La tentation du journaliste à l’ère numérique est de rapporter les faits avant qu’ils ne se produisent.
Roulant dans la ville avec trente boîtes de biscuits dans le sac à dos je me demande ce que je fais — j’apporte un cadeau de Noël aux commerçants qui hébergent nos présentoirs à papillons. Ils prennent la boîte, la considèrent, regardent ma casquette Affichage Vert, me remercient et je repars sous la pluie. Le sourire que je fais au moment de leur remettre la boîte me met de bonne humeur et me permet de sourire avec plus de conviction à mesure que la tournée avance. Tout de même, je m’étonne de ce que je fais.
En juin, comme nous traversions à vélo le Portugal et l’Espagne de Porto à Alicante, nous avons soudain plongé dans un vallon bruissant de feuillages où aucun homme peut-être n’avait jamais marché et les odeurs étaient si vives que le monde habituel m’apparut privé de vie. Aussitôt me vint le projet de créer à travers un texte une géographie des zones en fonction de leur parfum: vierge ou inodore, empoisonné ou artificiel, et de décrire les quelques lieux d’Europe qui n’ont pas encore été déflorés par la civilisation.
Lhôpital, août 2012 — fâché d’avoir la vue prise par des ronces, des framboisiers sauvages et un noisetier qui s’élèvent à plusieurs mètres cachant les Aravis et le Mont-Blanc, j’écris pour la troisième fois au propriétaire des champs pour me plaindre que son homme de main, paysan dans le village de Chanay, contourne chaque année d’un peu plus loin, perché sur son tracteur, la mauvaise herbe pour n’avoir pas à s’y attaquer. Quand je m’aperçois que je ne sais plus le nom de ce propriétaire. Je vais à la mairie me renseigner. Elle est fermée. Je vais chez les maire. Il est absent. J’écris au maire. Il me répond qu’il n’est pas de sa responsabilité de m’informer des noms et qualités des autres villageois et que je peux me rendre au cadastre. J’écris une recommandée pour exiger de savoir le nom de mon voisin. Une avocate, engagée par le maire, me répond que M. le maire de Lhôpital n’est pas tenu de répondre à ma question. Je fais savoir à l’avocate de M. le maire de Lhôpital que j’offre volontiers (et gratuitement) à M. le maire de Lhôpital le roman administratif de l’écrivain soviétique Alexandre Zinoviev à des fins d’édification. Aujourd’hui, six mois après cet incident (et la coupe à la sueur de mon front des arbres du voisin), je reçois du Trésor la taxe d’habitation qui couvre les frais de la mairie.
Inspection du monde intérieur dont on croirait qu’il ne reste rien que la conscience de s’y être livré alors que les conséquences sont nombreuses et d’abord sur le monde réel, le monde commun, le l’autre dont part l’introspection. La qualité du regard porté sur le monde commun change. De même change la capacité à dire de façon complexe ce qui paraît simple, et peut-être, à force, de dépasser le complexe pour aboutir au simple, ce simple-ci ne devant rien à ce simple-là, l’un étant apparence, l’autre vérité. Mais encore, par l’introspection, le renouvellement des outils de l’exploration et leur plus grande portée, de sorte que le monde intérieure présente sans cesse des attraits nouveaux. Enfin, dans une approche mystique de la géographie, la représentation de ce monde intérieure comme possédant les limites que l’effort d’exploration, en le parcourant, fixe.
Le projet de l’Université de la singularité de calculer le vivant est le dernier avatar de l’exploitation de l’homme par le Capital. Fondé sur le dualisme philosophique (chez Descartes le corps séparé de la conscience n’est jamais récupéré), rendu possible par la financiarisation de l’économie, il théorise au-delà du ghetto (riches séparés des pauvres) deux espaces séparés: celui des esprits (les rejetons de l’élite) qui interagissent par des calculs et celui des corps esclaves du travail, de la souffrance et de la maladie (l’humanité telle qu’on la voit aujourd’hui). Ou plutôt un espace-monde et un non-espace dont la préfiguration est le virtuel, le premier étant au service du second.
Drame de l’immigration, dont nous sommes les victimes silencieuses. Les maîtres sont à table. Par charité, par intérêt, par lâcheté, par calcul, ils convient à dîner la cuisinière, la femme de ménage et le garde-chien. Le personnel ne veut pas. Les maîtres insistent. Le personnel se résigne, finit par s’asseoir. Aussitôt stupeur des maîtres, ces gens-là mangent avec les mains ! Les maîtres se consultent: s’ils renvoient le personnel dans ses quartiers, c’est la guerre. Ils fermeront les yeux. Mais fermer les yeux ne suffit pas, le personnel mastique et grogne. Alors les maîtres renoncent à leur places et quittent la salle.
Lors de la publication des Trois divagations sur le Mont Arto, l’éditeur Alain Berset m’a fait acheter cent exemplaires du livre, exigence dont je relève aujourd’hui seulement la médiocrité. Médiocrité et prétention: ne pouvant vivre de son travail, au demeurant excellent mais dont le marché hélas n’a que faire, la personnage exige que l’auteur rétablisse à ses dépends une sorte d’injustice dont il se sent victime. Il ne m’était pas venu à l’idée (et il ne peut venir à l’idée de cet éditeur) que ce raisonnement a valeur exponentielle pour l’écrivain, mais surtout, que pour payer cette somme, je collais alors des affiches à vélo dans Genève dès 3 heures du matin.