Escritor

Dans un café de la Gran Via. Le temps de me ren­dre aux toi­lettes, je trou­ve Gala en grande con­ver­sa­tion avec les voisins de table, un cou­ple dans la force de l’âge. J’ig­nore com­ment elle s’y prend, mais la voilà au bar avec mon­sieur, puis à nav­iguer bras-dessus-dessous. Pen­dant ce temps je fais la con­ver­sa­tion à la dame, ce qui m’en­nuie parce que je suis ivre et parce que ça m’en­nuie. La dame veut savoir ce que je fais. Je vois bien que vous êtes en vacances (à quoi le voit-elle?), mais dans la vie, que faîtes-vous?
- Je suis écrivain.
Et d’al­lumer aus­sitôt son télé­phone, sur lequel elle tape mon nom. Appa­rais­sent à l’écran trois pho­togra­phies et des références de sites. Main­tenant qu’elle a véri­fié que je ne men­tais pas, elle appelle son mari:
- Es escritor!

Magazines

Dans les kiosques à l’an­ci­enne, maison­nettes de fer aux bat­tants gar­nis de mag­a­zines, un vendeur ou une vendeuse, par­fois les deux, vêtus de noir, tassés sur des tabourets, atten­dent pen­dant des heures. Rares com­merces à ne pas tenir l’ho­raire en deux fois, qui veut que dans toute l’Es­pagne, entre qua­torze et dix-sept heures, la sieste impose la fer­me­ture. Je regar­dais ces mag­a­zines de toutes sortes, au nom­bre de plusieurs cen­taines, et cher­chais à me sou­venir des chiffres enten­dus l’an dernier: 7000 titres dif­férents? Rien de plus vain qu’un mag­a­zine. Le con­tenu est répéti­tif, le texte relâché, la part de la pub­lic­ité con­sid­érable, et cepen­dant, au moment de com­pren­dre leur suc­cès, je me remé­morais mes intérêts suc­ces­sifs, cha­cun ayant jus­ti­fié l’achat d’un mag­a­zine, et par­fois l’abon­nement: bande-dess­inée, phi­latélie, mode, skate­board, stars, rock, vélo, déco­ra­tion, maçon­ner­ie, écolo­gie, surf, course, armement…

Visites

Dans les hôtels de luxe, les clients vis­i­tent les instal­la­tions en cou­ple afin de véri­fi­er que les ser­vices promis exis­tent. En général, lorsqu’ils poussent la porte du gym­nase, ils me trou­vent pédalant, box­ant mon reflet ou assis dans le ham­mam et se retirent gênés, comme s’ils avaient pénétré dans ma chambre.

Règles bénédictines

Les moines béné­dictins de San Este­ban for­ment un cer­cle. Le milieu doit rester vide. Il est occupé par Dieu et la dis­cus­sion. Etrange et mer­veilleuse con­cep­tion. La philoso­phie est au même endroit que Dieu, la géométrie, que ce soit par la prière ou l’ascèse intel­lectuelle, est une promesse de sacré.

Magasin de sport

Nous sommes arrivés à Sala­manque par la ban­lieue. Alors que le bus tra­ver­sait une zone com­mer­ciale, j’ai repéré un mag­a­sin de sport. A la récep­tion de l’hô­tel, je demande com­ment s’y ren­dre. Et d’abord, est-ce loin?
- Très loin.
- Une demi-heure?
- Je ne sais pas, c’est un de ces endroits où l’on ne peut aller qu’en voiture.
- Indi­quer moi la direc­tion.
J’at­trape une para­pluie et sors. Je tra­vers un pont neuf sur le Tormes et m’en­gage sur la demi-autoroute. Le para­pluie est inutil­is­able, les rafales de vent le bris­eraient. L’am­biance est triste. Ceux qui ont fêté la nou­velle année se reposent, ceux qui tra­vail­lent aimeraient se repos­er, les autres atten­dent le jour des Rois mages. Les immeubles le cèdent aux ter­rains vagues. Puis appa­rais­sent d’autres immeubles, la plu­part de con­struc­tion récente, vit­res brisées, à l’a­ban­don. Se vende. Urge vender. Licen­cia inmedi­a­ta. Au bout d’une heure, j’at­teins un pre­mier cen­tre com­mer­cial, le Capuchi­no. Il se met à neiger, De gros flo­cons, qui volti­gent et plaque­nt le vis­age. J’ai per­du de vue l’en­seigne du mag­a­sin de sport qui perçait à trente mètres, façon Las Vegas, dans le ciel gris de Sala­manque. Je suis dans la bonne direc­tion, mais il n’y a plus de trot­toir. Il me faut rebrouss­er chemin. J’emprunte une passerelle pour tra­vers­er l’au­toroute. Elle con­duit à un sec­ond cen­tre com­mer­cial, le Tormes. Au qua­trième étage des cen­taines de familles avec enfants man­gent sur  plateaux, boivent dans des ver­res en car­ton. J’emprunte les escaliers roulants, ressors dans la neige. L’en­seigne géante réap­pa­raît. Je marche sur des routes pro­pres et liss­es, et noires et glacées, les routes en attente d’un quarti­er, celui de la Fontana. Pan­neaux des pro­mo­teurs brisés, machines à l’a­ban­don. Aqui con­stru­imos vue­stro sueno. Quand j’at­teins enfin le mag­a­sin, je ne suis pas déçu. Je par­cours les ray­on­nages tirant der­rière moi un panier que je rem­plis, et je fais le voy­ou, je paie avec une carte de banque française, à par­tir d’un compte saisi par l’Etat.

Littérature sans conscience

Le tra­vail d’écri­t­ure est en par­tie incon­scient. Soit. Mais tout de même, il s’ag­it d’un essai! Et encore, voilà un titre bien pré­ten­tieux. easy­Jet n’est guère qu’un tis­su d’anec­dotes accom­pa­g­né de quelques notes de bon aloi. Au terme des sept, huit, dix lec­tures demandées, d’in­con­scient, il ne saurait plus être ques­tion. Mais non, voici ce que je lis, en qua­trième de cou­ver­ture, phrase prise dans le texte et qui ne m’a pas été soumise: Au final et en somme, c’est une affaire de style. Que peut bien sig­ni­fi­er pareille phrase?

Tejares

L’hô­tel occupe une annexe du monastère de San Este­ban, sur les rives du Tormes. Il pleut, les rues sont liss­es, en cet après-midi de la fête de l’an, les pas­sants sont rares: en Espagne on s’ha­bille avec soin. Dans l’épicerie où je prends de l’eau, un jeune homme inqui­et demande à la vendeuse s’il lui reste des raisins. Sur le coup des minu­it, chaque Espag­nol pronon­cera douze voeux en avalant douze grains de raisin. Le mon­u­ment le plus ancien de la ville est un ver­ra­co sans tête mon­té sur piédestal à l’en­trée du pont romain. Je le dou­ble, tra­verse la riv­ière, rejoins un sen­tier entre les arbres et cours vers Tejares, une ban­lieue. Ici, plus per­son­ne. Des maisons mitoyennes par paque­ts de quinze et vingt, des parcs à jeux vides, des ter­rains en friche. Au som­met de la colline, un cimetière. Je tourne sur le park­ing, attaque la descente. En face, Sala­manque, ses deux cathé­drales, l’u­ni­ver­sité pon­tif­i­cale et, posés sur les champs, en direc­tion du Por­tu­gal, des morceaux de route encadrés de réver­bères qui évo­quent les aires d’at­ter­ris­sage du con­ti­nent Mu. Autant de pro­jets aban­don­nés. Au lieu de pass­er sous la voie de chemin de fer et sa gare désaf­fec­tée, j’emprunte un vieux pont qui débouche sur une église. Elle sur­plombe la nationale. Afin de me tenir loin du traf­ic, je plonge dans une venelle, la calle de la Igle­sia. Des enfants jouent sous la pluie, une pous­sette con­tient du bois de chauffe, les gout­tières rem­plis­sent un ton­neau. Des gitans vivent là, dans un appen­tis qui devait servir de remise à out­ils au bedeau. La rue sert salon. Embal­lée dans un sachet de super­marché, une radio dif­fuse de la musique. Je rebrousse chemin, descend vers la nationale. En con­tre­bas, l’ap­pen­tis paraît plus mis­érable encore: murs gon­flés, végé­ta­tion grim­pante, toit rapiéçé de sacs. J’ai bien fait de ne pas con­tin­uer, la ruelle est murée. Pour cause, le ter­rain lim­itro­phe a été excavé par son pro­prié­taire, la famille donne sur le vide. Au bout d’une heure trente, je reviens au monastére de San Este­ban. Des clients arrivent du Por­tu­gal et de France. Depuis le matin, j’ai croisé deux fois le bus mar­qué Cemente­rio, suis passé devant un tana­to­ri­um, les pom­pes funèbres La Dolorosa, et je viens de gag­n­er sur la colline le cimetière de Tejares.

Barajas-Salamanca

De Madrid Bara­jas, un bus nous emmène à Sala­manque. Je suis passé dans la ville l’an dernier, à vélo, comme je me rendais avec mon frère de Por­to à Ali­cante, mais le temps de déje­uner en périphérie, de crois­er un vieil­lard mal luné qui pré­ten­dit me bouter hors du trot­toir où je m’é­tais garé un instant pour con­sul­ter la carte et un crieur aveu­gle de la Once qui vendait son tirage du gros lot d’une voix rauque que nous imi­tons depuis pour rire, nous n’avons rien vu de la ville, pressés de nous remet­tre en selle et d’avaler nos cent kilo­mètres de l’après-midi. En fait, je n’ai réelle­ment séjourné dans Sala­manque qu’une fois, en 1992, lorsque nous avions, avec mon frère, le pro­jet d’ou­vrir un bar. Pen­dant trois jours, notre activ­ité con­sista à vis­iter méthodique­ment les bars, com­par­er le prix des bois­sons, les décors, les mar­ques, la tenue des serveurs, la clien­tèle, les horaires, les quartiers, tout cela de la façon la plus fan­tai­siste, par exem­ple en prenant des notes sur des morceaux de servi­ette que nous jetions à la poubelle le lende­main. Une vieille dame née au dix-neu­vième tenait pen­sion sur la Plaza may­or, réputée la plus belle d’Es­pagne et à dix-sept heures, debout sur le bal­con, où la tem­péra­ture de ce mois de novem­bre était à peu près la même qu’à l’in­térieur de la cham­bre, nous ten­tions d’apercevoir sous une couche de brouil­lard stag­nant à trois mètres les étu­di­ants dont les hurlements joyeux mon­taient con­tre les façades des bâti­ments renais­sance.
Ce matins, dans le bus, nous sommes assis entre une sud-améri­caine ché­tive et décalée qui ron­fle et une vielle dame qui après avoir annon­cé à sa voi­sine qu’elle est âgée de qua­tre-vingt-cinq ans par­le pen­dant les 2h30 que dure le voyage.

Puces

Dernière tournée d’af­fichage de l’an­née en ville de Fri­bourg, le corps chaviré par l’ex­cès d’al­cool, la moti­va­tion en berne que la vue des rues rem­plies de con­som­ma­teurs étrangers (ceux qui faute de moyens demeurent pris­on­niers des murs) ne peut que dégoûter. Puis nous par­tons pour le bureau de Genève que nous trou­vons dans un état de désor­dre et de saleté sans précé­dent. Bien que le kiosque de la rue Tronchin ait subi une attaque à main armée la veille et en dépit du dépasse­ment de l’heure de police, Gala obtient de la bière. A l’at­ten­tion des amis, je mets sous plis quelques Trip­tyques, puis nous éteignons: il est vingt-trois heures. Couché à même le sol, sur un mate­las sans drap mangé des puces, je ne m’en­dors que vers qua­tre heures. Une demi-heure plus tard, le réveil sonne, nous par­tons pour l’aéroport.

Ski

Levé à l’aube en ce lende­main de Noël, j’emmène les enfants à Vil­leneuve rejoin­dre leurs cama­rades de colonie de vacances. A Fri­bourg, il pleut. Nous quit­tons La ville par une nuit épaisse. Très vite les choses se gâtent. Sur l’au­toroute, il neige à gros flo­cons. Plus sur­prenant, alors que nous étions seuls, le traf­ic est intense. Les voitures roulent à dis­tance, la neige s’ac­cu­mule. Puis un bal­let de gyrophares tournoie à l’hori­zon. Deux chas­se-neiges ont pris place en tête de colonne, ils ouvrent la voie. Nous roulons au pas jusqu’à Bulle, quand soudain tout le monde quitte l’au­toroute. Il est sept heures, les usines, les bureaux ont fait le plein de tra­vailleurs. Nous amorçons la descente sur Vevey dans une neige solide. Je ralen­tis, crains de frein­er, laisse la voiture gliss­er à son rythme vers le lac, dis aux enfants de pro­téger leur tête si je devais per­dre le con­trôle. Sen­sa­tion étrange: j’ai deux tonnes de fer­raille entre les mains, et ne suis plus maître.