Le maire surveille la maison. Les enfants sont là, ils jouent dans le talus, la voiture est garée. Il appelle la gendarmerie. Les flics me tirent de ma sieste. Ils exigent à nouveau de m’emmener au poste pour prélever mon ADN. Je répète ma position: jamais. J’ai écrit au Procureur. Le Procureur m’a menacé de sanctions: une année de prison, 30’000 d’amende. Réponse : je prends acte des sanctions encourues. Ils sont informés. S’ils me tirent de ma sieste, c’est pour m’entendre au poste. Il veulent que j’explique pourquoi je refuse. Expliquer quoi? Crainte si je suis emmenée dans leur bunker qu’ils ne fassent le prélèvement de force.
Plus de société, plus de rapports, plus de dialogue, d’opinions partagées ou opposées, d’amour entretenu. Des individus sur un plan, qui se bousculent, se défient, se croisent et se décroisent. Le régime de la drogue. C’est à dire l’argent pour ceux qui travaillent et la drogue pour ceux qui ne travaillent pas. Et une proportion de ceux qui travaillent employée à maintenir l’équilibre entre ces deux groupes, à maintenir la paix.
Soirée à Fribourg avec C. Il entend ce que je pense, ne désapprouve pas. Déjà ça. Enfin, quelle est cette peur qui s’installe et dont témoigne la gêne des interlocuteurs devant toute forme de pensée qui ne recoupe pas la propagande du politiquement correcte? Encouragé, je parle. Des deux, je suis celui qu’on fusillera pour l’exemple. Puis, projet de faire de la musique. Comme il y a trente ans:
- Je ne sais ni chanter ni jouer.
- Alors nous sommes d’accord.
Trois semaines de recherche. Je dresse des listes d’appartement possible, me familiarise avec le plan de Fribourg. Le soir, depuis le bureau — où je dors — j’appelle Gala. Elle a mal au ventre, mal à l’épaule, mal aux cheveux, sa journée a été épuisante. Elle n’a même plus à faire à manger, sa belle soeur s’en charge. Elle ne fait plus rien. Donc elle est épuisée. La location, lui dis-je, je dois prendre une décision. Gala: il faut que nous allions voir ensemble. Cependant, elle est sur le Côte d’Azur. Et ne peut remonter tout de suite. Il lui faut trois jours pour se faire à l’idée du voyage. Trois jours pour prendre une train. Entre temps, une régie me refuse un deux pièces idéalement situé. J’avais tout misé sur cet accord. J’entreprends de nouvelles recherches, fais des visites, jette mon dévolu sur un duplex face à la Cathédrale, l’annonce à Gala. Elle s’enthousiasme. Je demande les documents, les remplis, joins les pièces, rappelle, confirme. Gala: il y a des escaliers? Elle ne veut pas monter les escaliers. Comment ça? C’est médical, assure-t-elle, elle ne peut pas, mal à la hanche. La semaine suivante, à Lisbonne, elle porte des talons et pendant des heures fait les boutiques entre la Baixa et le Bairro Alto.
Mon dernier voyage au Portugal date de l’année 1986. Avec quelques centaines de francs je versais ma part pour la location d’une chambre d’hôtel (médiocre, nous étions quatre dans une chambre double), mangeais, buvais toute la nuit et à la sortie des discothèques, pour gagner un autre lieu de fête, je réglais deux ou trois taxis. Premier sentiment ce soir, dans une cave du Bairro Alto où nous buvons un apéritif: rien n’a changé. Pourtant si: la composition sociale (mondialisation néfaste) et l’enthousiasme; visages las, pas lent, voix tenues. L’argent manque, cela ne fait que commencer. Du grand incendie des années 90, aucune trace. Mêmes immeubles trapus, vétustes, corsetés de poutrelles pour ceux qui vont s’effondrer. Et des rues pavées, en dos d’âne. Dans le Rossio, des touristes du Nord, parmi lesquels une majorité d’anglais reconnaissables à leurs bras nus et leur Bermudes. Les Lisboètes portent l’écharpe, le manteau, le chapeau. Aux intersections des Roumains pouilleux, des noirs qui traînent la savate. Des espagnols aussi, surtout des étudiants. Ils poussent des cris, parlent fort et rient. Talent baroque de ce peuple. Le Portugal est plus modeste, plus abattu. Cependant, la radio nous dit que l’Espagne est au bord de l’abîme. Qu’y a t‑il de vrai dans cette litanie de chiffres qu’énoncent les politiciens sans les comprendre ? Le sentiment de catastrophe générale, entretenu avec méthode, est accompagné d’un resserrement du contrôle sur l’individu. Par mesure de compensation, fidèle au régime général, je consomme de l’illusion: nous descendons dans le meilleur établissement hôtelier de la ville. Lit majestueux, gymnase, piscine, salle de relaxation, déplacements en taxis, restaurant midi et soir. Hier, je courais sac au dos dans les rues secondaires de Bienne, guettant les municipaux du coins de l’oeil, souriant aux serveurs pour qu’ils acceptent mes flyers. Une sorte d’équilibre de l’orgueil. Ici, les clochards dorment dans les fontaines et le personnel des magasins parle plusieurs langues: tous les Portugais ont été ou seront des émigrés. Et le dimanche, comme vingt ans plus tôt, nous tournons autour du jardin botanique — romantique, délabré, en pente et désormais payant — avant de trouver la porte d’entrée. Impression d’être revenu au vingtième siècle: peut-être le destin de siècle nouveau .
Décidé de prendre l’avion pour Lisbonne, ce qui exige de s’acquitter en un après-midi du travail de la semaine. Aussitôt les billets réservés, je pars coller des affiches à Yverdon, Neuchâtel et Bienne. Gala en pyjama boit le café dans l’arrière-boutique de l’Antiquaille. Elle projette de se laver les cheveux. Elle me rejoint à Fribourg, en fin de journée, pour la visite d’un appartement arrive à Fribourg, les cheveux sales. A Lisbonne, elle parlera toute la semaine de se laver les cheveux. Elle en reparle la semaine suivante.
Tu es sûr qu’il y aura assez de lumière? Il nous faut des chambres fermées. Je ne pourrai rien payer avant juin. Ces remarques, Gala ne les fait pas d’un coup, mais au goutte à goutte. Tel appartement que j’ai visité et dont je lui expose le qualités, n’aura pas assez de lumière, tel autre pas assez de plafond. Cela, de France, par téléphone, sans avoir vu aucun des appartements. Comme je m’énerve, elle prend une décision: dès ce soir, je vais lire toutes les annonces. Or il y a un mois que nous avons résolu de chercher, et donc un mois que je cherche. Mais elle vient de trouver mieux. A propos d’un appartement que je suis sur le point d’obtenir et au sujet duquel elle s’est dite “très excitée”: s’il y a des escaliers, c’est impossible. Je fais valoir qu’il s’agit d’un immeuble bas, que l’escalier compte au plus trente marches. Un jour de silence, puis: mon chéri, c’est impossible.
Il neige, il vente. Moins 15 degrés. Les trottoirs sont gris et durs. De retour du Victoria Hall où j’ai distribué des brochures pour le tricentenaire Rousseau au public d’un concert rock, je cadenasse mon vélo devant la Buvette des Cropettes. Quelques buveurs appuyés au comptoir, le poêle ronfle. Le serveur est un grand garçon que je ne connais pas. Un fille se dégage, me cède la place. Je le fixe. Il parle avec un client. Continue de parler. Je le fixe. Mon regard pèse sur lui. Il l’ignore. Je l’interpelle. Il enchaîne des gestes, me sert une bière, cela, sans cesser sa conversation. Il tend la main sans me regarder, puis accoudé poursuit sa conversation.
Je songe à ce que je vais faire puis j’y pense, organisant les actes, situant les lieux, et, ce n’est pas nouveau, sans douter de la possibilité de réaliser cela comme je le pense, ce qui me plaît, surtout quand je suis immobile, par exemple couché, cherchant le sommeil, toutes lumières fermées, dans le noir donc, disposant d’un espace à délimiter, colorer, habiter, puis quand l’opération tend à l’achèvement, je reviens au point de départ, la songerie, la pensée, dans le moment où elle s’engage, devient créatrice et je place en regard de la première vision, une seconde vision, puis à côté de la seconde une troisième. Alors je peux revenir à ma position réelle, par exemple couchée et établir avec certitude, sans affecter en rien ce merveilleux spectacle des avenirs parallèles, qu’il faudra commencer par détruire toute la situation présente, mais au lieu que cela ne tourne à la violence, il me suffit de fixer la vision qui, plus que les autres, trouve grâce à mes yeux et l’état présent, être couché si je le suis, dans un lit, le lit dans une maison, la mienne, à Lhôpital, au milieu des champs neigeux, du Jura glacé, avec telles coordonnées terrestres, tout cela tombe dans le néant et la vision acquiert alors une telle netteté que mon conviction est faite : quelque chose de si net ne peut que se réaliser si je le désire.