Temps gris à l’ex­térieur du restau­rant. J’ai bu, je suis en chaus­settes. Tout vac­ille. Je dois pass­er mon bac, je déteste l’é­cole. Qu’ils me présen­tent à l’ex­a­m­en ain­si, je saurai. Pass­er trois années de plus sur les bancs est insup­port­able. Bien sûr l’u­ni­ver­sité…, mais j’y arriverai tout de même. Par d’autres moyens. Quand je ferme les yeux, une bal­ance appa­raît. Vie d’un côté, bac de l’autre. L’or­age éclate. Que fait maman? Elle paie l’ad­di­tion. Com­bi­en de temps faut-il pour pay­er une addi­tion? J’ai mon bac moi. Je ren­tre dans le restau­rant. Des ouvri­ers dînent à la table que nous avons quit­tée il y a un instant. La table est sur le chemin des toi­lettes. J’ai la nausée. Je marche sur la table, entre les con­vives. Mon pied pose à quelques cen­timètres du verre de bière d’un maçon por­tu­gais. A sa place je renon­cerait à boire cette bière. Retour des toi­lettes, maman par­le avec le por­tu­gais. C’est un homme gen­til, tra­vailleur. Il me sourit, il boit sa bière. Un homme gen­til. Je le salue. Pau­vre ouvrier.

En prom­e­nade dans les hauts de Neuchâ­tel je remar­que des cas­settes dis­posées sur morceau d’étoffe. A dis­tance, assis dans l’herbe, deux cou­ples d’ado­les­cents. Les cas­settes, sans nom des groupes, sont iden­tique à celles que je pos­sé­dais autre­fois. Je m’ap­proche. Les filles cherchent pro­tec­tion auprès des hommes.
- Vous con­nais­sez les noms des groupes?
- Je les ai pris­es à mes par­ents.
- Il y a un boot­leg de Blurt et un Frei­willige­seltb­stkon­troll.
- Je ne sais pas.
D’autres marchan­dis­es sont répan­dues dans l’herbe, par­mi lesquelles une série de jour­naux intimes. Je me penche, je lis, je recon­nais alors mon écri­t­ure, mon nom: ce sont mes jour­naux d’ado­les­cent.
- Et des dis­ques, vous avez des dis­ques?
- Qu’est-ce que c’est?
- Des vinyls?
- Laisse tomber, dit une des filles, ce type est dingue.

Je voy­ais. Je ne dis pas: j’ai vu. Je les voy­ais. Ils étaient en mou­ve­ment, et donc je les voy­ais, se tenir devant, pass­er, être là, s’en aller. Après quoi, je pou­vais me dire, sans exagér­er, j’ai vu. La rue, le lieu, la salle de ren­con­tre, prévue à cet effet, la ren­con­tre, était à nou­veau vide. Il étaient passés. On se touche pour véri­fi­er: mais oui, je suis tou­jours là, tout va bien, je vis, et c’é­tait mon but, en ce lieu, voir, être vu, par­ler, avec quelqu ‘un qui passe, et quelque chose s’est passé — quoi? Je cherche. Dépité, on s’adresse des reproches. Pour savoir. Eh bien, il n’est rien passé. Dure con­clu­sion. C’est réus­si. C’est réus­si. Après tout, ce n’est pas rien. Détru­ire une human­ité est une grande réus­site. Aujour­d’hui, voilà la chose accom­plie. Nous avons nos forces, nos pieds pour nous tenir à la hau­teur des vis­ages, les vis­ages des autres, et les autres ont les mêmes pieds, les mêmes jambes, les mêmes forces et se tien­nent à la même hau­teur, la bonne hau­teur pour fab­ri­quer, avec désir, un regard. Mais cela ne marche pas. C’est comme une machine qui eût été écartelée: ses rouages, en mou­ve­ment, ne com­mu­niquent plus. La parole échoue avant d’at­tein­dre  l’autre. L’autre per­son­ne, celle qui passe, l’autre vis­age, celui qui devait s’at­tarder, for­mer la pâte. Mais non. Cha­cun dérive, retombe, s’en­gloutit. C’est l’apothéose, c’est la fin. La nuit va pren­dre ses droits.

Gala vis­ite un apparte­ment. C’est exacte­ment ce qu’elle veut. Ce sera clair, c’est lumineux, c’est chaud. Elle oublie de dire que c’est grand, que c’est cher, que c’est moi qui paie. J’ob­tiens le dossier, je four­nis les cer­ti­fi­cats de salaire. On m’ac­corde l’ap­parte­ment. Elle ren­tre sur la Côte-d’Azur, ne donne plus de nou­velles. Quand j’en prends: je n’ar­riverai pas à faire le démé­nage­ment, c’est trop com­pliqué, et je n’ai pas l’ar­gent, il faut tout annuler.

Feu devant la mai­son. Deux stères par­ties en fumée depuis hier. Les voisins, inter­dits. L’un d’en­tre crie à tra­vers champ : tu ne veux pas le don­ner? tu ne veux pas met­tre une annonce? Il me sug­gère de le don­ner à Mal­fait.
- C’est un con! Pour lui, ce sera payant.
- Et pour moi?
- Tu te sers.
Il ignore que j’ai mis une annonce. C’é­tait il y a six mois. Un jeune du vil­lage voisin se présente.
- Il n’est pas très bon votre bois.
- Je le donne.
- Et vous m’aiderez à le trans­porter?
Il n’est jamais revenu. Le petit Swan, trois ans, lui, a tout com­pris.
- C’est bien, tu fais du feu dans le champ, comme ça, ça chauffe la maison.

Le maire sur­veille la mai­son. Les enfants sont là, ils jouent dans le talus, la voiture est garée. Il appelle la gen­darmerie. Les flics me tirent de ma sieste. Ils exi­gent à nou­veau de m’emmener au poste pour prélever mon ADN. Je répète ma posi­tion: jamais. J’ai écrit au Pro­cureur. Le Pro­cureur m’a men­acé de sanc­tions: une année de prison, 30’000 d’a­mende. Réponse : je prends acte des sanc­tions encou­rues. Ils sont infor­més. S’ils me tirent de ma sieste, c’est pour m’en­ten­dre au poste. Il veu­lent que j’ex­plique pourquoi je refuse. Expli­quer quoi? Crainte si je suis emmenée dans leur bunker qu’ils ne fassent le prélève­ment de force.

12 bouteilles de Côtes-du-Rhône dans le cad­die. La cais­sière se tourne vers la cliente.
- Alors, ça va mieux?
- Oui, il ren­tre de l’hôpi­tal aujourd’hui.

Plus de société, plus de rap­ports, plus de dia­logue, d’opin­ions partagées ou opposées, d’amour entretenu. Des indi­vidus sur un plan, qui se bous­cu­lent, se défient, se croisent et se décroisent. Le régime de la drogue. C’est à dire l’ar­gent pour ceux qui tra­vail­lent et la drogue pour ceux qui ne tra­vail­lent pas. Et une pro­por­tion de ceux qui tra­vail­lent employée à main­tenir l’équili­bre entre ces deux groupes, à main­tenir la paix.

Soirée à Fri­bourg avec C. Il entend ce que je pense, ne dés­ap­prou­ve pas. Déjà ça. Enfin, quelle est cette peur qui s’in­stalle et dont témoigne la gêne des inter­locu­teurs devant toute forme de pen­sée qui ne recoupe pas la pro­pa­gande du poli­tique­ment cor­recte? Encour­agé, je par­le. Des deux, je suis celui qu’on fusillera pour l’ex­em­ple. Puis, pro­jet de faire de la musique. Comme il y a trente ans:
- Je ne sais ni chanter ni jouer.
- Alors nous sommes d’accord.

Trois semaines de recherche. Je dresse des listes d’ap­parte­ment pos­si­ble, me famil­iarise avec le plan de Fri­bourg. Le soir, depuis le bureau — où je dors — j’ap­pelle Gala. Elle a mal au ven­tre, mal à l’é­paule, mal aux cheveux, sa journée a été épuisante. Elle n’a même plus à faire à manger, sa belle soeur s’en charge. Elle ne fait plus rien. Donc elle est épuisée. La loca­tion, lui dis-je, je dois  pren­dre une déci­sion. Gala: il faut que nous allions voir ensem­ble. Cepen­dant, elle est sur le Côte d’Azur. Et ne peut remon­ter tout de suite. Il lui faut trois jours pour se faire à l’idée du voy­age. Trois jours pour pren­dre une train. Entre temps, une régie me refuse un deux pièces idéale­ment situé. J’avais tout misé sur cet accord. J’en­tre­prends de nou­velles recherch­es, fais des vis­ites, jette mon dévolu sur un duplex face à la Cathé­drale, l’an­nonce à Gala. Elle s’en­t­hou­si­asme. Je demande les doc­u­ments, les rem­plis, joins les pièces, rap­pelle, con­firme. Gala: il y a des escaliers? Elle ne veut pas mon­ter les escaliers. Com­ment ça? C’est médi­cal, assure-t-elle, elle ne peut pas, mal à la hanche. La semaine suiv­ante, à Lis­bonne, elle porte des talons et pen­dant des heures fait les bou­tiques entre la Baixa et le Bair­ro Alto.