Je gare la voiture con­tre le tas de neige, trans­porte ma valise, mon sac de couchage, mon man­teau et ma veste. La nour­ri­t­ure, les restes du pique-nique, trois paires de chaus­sures, j’ou­blie mon portable, le chat miaule, je retourne à la voiture, veux ouvrir, le froid bloque le ver­rouil­lage élec­tron­ique, je pose  la pile de CDs sur le sol glacé, j’ou­vre au moyen de la clef de sec­ours, le chat me grimpe le long de la jambe. Quand je pénètre enfin dans la mai­son, je trou­ve la chaudière arrêtée. Dans l’ate­lier où j’écris, où je dors, où je vis en l’ab­sence des enfants, il fait — 5 degrés. J’ap­pelle Mohammed. Il vient. Il démonte. Je me gèle. Je range la nour­ri­t­ure, remets mes gants. J’ai deux jours pour avancer le livre. En com­bi­en de temps la tem­péra­ture va-t-elle remon­ter? C’est l’af­faire de quelques heures, assure Mohammed. Et pourquoi cette chaudière, qui n’a pas six semaines, s’est-elle arrêtée? Il n’en sait rien. Qua­tre heures plus tard, il fait nuit, Mohammed est devant la machine, il jure. Quand je me couche avant minu­it, habil­lé comme un cos­mo­naute qui tente une sor­tie, il fait 5 degrés. Le chat dort dans la véran­da, je dors dedans. La dif­férence est min­ime. Le vent hurle. Le mate­las, les draps, le duvet, la cou­ver­ture, le cou­vre-lit ont le poids et l’hu­mid­ité des algues. Je me réchauffe dans ce cer­cueil. A trois heures trente la chaudière s’ar­rête. Le matin, je rap­pelle Mohammed. Ma mai­son est une pas­soire. Voilà ce qu’il dit. Et pourquoi ne l’a-t-il pas dit plus tôt? Je luis ai remis CHF 25’000 francs. Il bidouille les tuyaux. J’es­saie d’écrire. Il télé­phone au fab­ri­cant de la chaudière, des Alle­mands. Je les ai choisi parce qu’ils sont Alle­mands. Au bout du fil, un Français. Les Alle­mands délèguent aux Français. Atti­tude du vendeur, la réthorique. Racon­ter n’im­porte quoi, ne rien faire. Un Français. La mal­adie de car­ac­tère habituelle. Que le dia­ble les emporte. Tous et vite. Mohammed, qui est maro­cain, comme son nom l’indique, un maro­cain du Maroc, pas un maro­cain de France, s’én­erve. Je lui prends le com­biné des mains, je m’én­erve. Le Français con­tin­ue, il pérore seul. A neuf heures du soir, Mohammed revient des combles: les tubes ont gelé. Eh bien, dis-je, voilà qui est fait! Détrompez-vous, Mon­sieur Alexan­dre, ils vont gel­er encore puis éclater. La suite est affolante: de l’eau dans toute la mai­son, bien­tôt trans­for­mée en glace, puis à nou­veau en eau. Pour l’écri­t­ure j’a­ban­donne. J’an­nonce que je vais faire du vélo. Aupar­a­vant, je véri­fie s’il y a de l’eau chaude. Il y en a. Je pédale pen­dant deux heures dans l’ate­lier par zéro degrés, je me douche, je décap­sule des bières, je recom­mence à avoir froid. Le lende­main je pars tra­vailler. Deux jours plus tard, je reviens dans la mai­son. Mohammed est tou­jours sur place. Il a enlevé mes tapis, sor­ti mes édredons des plac­ards, emporté mes mate­las, mes servi­ettes de bains, mon­ter le tout dans les combles pour fab­ri­quer un tun­nel autour des con­duits. Il m’ex­plique com­ment ça fonc­tionne. Il souf­fle de l’air chaud au moyen d’un propulseur à gaz dans le tun­nel en espérant que les con­duits dégè­lent. Il y a un autre type dans la mai­son. Un chauffag­iste de Bel­ley­doux. Où est-ce? A la fin du monde, répond-t-il sans rire. Puis: votre baraque, c’est comme une casse­role sans cou­ver­cle… Je l’in­ter­romps: je sais! Je con­sulte la météo. Cette nuit il va faire  — 16 degrés. Mohammed com­mande du mazout. Assis sur un radi­a­teur élec­trique j’écris pen­dant une heure. Mohammed veut me mon­tr­er la cuve. Eh bien? Il pré­tend que lorsque je l’ai faite rem­plir, le type m’a fait payé plus de fioul qu’il ne m’en a ver­sé dans la cuve. Il explique: il faut se tenir à côté du camion et gardé l’oeil sur le comp­teur sinon le type garde le fioul pour lui. Là-dessus il démarre la chaudière. Il admet qu’il y a encore un radi­a­teur qui ne fonc­tionne pas, mais, dit-il, d’i­ci une heure ce devrait être bon. A deux heures du matin, je n’en­tends plus le ron­ron­nement de la chaudière. Je me lève, je descends. Elle est arrêtée. Je me recouche. Je me relève. Et si l’eau venait à gel­er? Dans l’évi­er, aux toi­lettes, à la salle de bains. Je coupe, je purge. Au réveil j’ai un mail du Mex­ique. Edouar­do me dit ” J’ai enten­du par­ler de la vague de froid en Europe. En dépit des avancées sci­en­tifiques en matière de cli­mat, je me demande si la présence simul­tanée de tant d’être humains dans la même espace avec un cer­tain type de com­porte­ments et d’é­mo­tions n’a pas des inci­dences sur le cli­mat. De fait, d’après mes obser­va­tions, depuis le début de la crise économique en Europe, la société est comme con­gelée et le froid qui règne ces jours sur ta région offre une intéres­sante image symbolique”

Sur le pont d’un paque­bot noir. La mer est d’huile. De légers flots appa­rais­sent. Puis des vagues. La mer se démonte. Je m’ac­croche au bastin­gage. Le paque­bot tangue et bas­cule. Il va se couch­er. Rapi­de cal­cul: si je suis blo­qué sous la coque, aurais-je assez de souf­fle pour retrou­ver l’air libre?
- Maman! maman!
- Qui appelez-vous? demande un autre naufragé.
- Ma femme.
Je suis pro­jeté dans l’eau. Je nage. Longues coulées. Enfin j’aperçois les blocs de pierre du quai. Je me hisse sur le para­pet. Des routards con­sul­tent un livre.
- Vous cherchez aus­si une guest­house?

Lec­tures à la librairie du Rameau d’or. Arrivé avec retard par suite d’une infor­ma­tion erronée sur le lieu de la soirée je con­tourne les vit­rines pleines de livres. L’écrivain qui lit debout pour l’au­di­ence me tourne le dos. Mon va-et-vient attire les regards des per­son­nes assis­es. Enfin j’aperçois C, la représen­tante de l’Age d’homme. D’un signe j’es­saie de faire com­pren­dre que je vais dîn­er et reviendrai. Lorsque je reviens en com­pag­nie d’un cou­ple d’amis, il ne reste qu’un auteur, le libraire, deux ama­teurs et C. Nous gagnons un autre restau­rant. Six à table, puis sept. Ma capac­ité d’é­coute est vite frus­trée. Les dia­logues sont lents. Ils ne dis­cu­tent pas, ne débat­tent pas, ne fusent pas, ils traî­nent. Il ne mon­tent pas en inten­sité, ils s’ac­cor­dent. A ma droite l’un  des auteurs. Il présen­tait son roman. Regard per­du, présence non­cha­lante. S’il s’ex­prime sur l’écri­t­ure, c’est sans entrain. Peu d’én­ergie, peu d’ex­pres­sion. Phras­es sans méti­er, répliques molles. J’é­coute à droite, à gauche, j’é­coute le bout de table, je reviens à l’au­teur. Qui boit en silence. Oui, il ne reste qu’une option, boire. Pour se couper de cette demande pres­sante d’un dia­logue vif où jouer du fleuret. Ce que je fais. Je com­mande un tournée, èuis une sec­onde et une troisième tournée. La bière est tiède. Songe à , comme dit  Dans Le cré­pus­cule des idol­es Niet­zsche fustige la bière. Elle est repon­s­able de l’e­sprit grossier des étu­di­ants d’Alle­magne Aplatisse­ment des nerfs, qual­ités qui s’é­moussent, je préfère les imputés  àa lachimie qu’à la démo­bil­i­sa­tion de l’e­sprit. Et encore, il me sem­ble que je me noie avec trop de lenteur. Une heure, deux. Quand c’est fait, que je suis asez pâteux pour n’avoir plus toutes mes fac­ultés de répar­tie, les gens se sépar­ent, vonj se couch­er, et je demeure seul.

Le car­ac­tère, qui est une force, amène à con­tr­er les ten­dances assim­i­la­tri­ces de la société dont le but avoué est de détru­ire l’indépen­dance de ses sujets. Mais ces manoeu­vres d’as­sim­i­la­tion  ne sont pas con­trées sans recours à une néces­saire agres­siv­ité, laque­lle, bien­tôt organ­isée sous la forme d’un recours per­ma­nent, génère dans le sujet une méchanceté fondamentale.

Les enfants dressent le cou­vert. Pour faire face à cette oblig­a­tion, ils la trans­for­ment en jeu. “On dit qu’on est dans un restau­rant”. Pour l’adulte, c’est l’ar­gent qui joue ce rôle. Le tra­vail, avec les peines qu’il impose, est sub­limé dans la représen­ta­tion de l’ar­gent. Celui-ci ouvre sur un monde de pos­si­bil­ités. Et si l’ar­gent pro­duit par notre tra­vail est en quan­tité insuff­isante, son épargne per­met aux plus mal lotis de spéculer sur la sat­is­fac­tion de leurs désirs. Ce faisant le méti­er est trans­for­mé en tra­vail: cal­culé en fonc­tion de l’ar­gent, il devient en effet quelconque.

Jan­vi­er, zone indus­trielle de Vernier à l’aube — un jeune homme en bermudes marche à grands pas lisant L’âge de l’ac­cès de Rifkin, livre que je recon­nais à sa cou­ver­ture tan­dis que je suis blo­qué dans l’embouteillage.

Avant qu’ils ne nais­sent je dis­ais de mes enfants, à qua­torze ans je les lais­serai libres. Dan un peu plus d’un an Arto aura cet âge et je vois dans quels chemins ils se four­voierait si je fai­sais comme j’ai dit, ados­sant ses vues à d’autres gamins mieux aguer­ris mais pas plus clair­voy­ants. Cepen­dant, sur le principe, je ne change pas d’avis. La lib­erté de s’ou­vrir à la société devrait com­mencer à qua­torze ans. Par cet exem­ple, la dis­tance entre ce qu’on croit juste et ce qu’on fait est bien mesuré.

C’est bien tard que j’ai com­pris la nature femelle de la femme. D’ailleurs, il est incom­préhen­si­ble. Le charme serait rompu et il n’y a nul signe qu’il se rompe. Aupar­a­vant je le voy­ais par moment comme on ver­rait en eau vive briller le dos d’un pois­son qui se tourne.

Sur ma table de nuit un ours en peluche sor­ti d’un car­ton que mon frère remuait dans la ferme de famille et qu’il allait jeter. C’est, enfant, l’ours que j’ai gardé le plus longtemps avec moi. Il ne m’a pas été acheté, je l’ai reçu de ma grand-mère. Aupar­a­vant, il avait dû appartenir à mon père ou à mon oncle. Il est élimé, son muse­au a été déchiré et recousu. Je l’ai posé sur la table de nuit et il n’en a plus bougé. Un psy­ch­an­a­lyste s’empresserait d’en tir­er des con­clu­sions ravies et si je lui dis­ais que c’est le fait du hasard, il rétor­querait qu’une telle chose n’ex­iste pas.

Alors me vient l’idée d’écrire pour les enfants un livre. De quoi il trait­erait? Je l’ig­nore. En aucun cas de morale. De sur­croît, il aurait une util­ité rel­a­tive, étant don­né qu’ils ne le liraient qu’une fois adultes, prop­bable­ment à l’âge où l’on se met en tête d’écrire un livre pour ses enfants.