Nietzsche

De Niet­zsche on pour­rait dire, lui qui l’ayant expéri­men­té n’a pas pu le dire, la soli­tude mène au pire et au meilleur.

Juliet-Adorno

Charles Juli­et lit Theodor Adorno. Adorno effraie Juli­et. Juli­et, c’est l’ex­pan­sion du soi. Adorno, c’est la cri­tique des con­traintes imposées à cette expan­sion. Tous deux ont souf­fert, mais les sys­tèmes qui orches­traient la néga­tion de leur être appli­quaient une par­ti­tion dif­férente: Juli­et avait la société devant soi, à lui de la rejoin­dre; Adorno avait la société dans le dos, à lui de la réinventer.

Parage

Jamais ne devrait être posée la ques­tion du par­age de l’œuvre. Acte pur, la créa­tion n’a pas à se préoc­cu­per de son point de chute géo­graphique. Sa lib­erté bous­cule la carte.

Gratuits

Lorsque je vois quelqu’un ouvrir un jour­nal gra­tu­it et en faire la lec­ture, je le plains.

Phrases courtes

Les jour­nal­istes qui chroniquent easy­Jet notent tous: un style com­posé de phras­es cour­tes. Mais, c’est hélas aujour­d’hui le seul style répan­du. C’est d’ailleurs moins qu’un style, une façon de con­stru­ire le sens, donc une façon de penser. Sans doute est-elle le résul­tat de la vitesse qui ordonne notre com­mu­ni­ca­tion . Et les jour­nal­istes sont entre tous les pre­miers à souscrire à ce régime. D’ailleurs, sait-on encore lire des phras­es longues? Louis-René Des Forêts ou Claude Simon.?

Train

Cette fille dans le train pour Genève, midinette d’un cer­tain âge, les cheveux fins d’une enfant et des lunettes à mon­ture, qui s’assied en face de moi, tire d’un sac à la mode une revue trai­tant de la sur­veil­lance élec­tron­ique. Son pro­fil, l’ha­bille­ment, les manières d’une bour­geoise, rien ne lais­sait présager des préoc­cu­pa­tion intel­lectuelles de cet ordre.
- Intéres­sant?
Aimerais-je lui dire. Mais jamais, sur la dis­tance que par­court le train, elle ne relève les yeux. Puis en vue de Genève, comme elle range enfin la revue dans le sac, elle se tourne vers la fenêtre et se fige. Je ne sais pas m’y pren­dre. Ou plutôt, ne veux pas savoir. Com­plexe fon­da­teur. Ado­les­cent de même. Ce que je voulais, dans l’or­dre des buts intéressés, je ne me don­nais pas les moyens de l’obtenir. Cela me parais­sait vul­gaire. Lorsqu’il s’agis­sait d’un but général, c’é­tait le con­traire, je fai­sais des mir­a­cles. Cet approche d’un fou m’a con­duit très loin. Aimer par volon­té. Entre autres. Aujour­d’hui, dans le train, face à cette midinette, je n’é­tais ni motivé ni dému­ni. Et cepen­dant, alors que nous pre­nions pied en gare, je me suis arrangé pour penser, au moment où noyée dans la foule elle dis­parut, que je venais de man­quer une occa­sion unique d’ap­pareiller une rela­tion sur des idées com­munes; pire: que cette fille avait pris place à cet endroit dans le dessin d’obtenir que je lui parle.

Vie en groupe

La vraie dif­fi­culté est de mêler, et si pos­si­ble de join­dre, la bon­té naturelle et néces­saire qui entre­croise les vies afin qu’elles s’é­panouis­sent en groupe et les principes que cha­cun aura déduit de son effort pour ten­dre vers une représen­ta­tion morale de la vie en groupe.

Dieu

Dans la soli­tude nous décou­vrons qu’au bout de la pen­sée il n’y a que le corps. L’af­fole­ment lié à cette con­di­tion pro­duit la con­science et le tra­vail acharné sur la con­science ramène au corps. D’où la croy­ance. C’est-à-dire  l’a­ban­don du corps et de l’e­sprit à une force supérieure qui n’é­tant rien, par les puis­sances que nous y faisons cir­culer, devient tout.

Age

Pourquoi par­le-t-on l’âge venu de ce qui a été? Parce qu’une grande par­tie de nos aspi­ra­tions ont pris fig­ure. Et même si, but­tant sur l’ob­sta­cle, elles ont été con­trar­iées, cela n’y fait rien: elles ne sont plus en nous. Désor­mais instal­lés dans une épais­seur essen­tielle, nous explorons un monde intérieur. Celui-là même d’où venaient nos aspi­ra­tions. D’une cer­taine manière, un sol­de de l’ac­tion. D’où une nos­tal­gie: par l’écri­t­ure, la parole, le sou­venir, la con­fi­dence ou l’in­can­ta­tion, nous rap­pelons sur les scènes du présent le déploiement antérieur de notre consistance.

Silence

Depuis longtemps je veux écrire un livre inti­t­ulé Silence. Dans sa pre­mière forme, il s’in­ti­t­u­lait Ne rien dire (au bout d’une quin­zaine de pages, j’ai lâché). Un pro­jet à peu près impos­si­ble. Tel auteur cri­tique les mys­tiques dont il juge le vocab­u­laire trop riche. J’ig­nore à qui il pense, mais, sans aller aux extrêmes (Sor Jua­na Ines de la Cruz), une chose est cer­taine: dire, c’est utilis­er des mots. Et cela vaut aus­si pour l’ex­péri­ence de l’u­nion. Ne rien dire, inscrire sous ce titre Silence un texte fidèle à l’in­ten­tion qu’il annonce est donc une gageure. Au fond, le mys­tique n’écrit pas. Pour moi, qui n’ai pas Dieu, m’in­téresse ici le proces­sus de décan­ta­tion du lan­gage intérieur. Couper son flux, approcher autant qu’il se peut du silence qui est aus­si un vide.