Lecture de J‑J. au Musée d’art moderne de Genève suivie d’un repas au restaurant. A table conversation d’apparatchiks de la culture: bourses et subventions, subventions et postes, postes et carrière. Je suis assis entre deux femmes. D’après la gouaille des françaises. En fait, des Marseillaises. Je fais signe que je ne mangerai pas. Comme il vaut mieux adapter son discours à l’interlocuteur sous peine de commettre un impair — je pourrais me révéler utile — elles me demandent ce que je suis. Ah, vous êtes Suisse? Maintenant qu’il est établi que je ne suis personne, elles échangent les informations du jour: les aides municipales, elles ont fondu, telle élue de droite, un crabe, la maison de la poésie, un beau projet, et pour conclure: Marseille est un ville dure. Oh moi, dit la première, je passe mon temps dans mon atelier. Après quoi elle explique à la tablée qu’il s’agit d’un pauvre atelier avec vue sur la mer, dans un quartier malfamé. L’autre se répand en imprécations contre un commissaire d’exposition. Après cette passe d’armes, les deux artistes marseillaises s’adressent aux Français qu’elles ne connaissent pas: et vous, vous vivez où en France? Il apparaît alors que tous les Français qui sont autour de la table, y compris les Marseillaises, vivent à Genève.
Le Professeur juge mon style classique. Ce qu’il entend comme une critique est pour moi une satisfaction, classique voulant dire pour lui passé, pour moi hors du temps. L’origine de son jugement est évidente: la phrase doit bouleverser la syntaxe pour marquer l’histoire. C’est établir la priorité de la forme et exiger l’art pour l’art quand je privilégie le sens.
Au théâtre pour la première fois depuis huit ans. Dès les premières répliques, je m’efforce de penser à autre chose. Je fixe des objets, fais un plan de travail, place mes rendez-vous, songe à mes lectures. Hélas je ne peux m’isoler tout-à-fait. Les éclats de voix, les mouvements brusques me ramènent à la pièce. L’ensemble est misérable, interprété sans corps et sans voix. Pas trace du spirituel. Ici et là le texte est coupé d’extraits des classiques: Shakespeare, Molière, Racine. Alors j’écoute et mesure mieux la déchéance de la langue, syntaxe sans musique ni équilibre, mots inappropriés aux idées qu’ils cherchent à exprimer, vulgarités de journalistes.
Rentré d’Avila avec le texte sur les verracos écrit dans la rue. En me servant de la carte de la Manche, de la carte de la ville et des documents du musée d’archéologie, j’ai pu le mettre au propre en quelques séances de bibliothèque et hier je suis allé voir G. afin de prévoir une rencontre avec l’ingénieur qui a racheté des caisses de pièces du Mirage IIIC et a construit un avion dans son jardin. Ainsi prend forme ce livre organisé en triptyque qui fera passer le lecteur de la sculpture celte aux avions de chasse de l’armée suisse et à la pornographie.