M’ap­pa­rais­sait évi­dente, un instant, alors que j’é­coutais Olof­so en pleurs me dire ses déboires, cette idée: cha­cun est doté d’une force. Cette force à une quan­tité. Ceux qui ne la con­trô­lent pas, c’est-à-dire la nég­li­gent, la per­dent au prof­it d’autrui, lequel la retourne con­tre eux. Et la souf­france advient.

Arti­cle en pleine page dans le cahi­er cul­turel de La Lib­erté à l’oc­ca­sion de la sor­tie de 45–12, retour à Arava­ca. Posi­tif, plus que cela, flat­teur. Un côté ras­sur­ant à exis­ter ain­si, au regard des autres. Et un côté sournois. Par exem­ple à se dire que dans l’or­dre de l’ex­po­si­tion publique, le max­i­mum est atteint et que ce max­i­mum n’est pas bien élevé. Com­mencé seul, on con­tin­ue seul. Cette chaleur de quelques instants qui souf­fle sur le côté ne fait rien à l’af­faire. C’est dans la nature de la tra­jec­toire d’aller à l’in­fi­ni et aus­si longtemps que le vivant le peut. La ren­con­tre avec Dieu est nécessaire.

Que de com­plai­sance pour pro­téger son intérêt. Je nous crois prêt à tout, y com­pris à vari­er nos opin­ions en se défen­dant de l’avoir fait. Forme extrême de l’adap­ta­tion qui est aus­si la mar­que de la lâcheté. Notre visée exis­ten­tielle n’a qu’un but: la sta­tion. Aus­si longtemps que pos­si­ble se tenir là, dans son jus, se faire oubli­er de Dieu (plutôt, du Dia­ble). Mesur­er la réus­site à sa lib­erté de pêch­er en dehors du cer­cle intime, sans le bris­er, ce que con­voite notre désir. Ce fonde­ment psy­chologique est mieux for­mal­isé par le mode de vie petit-bour­geois que par celui des bour­geois (sou­vent héroïques).

Marché de Fri­bourg place de l’Hô­tel-de-Ville, il y a par­mi les choux, les raves, les salades de l’éven­taire un gros légume vio­lacé que je n’i­den­ti­fie pas. C’est la main du paysan. Gon­flée, pesant deux kilos, amputée de ses doigts, il la traîne der­rière lui, me sert de l’autre main.

Fin de journée same­di mon père et sa femme nous quit­tent, je pré­pare un sac d’ef­fets de sports. Au moment de com­pléter le car­diomètre man­quent la cein­ture et le cap­teur. Face à l’é­tagère où je dis­pose ces effets, je suis pan­tois. Pa mesure préven­tive j’ai fait le choix de tou­jours remiser au même endroit la cein­ture et le cap­teur. Sur l’é­tagère, avec le couteau, les leviers de cadres, la clef de la BMW, les lunettes de soleil et le bri­quet. Pour y voir plus clair j’al­lume la torche. Aplo qui joue dans la cham­bre con­firme:
- J’ai vu ta cein­ture hier, sur l’é­tagère.
L’ap­parte­ment est petit, ce n’est pas Lhôpi­tal. Je cherche. Plusieurs fois je reviens devant l’é­tagère.
- A quelle heure as-tu vu cette cein­ture sur l’é­tagère?
Aplo ne sait plus.
Les min­utes passent. Je m’én­erve. Ce n’est pas tant le prix, le fait que je ne pour­rai m’en servir pour la course le lende­main, mais pour le principe: une chose ne dis­paraît pas. Je fais une raison­nement: je suis fou, un des enfants ment ou alors mon père et sa femme volent. J’ap­pelle Gala. Lui fais répéter ce qu’elle m’a dit le jour de son arrivée sur la Côte-d’Azur: le câble de mon haut-par­leur de voy­age a dis­paru de ma sacoche. Elle répète: il y était encore quand j’ai fait mon bagage pour aller pren­dre le train. Je fais asseoir les enfants. Leur explique les pos­si­bil­ités. Rap­pelle à Aplo qu’en­fant, dans le Gers, il se prom­e­nait la nuit, sor­tait sur la ter­rasse en som­nam­bule. Est-ce qu’il cacherait des objets pen­dant son som­meil? Dans ce cas la cein­ture et le cap­teur sont dans l’ap­parte­ment. Ce qui m’amène aus­sitôt à imag­in­er qu’Ap­lo est sor­ti dans la cage d’escalier ou même sor­ti de l’im­meu­ble. Je racon­te aux enfants l’épisode que Mar­guerite Duras rap­porte dans La vie matérielle. Elle vient d’emménager. L’un des tiroirs de la garde-robe coulisse mal. Elle le décaisse et trou­ve der­rière le tiroir, col­lé au mur, un foulard Her­mès. Elle imag­ine alors le désar­roi de sa pro­prié­taire devant cette dis­pari­tion inex­plic­a­ble. Et nous nous remet­tons à chercher. Quand soudain, je trou­ve ma cein­ture et le cap­teur dans le fond de ma chaus­sure de sport où je les avais rangé la semaine dernière après la course de Bris­tol. Excus­es, soulage­ment, reprise des activ­ités du week-end.

Sou­venir enchan­té de Miraflo­res, cette cam­pagne des collines de Madrid où nous par­tions pique-niquer dans les années 1980 le dimanche. Des voitures s’échap­paient un ving­taine d’en­fants. Pris dans le groupe je courais sur le sen­tier de l’an­ci­enne berg­erie, une bâtisse de pierre jaune à la char­p­ente affais­sée. Que tout cela sub­siste, je n’en doute pas. Et le soleil brûlant de Castille, la meute des gril­lons, les arbres poussés sur des riv­ières souter­raines, mais la nature gar­dait dans ces années de la fin du fran­quisme un état vir­ginal qu’elle a per­du sous l’ef­fet de l’a­gri­cul­ture raison­née. Les champs de coqueli­cot, les herbes douces, les houles, les tail­lis, le désor­dre. Toute beauté mise en pièces par l’in­dus­trie ali­men­taire. Plus d’homme en cam­pagne et partout vis­i­ble son empreinte.

Etan et les femmes. Quand il leur par­le il les touche. Atti­tude mâle opposée à ma con­cep­tion de l’individualisme.

De la dis­pari­tion du lieu, il est rarement ques­tion. Or sans lieu, pas de ren­con­tre. Out­ils de diver­tisse­ment qui abolis­sent l’e­space: à peu de choses près tous les pro­duits inno­vants lancés sur le marché depuis vingt ans, baladeur, caméra numérique, vélo élec­trique, télé­phone portable, pro­thès­es chim­iques, mécaniques. Affublés de ces gad­gets le jeune con­som­ma­teur (lui surtout) digère le réel à la vitesse du son et de la lumière. Ce réel est stocké dans des machines donc sous­trait à la con­science. De sorte que le sché­ma nou­veau se décline ain­si: pos­si­bil­ité d’une ren­con­tre, début de désir — mémoire d’une ren­con­tre, nos­tal­gie du désir, frus­tra­tion. Le moment de la ren­con­tre est avalé par la machine.

Morale et bon sens fix­ent les con­di­tions de partage de la réal­ité. Le droit est aux mains  de pro­fes­sion­nels. Les pro­fes­sion­nels n’ont qu’un objec­tif: créer une clien­tèle. Les règle­ments sont le signe de l’ap­pro­pri­a­tion du réel par des acteurs dont le droit légalise l’ac­tion. Dans une sit­u­a­tion de com­péti­tion accrue entre pro­fes­sion­nels les règle­ments ne définis­sent plus les con­di­tions d’ac­cès à la réal­ité mais la réal­ité. L’in­ver­sion de l’é­tat de nature par la destruc­tion de la morale et du bon sens est achevée. La poli­tique explique aux citoyens la néces­sité de s’adapter à une réal­ité sans cesse en mou­ve­ment sous l’ef­fet de l’évo­lu­tion des règlements.

Le gou­verne­ment d’Ethiopie vend des cen­taines de mil­liers d’hectares de terre agri­cole à un entre­pre­neur indi­en. Un sig­na­ture aliène les ter­res pour un siè­cle. Le con­trepar­tie? L’en­tre­pre­neur s’en­gage à réduire le chô­mage en région. Il apporte des bull­doz­ers, des tracteurs et des remorques d’en­grais, des avions de sur­veil­lance, des pipe-lines et des ser­res. Son but: devenir le pre­mier pro­duc­teur mon­di­al de ros­es d’i­ci à cinq ans. Le film mon­tre ensuite les ouvri­ers de la multi­na­tionale au tra­vail. Le soc de labour creuse des sil­lons dans un plaine qui n’a jamais été cul­tivée. Comme dit l’In­di­en, le dernier à avoir posé les pieds ici, c’est Dieu. Le gou­verne­ment lorsqu’il donne des ter­res ne tien pas compte des gens qui y vivent. Le film mon­tre un vil­lage. Devant un hutte une femme en seins pile le mil­let dans un pétrin de bois, une cruche d’eau rafis­tolée chauffe sur un feu de bois. Les enfants ressem­blent à des pépites de char­bon. L’In­di­en remonte dans son avion et ouvre son iPad: nous allons réus­sir. Regardez la cote de notre société sur Bloomberg.com, vous ver­rez que nos action­naires nous font confiance.