Au gym­nase de l’hô­tel, entre deux rangées de vélos sta­tiques sur lesquelles péda­lent des arabes voilées je saute à la corde. Exer­ci­ce à leurs yeux féminin à en juger par l’é­ton­nement dis­cret qu’elles man­i­fes­tent. Eton­nement crois­sant à mesure que le temps passe: je saute 35 min­utes sans inter­rup­tion, ce qui me vaut, faute d’avoir tenu compte de la dureté du sol, un mal de mus­cles carabiné.

Deux droites; l’une répub­li­caine et tech­ni­ci­enne, désireuse de favoris­er sur une base libérale les intérêts de la moyenne et grande bour­geoisie, l’autre nationale, scep­tique devant la Démoc­ra­tie, fon­dant le pro­jet poli­tique sur la notion d’héritage partagé, tra­di­tion, langue et valeurs. A ces deux droites iden­ti­fiées, il con­viendrait d’en ajouter une troisième, dévoyée et nihiliste, celle que représen­tent hors toute for­ma­tion par­ti­sane les lob­bys néo-libéraux et leurs insti­tu­tions (ban­ques, ban­ques cen­trales, organ­i­sa­tions internationales).

Soirée du nou­v­el-an entre adultes à l’hô­tel Lega­cy. Le genre de fête qui me fai­sait juger aber­rante la façon de s’a­muser de mes par­ents. Habil­lés, coif­fés, chaussés, nous prenons l’apéri­tif dans une salle de restau­rant dont la baie vit­rée donne sur le Mont Sco­pus, parta­geons des mezze puis de la viande, assis­tons à des dans­es, dan­sons à notre tour, et quand sonne minu­it le per­son­nel sabre le cham­pagne et fait tourn­er des desserts.

Arrivés dans l’après-midi du 31 décem­bre à Jérusalem nous par­courons la vieille-ville de la porte de Damas au Mont des oliviers. Au loin, sur la tombe de Zacharie, les mêmes sil­hou­ettes dansantes de juifs ortho­dox­es qu’au mois de juin lorsque je finis­sais mon périple Easy­jet. Nous revenons vers l’hô­tel par la porte de Jaf­fa et l’ex­térieur de la muraille.  Retrou­ver des per­son­nes entre­vues quelques mois ou quelques années aupar­a­vant assis­es au même endroit et occupées à la même activ­ité est amu­sant. Le sou­venir se matéri­alise sous nos yeux. Par exem­ple cet épici­er qui tient bou­tique en face du Jardin du tombeau. D’après les gar­di­ens du lieu (par je ne sais quel hasard de l’his­toire une fon­da­tion anglo-sax­onne), Jésus aurait été enter­ré dans une cav­ité de la roche, en ce jardin, du côté arabe, et non sur l’actuel emplace­ment du Saint-Sépul­cre. Les ten­ants de cette théorie expliquent que les archéo­logues n’ont pas tenu compte de la recon­struc­tion de la muraille par Souley­mane au moyen-âge. En face de ce Jardin, une gare de bus qui dessert les ter­ri­toires pales­tiniens, un mag­a­sin de dis­ques et l’épicerie Che Gue­vara. Privée d’é­clairage élec­trique, elle ressem­ble à une grotte. Un vieil­lard juché sur un tabouret se tient dans l’en­trée au milieu d’un éta­lage de sucreries. A cet endroit, deux clients ont à peine la place de se crois­er. Les pro­duits sont à l’ar­rière, amon­celés. Le client qui attrape un paquet de toasts ou de chips croit le cueil­lir sur un arbre. Je demande de la bière. Le vieil­lard ouvre les portes de qua­tre glacières. Portes de bois aux poignées métalliques qui devaient appartenir à une boucherie. Sont rangées là une dizaine de mar­ques de bières israéli­ennes, arabes et étrangères. Lorsque je dépose les bouteilles de mon choix devant le vieil­lard, il les fixe en silence comme s’il regret­tait d’avoir à les céder et soudain, sans vous regarder, énonce un prix.

Tout est plein d’en­seigne­ments mais à quoi ser­vent ces enseigne­ments dans un monde cir­con­scrit? Les meilleures d’en­tre nous ont le courage de creuser en eux pour dépass­er la contradiction.

Attablés dans la cui­sine de Bosso­nens avec O.T. et trois com­men­saux. Der­rière un comp­toir un bouch­er français offre de découper une demi-vache san­guino­lente.
- Je régale! Qui veut une côte de boeuf?
Le bouch­er est assis par­mi nous, nous allons manger ces tranch­es de viande qui débor­dent l’assi­ette, quand je com­prends que, n’eussé-je pro­posé de pay­er, le bouch­er français eut servi gra­tu­ite­ment. Puis un autre doute, la demi-vache est-elle saine? O.T. goûte. Il ne bronche pas. Je scrute les autres com­men­saux. Pas de réac­tion.
- Cette viande est là depuis longtemps! C’est du sol­de!
Le bouch­er me dévis­age furieux. Il appelle. De nou­veaux mangeurs nous rejoignent. Il leur sert des pièces écar­lates en forme de guir­lande qu’il dévorent par le bas, le vis­age au ras de l’assiette.

Ce qui fera bas­culer le monde hors l’his­toire est l’in­ven­tion du sol­dat artificiel.

Plaisir du som­meil incom­pat­i­ble avec le plaisir de l’alcool.

Con­tent d’avoir écrit le dernier tiers du texte con­sacré à l’af­faire des Mirages suiss­es, ce que je voulais faire avant de par­tir demain pour Jérusalem où je prévois de fab­ri­quer un court essai sur ce que les cha­peaux et les chaus­sures dis­ent du rôle que cha­cun pré­tend jouer dans le con­flit Israel-Pales­tine. Le Tryp­tique de la peur compte désor­mais deux volets. Manque celui qui trait­era de pornogra­phie. Livre étrange à coup sûr. Le néolithique castil­lan, une affaire mil­i­taire dans les années 1960, un séquence porno prise sur inter­net. Tout cela mécanique et réthorique, sans pro­fondeur, un exer­ci­ce de réécri­t­ure du réel qui pour­rait annon­cer ce que sera l’écri­t­ure à l’avenir: un tra­vail de découpe, d’assem­blage, de créa­tion de liens, tout sauf un art noble. D’où l’in­térêt, par défi peut-être, de men­er à son terme ce Try­tique. Si je l’achève, je me serai com­porté comme un archi­tecte qui édi­fierait par jeu un immeu­ble tout en sachant qu’il ne sera jamais habité.

Que faire du silence quand on est écrivain? Le silence est à l’op­posé de l’écri­t­ure. C’est pour­tant au silence que l’écri­t­ure doit se con­fron­ter pour obtenir son sens.