Tout fait réfléchir et incline notre déci­sion, mais ce qui par dessus tout incline notre déci­sion, c’est notre rap­port aux choses pos­sédées, le prob­lème étant que, faute de rien pos­séder, la déci­sion est prise par les autres, la pro­priété définis­sant seule aujour­d’hui la posi­tion de pouvoir.

Gala, par la fenêtre de son petit loge­ment crie, de façon à être enten­due:
- Tu me fais peur! tu me fais peur!
Je me tiens sur le pas de la porte, un paquet de chips et quelques bières à la main.
Elle n’ou­vre pas. Le voisin tape dans les pneus de sa jeep pour se don­ner une con­te­nance. Il surveille.

Avec Mohammed au restau­rant des Allo­bro­ges de Seyssel. Vue sur l’autre berge du Rhône et le monastère des Capucins où nous viv­ions avec Gala il y a cinq ans, avant que le pro­prié­taire, pour une lubie, ne nous en chas­se. Nour­ri­t­ure médiocre, mais l’in­vi­ta­tion de mon chauffag­iste me fait plaisir (j’au­rai préféré rester au jardin, à regarder les arbustes bour­geon­ner, à écouter les nou­velles de Fukushi­ma et de Lybie). Sur la ter­rasse, appren­ties coif­feuses et ouvri­ers du bâti­ment, les unes attiffées, les autres l’oeil rouge, la clope au bec. Mohammed racon­te l’ad­min­is­tra­tion, et sa bataille d’ar­ti­san qui s’in­stalle, à qui on refuse le per­mis, le tra­vail, le prêt d’ar­gent. Sen­ti­ment général de blocage: les français ne par­lent que de cela. Et fanfaronnent.

Sat­is­fac­tion à l’idée que je vais dormir. Je suis à mon bureau, jambes allongées dans la nuit. A la branche faîtière du poiri­er se bal­ance le bidon d’in­sec­ti­cide sur lequel la famille tire au pis­to­let. Je ne tra­vaille pas. J’ai quit­té le bureau. Sans dire que je ne reviendrai pas. Pas aujour­d’hui pas demain. Lais­sé la ville, quit­té la grande machine. Et la vue de mon lit, ce soir, avec ses draps beiges, ses tablettes trans­par­entes, ses lumi­naires en tubes, me rem­plit de satisfaction.

Mon ami roumain de Cor­bon­od en bleu dans sa vaste mai­son rachetée aux fail­lites après qu’elle a été saisie à l’Améri­cain dont mon frère était, par intérêt autant que par défaut, le gar­di­en et le fac­to­tum. Il ponce, plaque, enduit, colle, peint et fume. Vétéri­naire, depuis six mois sans tra­vail. Avec sur les bras ce chantier de qua­tre étages, un parc, une cave à cham­pagne dans laque­lle on rangerait une flotte de semi-remorques, un ruis­seau, des poulaillers, des remis­es, des bassins, une riv­ière, des hangars… Les traits tirés, l’haleine frot­tée d’ail il regarde l’am­pleur de la tâche et par­le de reven­dre. La veille j’ai fait le même raison­nement. Mais le matin nous recom­mençons les cal­culs, les pro­jets, les plans, les métrages, les mélanges.

Au télé­phone, Gala: “je t’aime” — mais j’ig­nore tou­jours où elle est.

Ayant assez lu, je sors dans la ville. Il est tard, c’est lun­di, j’imag­ine les rues apaisées. Mais elles sont noires, pleines d’om­bres, de recoins puants et le ciel crépite de feux. Je veux me ren­dre sur le lac lorsqu’une bande de goss­es surgie de la Servette me rejoint. Un petit roux détaché du pelo­ton m’ar­rache le car­ton que je trans­porte.
- Une wii!
- Pas du tout espèce de morveux, et d’abord on demande! D’ailleurs ce n’est rien. Ni une wii ni autre chose.
(J’es­saie de me con­va­in­cre que le car­ton est vide faute de me sou­venir de ce que j’y ai enfer­mé).
Fix­ant avec défi le groupe des enfants que ma résis­tance excite, je vois que tous por­tent des cas­quettes Mac­Don­ald’s et que le maître qui accom­pa­gne la course d’é­cole noc­turne baisse les yeux dans sa barbe pour excuser son impuissance.

Miraflo­res près Madrid. A trois voitures sur des routes qu’en­vahit une végé­ta­tion sèche, le long de pinèdes bruis­santes de gril­lons, nous gagnons les collines, puis, à tra­vers des hauts prés rouges de coqueli­cots, une berg­erie de vieilles pier­res fer­mée par un cade­nas. Les pères allu­ment un feu, nous jouons. Après la viande et le vin, on déballe devant nos yeux un plateau de pâtis­serie grande taille bondé de pièces ros­es, au choco­lat, à la pis­tache, à la crème, à la meringue.

Con­sulat des Etats-Unis, rue de Ver­son­nex, sur le quai du Léman. Car­reaux de faïence brune dans le hall d’im­meu­ble, portes d’as­censeur en métal. A déchiffr­er les plaques des raisons sociales, on ne sait où aller, comme si l’Amérique qui tient ici siège admin­is­tratif se cachait par­mi des dou­bles: Amer­i­cana, Inc. Corp, Cen­tre améri­cain, Col­son s.-a. De con­sulat, nulle part. Porte médiocre au pre­mier étage sur laque­lle est scotchée une feuille A4 por­tant inscrip­tion http//:usembassy.gov. Et l’ho­raire de bureau. Trop tard. Fer­mé après 13 heures.
Le lende­main, à peine poussée la porte de l’as­censeur, je bute con­tre le dernier venu d’une file d’at­tente con­ges­tion­née. Sur la palier, vingt indi­vidus, la mine basse, l’air inqui­et, suant, souf­flant. Au pla­fon­nier le néon tou­s­sote. L’en­trée de l’Amérique.

Edouard à la Galerie:
- Tu te sou­viens de Miche­line?
Une femme de cinquante, soix­ante ans, coif­fée d’un béret de cuir, intariss­able, ivre sou­vent, fumant à la chaîne des cig­a­rettes épaiss­es.
Vue pen­dant des années et la dernière fois il y a quelques semaines.
- L’autre soir, nous avons dîné chez elle. Au dessert, elle annonce qu’elle se sui­cidera le matin. Le matin, elle est morte.