une rangée de tommettes. Alors mes amis anglais comprennent: il n’a pas toute sa tête. Par courtoisie, ils n’en disent rien et l’homme continue le chantier, à ce rythme, amené par la maman le matin, récupéré le soir. Trois mois plus tard, le salon est fini. Lorsque mes amis me le montrent, en septembre, Dave a ce commentaire:
- C’est un homme méticuleux.
Il y a cinq ans elle se mariait. Ce matin, une lettre. La première en cinq ans. Elle voudrait que je rassure. Elle vérifie que je suis là. J’y suis et je réponds sans ambages. Longuement. Les jours passent, pas de réponse. Il n’y en aura pas. Dans quelques années, elle regrettera, comme elle a regretté, sans rien en dire, aujourd’hui. Jeu dont elle est la dupe.
La Suisse élit un représentant qui lui ressemble, c’est-à-dire sans compétence politique ni capacité à gouverner.Cette relation entre des sans-statuts est fondée dans l’histoire des Waldstätten. Pas de hiérarchie (les Habsbourg partent faire foirtune à l’étranger), de la pragmatique. Ainsi le gouvernement devrait s’abstenir de donner de la voix dans le concert des antions. La dérive actuelle est le résultat de la vanité d’un personnel piégé par la mondialisation. La Suisse pourrait être envisagé comme un modèle universel à ne pas suivre.
A Fribourg, les voisins paysans. A la retraite depuis un an, ils n’ont gardé que quelques vaches pour usage personnel. Pour l’apéritif que fait ma mère, ils apportent un saucisson et un paquet de biscuits. Lui marqué par le travail au botte-cul, sous les bêtes a les épaules déjetées, le menton sur la poitrine et sur le ventre. Lorsque nous parlons d’une maison dans la campagne alentour, ils la situent lui et sa femme, disent le nom de celui qui y habite, le nom de ses parents, de ses grands-parents et les états de chacun, leurs métier, leur naissance, leur mort. Au fil de la conversation, il apparaît que tous ces gens, jusqu’à Romont, appartiennent de près ou de loin à la même famille. Mais “aujourd’hui, on ne connaît plus personne.” Puis nous parlons du temps qu’il fait. Chutes de neige exceptionnelles ces deux derniers mois. J’approuve (d’ailleurs, hier, jour de Noël, je n’ai pu rouler jusqu’à la maison de ma mère, des congères barraient le route, la camion du lait venait de faire une embardée.) “Le pire, dit le voisin, c’était 1956”
- Cette année-là, il a fait ‑37. Mon cousin, qui était apprenti ferblantier, n’a pas pu redescendre à Oron à pied. Il avait que des socs aux pieds, alors le patron l’a mis à dormir dans la grange, emaballée dans une couverture de cheval, au-dessus de la fontaine.”