Monami me transmet une alerte de tempête solaire, ce qui veut dire: ne pas prendre d’avion, s’attendre au pire en cas de dérèglement des dispositifs nucléaires. Il précise: prudence jusqu’à lundi, au moins. Relié à un centre d’observation, il suit l’évolution des tempêtes solaires minute après minute, toute l’année.
Sans un mot
Hier j’envoie le Triptyque à un ami ancien. Dans la nuit, m’apparaît sa femme, que je connais de même, depuis de longues années, incarnation de cette bourgeoisie qui privilégie la forme sur le fond et préfère la réussite à la vie. Or, je tombe. Est-ce d’un avion ou à travers une trappe, j’ai dans tous les cas, un sentiment d’aspiration comme on en ressent dans les rêves qui tournent au cauchemar. Je tire alors de ma poche un sac de supermarché, le saisis par le poignées et le place au-dessus de ma tête pour en faire un parachute. Quelque peu ralenti, je me pose dans le salon de mes amis. La femme est là. Son premier geste est de s’assure par un regard circulaire qu’elle veut discret que personne n’a remarqué mon intrusion, puis sans un mot, elle lève le bras et m’indique la sortie.
Electricité
Quand on songe que le savoir a d’abord pour utilité d’orienter l’action, on se demande comment des personnes aux intérêts aussi contraires qu’un voyou, une soeur, un grand patron, un pacifiste, un bâtonnier, un clochard, un violoniste, un guru, un syndicaliste, un militaire parviennent par l’affrontement et la médiation à construire un monde dont l’air ne soit que partiellement saturé d’électricité.
Lukàcs
A Budapest, pendant les trois années où je passais du temps dans cette ville, une vitrine exhibait face à la gare un volume poussiéreux de l’Esthétique de György Lukàcs. Le quartier n’est pas touristique. Le Danube est loin, nous sommes près d’un carrefour encombré de bus, de camions etau-dessus d’un trottoir serré où les passants ne s’attardent pas. D’ailleurs je n’ai jamais su si une librairie se cachait derrière cette vitrine. Je ne me le suis pas demandé. M’interroger sur la présence d’un volume de Lukàcs en ce lieu me suffisait. Qui l’avait mis là? A en juger par son état, il reposait dans cette vitrine depuis des années. Et pourquoi seul? En face, les trains à l’arrêt, derrière la façade de la gare, tout en verre opaque et poutrelles métalliques. Je me souviens de la communication la même année de la statistique des suicides. La Hongrie était le pays où l’on se suicidait le plus au monde. A cet endroit, entre la vitrine et la gare, cela me paraissait évident.
Variations
Variations sur un thème. Au bout de combien de variations le thème est-il complet? Le devient-il jamais? Mais alors pourquoi l’œuvre meurt-elle? Pourquoi les variations s’effaceraient-elles au profit du thème si ce n’est parce qu’elles on permis d’y aboutir et qu’il s’exprime franchement. Etan me faisait remarquer que le cœur des hommes bat chez chaque individu un nombre identique de coups. C’est ce qu’on dit. Et quand l’homme a trouvé son thème, il disparaît.
Qualité et défaut
La rage est une qualité. Elle est aussi une forme du désespoir. Tout argument, toute discussion, échouant devant le mur du réel, survient la rage. Ici, rage secondaire, tout sauf primitive. Que s’ensuit-il? Les jugements qui demeurent sains sont contagiés. La rage les pervertit, les emporte, les simplifie, en fait de la rage. Ainsi, qui veut bien s’accorder avec sa rage, ou du moins la tolérer en soi, trouve bientôt son esprit négativement disposé, délivrant des jugements qui tirent au noir. Inversons la donne; ce mal qui ronge et phagocyte, remplaçons-le par la bienveillance. Le même phénomène se produit. Les jugements se distendent sous son effet, leurs éléments perdent tout rapport au réel, entre soi tout rapport mécanique. Dans un cas comme dans l’autre, le sentiment produit la déraison.
Libéralisme
Que le libéralisme le plus intransigeant s’accompagne de la promotion de la famille m’était en quelque sorte évident, mais je n’avais pas su le voir. Je dois au bénéfice d’une de mes lectures d’avoir attiré mon attention sur ce paradoxe riche d’enseignements. Car c’est une chose de prendre le libéralisme dans son acception traditionnelle de système de promotion de l’entreprise, avec tout ce que cela comporte de défense du spontanéisme et de la responsabilité, et une autre de considérer ce qu’on en fait les théoriciens nihilistes qui emboîtent les pas de Friedrich Hayek. Dans le premier cas, la famille est à la fois la source et le destinataire des bénéfices de la libre entreprise qu’elle conçoit comme organiquement lié à son bien-être et à celui de la société tandis que dans le second cas, une minorité amorale, monopolistique et anti-démocratique, détruisant par son action les prérogatives de l’Etat, propose la famille comme modèle de solidarité naturel et a minima aux victimes du système qu’elle met en place. C’est le modèle pervers que l’Amérique actuelle défend et dont elle fait propagande à travers le monde.
Hampe
Dans le jardin de notre immeuble de la rue de Jean-Gambach se trouve une hampe de drapeau. Elle culmine à quinze mètres et si sa base n’était pas déportée sur le côté, elle barrait la fenêtre de mon bureau. Au vu de son importance on se doute que seuls quelques bâtiments officiels de la Ville comportent de telles installations d’où la question: à quoi peut-elle bien servir dans un jardin privatif? Plus avant, je me demandais quel drapeau faisant consensus pourrait être hissé sur cette hampe. A la date de la fête nationale, le drapeau suisse. Et puis? Aucun signe politique. D’abord parce qu’il est improbable que les autres locataires de l’immeuble, au nombre de trois, tous cependant de profession libérale, ne partagent les mêmes vues, ensuite parce qu’il est impossible qu’ils partagent les miennes, lesquelles feraient porter à cette hampe un drapeau noir ou encore une croix celte. Ensuite parce que l’exhibition de signes politiques, idéologiques ou commerciaux — chacun de ces cas nécessitant une traitement différencié — de la part de privés est réglementée, si ce n’est par l’Etat par le propriétaire ou la régie. Et au-delà? Si on hissait un drapeau de couleur unie ? Oui, mais à quoi bon hisser une drapeau qui ne fait pas sens, est-ce encore un drapeau?