Réin­tro­duire la notion grecque du métèque, notion liée à la démoc­ra­tie. Nous n’avons ni l’une ni l’autre, que la foire aux apparences.

Au théâtre pour la pre­mière fois depuis huit ans. Dès les pre­mières répliques, je m’ef­force de penser à autre chose. Je fixe des objets, fais un plan de tra­vail, place mes ren­dez-vous, songe à mes lec­tures. Hélas je ne peux m’isol­er tout-à-fait. Les éclats de voix, les mou­ve­ments brusques me ramè­nent à la pièce. L’ensem­ble est mis­érable, inter­prété sans corps et sans voix. Pas trace du spir­ituel. Ici et là le texte est coupé d’ex­traits des clas­siques: Shake­speare, Molière, Racine. Alors j’é­coute et mesure mieux la déchéance de la langue, syn­taxe sans musique ni équili­bre, mots inap­pro­priés aux idées qu’ils cherchent à exprimer, vul­gar­ités de journalistes.

Il y a deux façons de détru­ire une ville: les bom­barde­ments et le con­trôle des loyers.

Ren­tré d’Av­i­la avec le texte sur les ver­ra­cos écrit dans la rue. En me ser­vant de la carte de la Manche, de la carte de la ville et des doc­u­ments du musée d’archéolo­gie, j’ai pu le met­tre au pro­pre en quelques séances de bib­lio­thèque et hier je suis allé voir G. afin de prévoir une ren­con­tre avec l’ingénieur qui a racheté des caiss­es de pièces du Mirage IIIC et a con­stru­it un avion dans son jardin. Ain­si prend forme ce livre organ­isé en trip­tyque qui fera pass­er le lecteur de la sculp­ture celte aux avions de chas­se de l’ar­mée suisse et à la pornographie.

Au silence mas­sif des monts qui sur­plombent le prieuré de Lhôpi­tal ont suc­cédé les voix et les rires qui s’élèvent de la rue du Criblet jusqu’à ma fenêtre de sorte que je vis et dors sur un bal­con de théâtre.

A Fri­bourg depuis six mois. J’habite au milieu des com­merces. La rue du Criblet est en impasse, l’ap­parte­ment au troisième. De l’autre côté de la rue le patron du Galopin tire des tables ron­des sur le trot­toir. Le matin un homme fume là, le soir une dame. Tous les jours, longue­ment, selon un horaire immuable. Sep­tem­bre tourne à la pluie, le patron du café bar descend le store, l’homme recule sa chaise. Octo­bre vient, la tem­péra­ture baisse, la femme passe une écharpe. Voici novem­bre. La dame ren­tre, pas l’homme. Un bon­net sur les oreilles, dès l’ou­ver­ture il prend place à sa table, dis­pose son paquet de cig­a­rettes, attend le café. Aupar­a­vant il ori­ente la table, met la chaise dans une posi­tion con­nue de lui seul. En été, si le hasard veut que la table soit occupé, il attend qu’elle se libère plutôt que de s’in­staller à la table voi­sine. Il a trente ans.

Les droits des étrangers. Quels droits? S’ils faut qu’il y ait des étrangers, com­mençons par énon­cer leurs devoirs.

Le temps régle­men­té du jeu est un temps per­du. Ven­dre­di G. organ­i­sait une soirée de jeux. Nous avons la société, pourquoi par­ticiperais-je à des jeux de société?

Demi ‑heure de course con­tre la pente, puis je pédale en regar­dant avec les enfantsStar­ship Troop­er, mas­sacre rigo­lo, pré­pare de la viande crue aux câpres, à l’échalotte, à la moutarde, au Whisky, ressens des ver­tiges, bois du vin, allume un feu. Nous retournons dans l’ate­lier regarder un Hitch­cock, La Corde. Les enfants au lit, j’avale un sachet d’aspirine, me couche. A trois heures Arto frappe à ma porte: “je n’ar­rive pas à dormir”. De mon côté pas fer­mé l’oeil: écrit trois pièces pour Sin­is­to­ria, mau­dit Gala, organ­isé mes entre­tiens avec les avo­cats, la banque, la police. Arto se ren­dort, pas moi. A 5h30 je suis debout et manque tomber dans la douche. Ver­tiges accen­tuée. Il pleut. Je glisse une fac­ture de l’as­sur­ance mal­adie et songe à me présen­ter aux urgences suiss­es une fois déposés les enfants à l’é­cole. Brouil­lard sur la route. La voiture d’en­tre­prise rem­plie de cadres pré­parés par la femme de ménage et son mari ce dimanche, de scotch, d’af­fich­es, de paires de chaus­sures (tra­vail-pluie-pas pluie), de man­u­scrits, de télé­phones, de livres. 6h20 arrêt à la boulan­gerie de Bel­le­garde, crois­sants de récréa­tion, baguette de sec­ours. Arto au train de Satigny, Loé à l’é­cole avec une heure d’a­vance sur la cloche. Olof­so en pyja­ma, à qui j’emprunte un cad­die à com­mis­sions mod­èle grand-mère. Autoroute pour Lau­sanne, embouteil­lage vers Morges. Dido, seul disque à bord, en boucle. Yver­don, aux Ingénieurs, halte toi­lettes, affichage et dépôts de fly­ers. Affichage en ville. Sourires dans les cafés. Des ivrognes et des vieil­lards au comp­toir. Il est tôt. Bru­ine. N’ayant glis­sé que CHF 0,50 dans l’horo­da­teur, je cours: 25 min­utes pour com­pléter la tournée. Neuchâ­tel. Dépôts et affichage à la Haute école de ges­tion, puis la voiture pour les bor­ds du lac, hau­teur uni­ver­sité. Je ren­tre dans les cafétérias, sac au dos, je scotche, je pho­togra­phie les affich­es posées. Neuf heures, 80 A2 dans la ville et dépôts pour le Cul­ly Jazz dans les bistrots. B. appelle. Il veut des ren­seigne­ments pour le devis Euroscg. Quel prix le visuel? Quel couleur les T‑shirt des employés? Où les trou­ve-t-on? Je toque aux vit­rines de H&m. Fer­mé: lun­di. J’in­siste. Une vendeuse ouvre. Elle con­seille. Des polos orange? Non, pas dans notre col­lec­tion d’été. Je rap­pelle B. Con­sulte le site de L.O.G.G. Ce que m’a dit la vendeuse de H&M. Puis direc­tion le canal de Thielle et Fri­bourg. Je cherche un restau­rant sur les bor­ds de route, repère au pas­sage la prison de Bel­le­chas­se (dont il est ques­tion dans la biogra­phie de papa que j’écris ces jours), plus d’essence, cherche la sta­tion la moins chère, roule sur Düdin­gen, renonce à trou­ver un plat du jour dans les vil­lages, gare la camion­nette devant la cathé­drale, com­mande le menu au Café des Arcades. La serveuse hon­groise apporte le plat avant la soupe, la patronne hon­groise apporte un café au lieu de l’ex­pres­so. Un client me livre des affich­es devant le café. Je déplace la camion­nette. Deux heures payées au-dessus de l’u­ni­ver­sité Mis­éri­corde. Un marteau-piqueur de vrille les oreilles tan­dis que je charge mon cad­die de fly­ers et d’af­fich­es, rem­plis mes poches de scotch dou­ble-face, de scotch clair, la tru­elle, la liste des lieux, la carte de Fri­bourg, les leviers pour cadres sécurisés, et le chif­fon, le pro­duit à vit­res, les deux porta­bles. Il pleut. Je dessers Tivoli, la rue du Tem­ple, le Bd de Pérolles, la route de la Fonderie. Au Fri-Son, les net­toyeurs me tirent un café. Je change les affich­es. Cadre dou­ble, celui des parte­naires, impos­si­ble à manip­uler. J’ai le mal­heur de pos­er les affich­es au sol, elles pom­pent l’eau sale. Et à mesure, il me faut jeter des kilos de papil­lons, de brochures, de cat­a­logues pirates dans des poubelles de villes faites pour les mégots cig­a­rettes, ser­rées comme un fion. Suis dans un tun­nel, au pas de course, lorsque le télé­phone sonne. Une dame. Vous pou­vez vis­iter main­tenant si cela vous con­vient. Je demande qu’on me répète l’adresse. En effet, c’est moi, mer­ci : j’ai envoyé une demande la veille. Je reviens à la camion­nette. Détrem­pé. Je retire mon pan­talon de tra­vail, mes godil­lots, mon gilet, je passe une chemise blanche, un jeans. Petite vil­la rue des Dail­lettes. La dame me fait venir à 16h30 pour que je ne réveille pas son bébé. Il est réveil­lé. Bel apparte­ment, avec jardin, mais : il faut faire la concierg­erie. Dame est bolivi­enne. Nous pas­sons à l’es­pag­nol. Je retourne gar­er au cen­tre, me change, cours à la rue de Romont, trie des pirates dans un présen­toir, me recoiffe dans un WC pub­lic. Deux­ième vis­ite. Prévue à 17h15. A l’heure dite je suis à la rue du Criblet. Mais je n’ai pas le numéro de l’im­meu­ble. Je cherche le nom de la locataire sur les éti­quettes des boîtes, ne trou­ve pas. Je cours jusqu’à la route des Arse­naux, fouille sous les affich­es, trou­ve mon bloc: c’est le 6! Je cours jusqu’au Criblet et sonne . Pas de réponse. J’ap­pelle le père de la locataire. Ma fille arrive, elle va vous ouvrir. Vis­ite de l’ap­parte­ment. 5 min­utes. Rien à voir. Petit, mod­erne, sans intérêt. Par­fait. Je dis: je prends. Je retourne aux Arse­naux. La neige com­mence de tomber. Autoroute pour Lau­sanne. Dido, en boucle. Détout par l’u­ni­ver­sité. Park­ing de l’In­ternef. Quand j’ou­vre le cof­fre, trois cent pro­grammes de la Mal­ley dance se répan­dent sur le park­ing. Les profs, les élèves, les sécu­ri­tas se deman­dent ce que je vais faire. Je charge mon sac à dos, affiche à la sor­tie des aulas, remonte dans la camion­nette direc­tion Genève. Au pas­sage, voiture en feu, flammes dans la nuit, elles dansent au-dessus du cof­fre. Plus loin, sur l’aire d’au­toroute, un stand de saucisse, et les pom­piers, les arbres dans la neige. Et tou­jours Dido. Je gare sur la place du bureau, décharge, jette les mac­u­la­tures, achète 1,5 litres de bière chez la Tamoul, pho­to­copie mon passe­port, mes fich­es de salaire, mes doc­u­ments d’as­sur­ance, écris une let­tre de moti­va­tion pour l’ap­parte­ment du Criblet, apporte ça à la poste, prend la BMW, passe la fron­tière, à Lhôpi­tal mange le fro­mage de chèvre que je traîne depuis la veille, prend des notes, lis Anony­mous, me couche, me lève à 8h00, vais chez les flics de Bel­le­garde leur con­firmer mon refus de prélève­ment ADN, ils me col­lent con­tre un mur, me pho­togra­phient, prenne mes empreintes, dix doigts et les paumes, avez-vous des tatouages? des cica­tri­ces? des pierc­ings? Quel est votre revenu men­su­el?
- Je refuse de répon­dre à cette ques­tion.
Pen­dant l’in­ter­roga­toire, j’ap­pelle Gala. Voix de fer.

Pan­talons et chaus­sures de tra­vail, gilet, cut­ter, litres d’eau chaude en bouteille, tru­elle, pro­duit à vit­re, déca­pant, les deux télé­phones, je sil­lonne Fri­bourg et pose les cadres d’af­fichage sur les armoires élec­triques, la ville est déserte le dimanche, calme le same­di, mais du lun­di au ven­dre­di la gare, Pérolles et Tivoli bour­don­nent lorsque les cours de l’U­ni­ver­sité, du Guintzet, de St-Michel, s’achèvent sur le coup des qua­tre heures. Je sta­tionne sous la Route des Alpes, me désha­bille dans la rue, passe un veste de cos­tume, un jeans, me coiffe, manque me bat­tre avec un con­duc­teur bour­ru qui bloque l’ac­cès à un park­ing rue Grand-Fontaine, il a une fraise en place du nez, une pipe entre les lèvres, une ven­tre de baleine qui rem­plit le pare-brise, furieux, pressé, je lâche et colle la camion­nette plus bas, sous l’escalier du funic­u­laire, remonte à pied. Un groupe de por­tu­gais crapote au pied d’un immeu­ble, je cherche le douze, monte qua­tre étage, sonne. Nele Nese­me­witz, jambes frêles, petite poitrine, les yeux très bleu, me fait vis­iter le deux-pièces, puis la cave, creusée dans la pierre la cave, puis la buan­derie. Comme je lui fais remar­quer qu’elle n’a pas la télévi­sion, elle dit “il faut lire et sor­tir”. De retour dans la rue, des putes négress­es,  les têtes hir­sute encadrées dans deux impostes, me sif­flent — plus bas, les por­tu­gais me rail­lent, j’ai ignoré ces dames. Je me rha­bille, pan­talons et chaus­sures de tra­vail, gilet, cut­ter et  pars sur Beau­mont grat­ter des armoires élec­triques, puis je roule sur Lau­sanne, charge des affich­es, sur Genève, réponds au mails, écrite à l’av­o­cat, écrit à la gen­darmerie (au sujet du prélève­ment ADN que je refuse et que le pro­cureur vient de con­firmer, et que je refuse encore et que je refuserai tou­jours), charge des cadres, sur Satigny, charge les enfants, sur Bel­le­garde, achète de la nour­ri­t­ure, me fais coif­fer chez Cer­tif’i­cat (ou une niais­erie de cet ordre), sur Lhôpi­tal, où je décharge les cadres, le sotch dou­ble-face, la bande étanche, les cut­ters, les éti­quettes, à temps, car voici la femme de ménage et son mari, les Voitur­ons. Je leur verse une bière prise Chez Ed, migraine assurée, et leur explique ce qu’il faut faire sur ces cadres. C’est son anniver­saire demain, dit la femme de ménage en mon­trant son mari, un homme amor­ti, jeune et gros, mais on le fêtera une autre jour, on va vous faire ces cadres. Et Gala envoie un mes­sage de son adresse incon­nue sur la Côte-d’Azur: c’est toi qui me télé­phone, moi je ne te télé­phone pas. Nous man­geons, nous regar­dons Hiber­na­tus, je couche les enfants, je lis un essai sur les Anony­mous, je me couche, on dit qu’il va faire beau