Moto

Soudain je trou­ve la solu­tion.
- Pré­pare-toi, je vais louer une moto et nous par­tons au Laos.
Une demi-heure plus tard, je déchante: la loca­tion des motos et des voitures est désor­mais inter­dite au touriste.
Rai­son?
- Les touristes boivent trop, m’ex­plique-t-on. Au Cam­bodge, c’est autorisé, pas à Siem Reap.

Suprématie

Ces jours je prends des notes dans un cahi­er d’é­col­i­er acheté à Las Vegas. Or je viens de remar­quer deux choses. En pre­mière page, il donne les adress­es des sites incon­tourn­ables, à com­mencer par celui de la CIA et en dernière page, on apprend qu’il est Made in Brazil.

Manger

La nour­ri­t­ure étant générale­ment médiocre et l’assi­ette inter­na­tionale peu souhaitable, trou­ver un étab­lisse­ment où se restau­r­er au cen­tre de Siem Reap tient de la prouesse. Si au moins il y avait les apparences, mais elles sont  trompeuses. Cela me rap­pelle les pays com­mu­nistes: Hanoï en 1990, Budapest en 1987. Les patrons investis­sent dans les enseignes, les plantes en pot, le mobili­er, les nappes.
- Celui-là m’a l’air bien, qu’en dis-tu?
Et le piège se referme: des restes accom­mod­és avec du riz réchauf­fé.
Mais il y a pire: la fausse bonne sur­prise. Un restau­rant. Plus chic, plus cher. Gala con­sulte la carte. Elle vante les plats. Nous entrons. Elle va s’asseoir. Je la retiens. Trous serveurs aux fess­es, je tra­verse le restau­rant. Au fond, réu­nis autour d’une table en ter­rasse, des dîneurs finis­sent leur repas.
- Excusez-moi, est-ce bon?
Ils sont unanimes. C’est déli­cieux!
La ques­tion per­ti­nente, sub­sidi­aire, néces­saire serait: “d’où venez-vous?“
S’ils sont Améri­cains, Aus­traliens, Anglais, il faut pren­dre les jambes à son cou. Mais nous voici instal­lés. Les plats vien­nent. De la cui­sine nou­velle. Au Cam­bodge? Non, à Siem Reap. Coulis de jus de viande en arabesques savantes sur des assi­ettes plus larges que ma poitrine, ver­rines, bière mil­lésimée. Puis on regarde autour de soi. Tex­ans qui par­lent à l’en­can et sont prob­a­ble­ment venus sauver le monde, routards en short, touristes du sexe avec leur femme de rapport.

Parc à thème

Ponts enguir­landés, réver­bères envelop­pés de petites ampoules de couleur alors qu’il n’y a aucun éclairage pub­lic, restau­rants de trois étages débor­dant de végé­taux exo­tiques et de sculp­tures sacrées avec leurs menus affichés en anglais, pizze­rias et ter­rass­es combles que se parta­gent des jeunes ravis de leur soudain pou­voir d’achat, de faux éru­dits qui potassent des guides inas­sim­i­l­ables sur je-ne-sais quelle dynas­tie kmehr et hordes de chi­nois qui dînent l’oeil rivé sur le dra­peau que dresse leur guide.

Vélo

Gala veut aller à Siem Reap. Elle n’a cessé de me le répéter. Si nous devons aller au Cam­bodge, je veux revoir Siem Reap. En vain, j’es­sayai de savoir ce que nous y feri­ons.
- Du vélo.
Car à ses yeux Siem Reap est une des seules villes au monde où l’on puisse faire du vélo. Du vélo, j’en fais tous les jours. Faux. Plusieurs fois par jour.
-Toi, toi! Moi je veux faire du vélo à plat.
Donc, nous voici à Siem Reap, sur la riv­ière, et bien enten­du, impos­si­ble de met­tre un pied dehors sans qu’un con­duc­teur de tuk-tuk ne vous assaille.
-Vous voulez voir les tem­ples?
Je mets les choses au clair. Il est hors de ques­tion que j’aille vis­iter les tem­ples. Une fois suf­fit.
- Une fois suf­fit, dis-je, et d’ailleurs, tu ne voulais pas faire du vélo?
- …
- Du vélo, nous sommes bien venus pour faire du vélo?
- Tu ne trou­ves pas qu’il y a beau­coup de trafic?

Harmonie

En chemin pour Siem Reap, maisons tra­di­tion­nelles en bois dur, juchées sur des eaux molles et ouvertes au vent. Des fumées mon­tent sous les palmes, les vach­es souf­flent dans l’air chaud, les hommes som­no­lent dans des hamacs leurs ser­pes posées au sol. Sen­sa­tion d’har­monie, peut-être illu­soire, dont nos cam­pagnes ont per­du le secret.

Bateau

Le bateau amar­ré en bas de l’im­meu­ble est bien celui qui allait nous emmen­er par le Mékong jusqu’à Siem Reap. Celui-là même qui a fail­li couler au large de la ville-fron­tière de Chau Doc, l’an­née des inon­da­tions, lorsque je me rendais au Viet­nam avec cette routarde Sud-coréenne de Los Ange­les; des paque­ts d’eau s’écra­sait sur la tête du pilote, l’as­sis­tant éco­pait, les berges avaient dis­parues et la fille me dis­ait: c’est juste dom­mage pour mon iPad. A l’ar­rêt ce bateau a la forme d’une banane. Poupe et proue sont relevées, le toit est plat, le nez court muni d’une bitte d’a­mar­rage. Comme les moteurs brassent à l’a­vant, aus­sitôt en lancé il prend l’aspect d’un insecte véloce glis­sant sur une eau plane. Par la route, il y a 314 kilo­métres de la cap­i­tale à Siem Reap, mais d’aprés ce que me diront des Espag­nols, celle-ci est de la mème qual­ité que les routes que j’ai con­nues dans le sud: bossues, brisées, sin­ueuses. Une derniére fois, au moment de pos­er pied sur le pon­ton, nous par­i­ons sur notre chance. Un gros bateau de bois blanc qui rap­pelle les bâti­ments à roue du Mis­sis­sipi est rangé là; sur le pont supérieur, deux cou­ples couchés dans des chais­es longues boivent du café dans des tass­es de porce­laine. Un por­teur empoigne la valise de Gala et descend par un escalier étroit en con­tre­bas vers le fleuve: voici notre bateau, tout intérieur, bas de pla­fond, avec des siéges de bus bour­rés de ressorts. Pen­dant ce temps, les deu cou­ples parta­gent un crois­sant. Mais peut-être ne vont-ils nulle part? Peut-être s’ag­it-il d’un hôtel flot­tant? Je m’en­gouf­fre dans notre bateau, ils dis­parais­sent de ma vue, aus­sitôt rem­placé par un groupe de Hol­landais, femmes à crinières blondes laquées et leurs maris retraités, qui remuent d’un air inqui­et, par­lent, se lèvent, tâtent les sièges du plat de la main, pressent leurs vis­ages con­tre les hublots de plas­tique jaune. Le manège, au-delà de l’in­quié­tude, bien réelle (l’une des femmes exige un gilet de sauve­tage), vise à assur­er son exis­tence au sein du groupe. Et pour cela, il faut tenir un rôle, donc se man­i­fester. L’ef­fet général évoque un tra­vail d’im­pro­vi­sa­tion sur un vaude­ville. Un mon­sieur se lève:
- Oumph! Han! Moi je vous dis… Ah, ah ah! Vous m’en repar­lerez dans sept heures! Pour peu qu’on sur­vive bien sûr…
Une dame prend son tour.
- Eh, bien ça alors! Quel bateau! Et ces sièges…
Son mari enchaîne.
- Des sièges, des sièges Marieke, où voyez-vous des sièges?
Gala s’in­stalle avec naturel à la meilleure des places, prêt de la porte d’é­vac­u­a­tion. Je fais quelques pas et me laisse tomber dans un siège rouge, je jette les bras en avant, attrape mon livre, la déca­dence de la République d’Au­guste et ses anal­go­gies avec la sit­u­a­tion européenne con­tem­po­raine, et baisse les yeux pour ne plus les relever: c’est que les Hol­landais doivent main­tenant faire face à la con­cur­rence d’un groupe de Français qui vogue vers l’an­ci­enne cap­i­tale des Kmehrs (alors que nous autres allons sim­ple­ment en bateau à Siem Reap). Le bateau démarre ses moteurs. Les sièges trem­blent. J’en­file des tam­pons. Le bateau déboîte et s’élance. L’eau file au niveau des hublots. Les berges vertes et brunes sont au même niveau et ces échas­s­es plan­tées dans le jus sont les pilo­tis des con­struc­tions riveraines. Mais un enfant russe à bouille ronde assène des coups de pied dans mon dossier. Bizarrement, j’ai vécu la même sit­u­a­tion trois jours plus tôt dans l’avion de Ranong. Là aus­si, un enfant russe avec sa mère. Laque­lle, au bout d’un moment, sur un ton ferme m’a dit:
- Il va don­ner des coups de pied dans votre dossier pen­dant tout le voy­age.
Dans l’avion j’avais tenu bon, là je renonce: s’in­téress­er à la République romaine dans un siège qui vibre au point de vous affliger une cure d’a­maigrisse­ment est déjà dif­fi­cile. Quand on y ajoute des coups de pied, cela relève de l’ex­er­ci­ce de maîtrise de soi en art mar­tial. Seul prob­lème, les rares sièges vides se trou­vent con­tre le moteur, à l’ar­rière. J’y vais, je m’in­stalle. Plus tard, je m’aperçois que’une par­tie des pas­sagers manque. Je sors par la porte et les trou­ve couchés sur le toit, la tête enroulée dans des écharpes, cram­pon­nés à la main courante, lorgnant des berges brunes, gris­es, jaunes et brunes où tra­vaille par­fois, à bord d’une pirogue, un pêcheur que les vagues soulevées par notre bateau men­ace de retourner.

Hafez El-Assad

Au terme d’une marche haras­sante de 635 jours à tra­vers l’Eu­rope j’at­teins Gim­brède. N’y pos­sé­dant plus de mai­son, mon but n’est pas clair. Mais voici Joelle. Elle taille les rosiers dans le jardin du pres­bytère. Je la salue. Je lui par­le. Elle me fixe.
- Mais enfin, Joëlle!
Elle ne par­le pas.
Sort Frédéric de la mai­son.
- Frédéric, c’est moi!
Il répond pas.
- Vous allez me dire ce qui se passe?
Et voici: j’ai lu dans l’après-midi un texte qui rap­porte les inter­rup­tions de con­ver­sa­tion en Syrie chaque fois que l’on évo­quait sous le régime d’Hafez El-Assad le nom du dic­ta­teur, expéri­ence que j’ai faite moi-même dans le pays en 1991 et, dans ce rêve, j’es­saie de véri­fi­er le sen­ti­ment que peut pro­duire sur la per­son­ne une telle absurdité.

Don

Une men­di­ante tend la main. Elle a un enfant dans les bras. Il est tard. Il fait nuit. Gala me dit de lui don­ner de l’ar­gent. Je refuse. Gala me demande de l’ar­gent. Elle lui don­nera. Je refuse. Gala demande que je lui prête de l’argent.

- Je te le rembourserai!
- Si tu donnes de l’ar­gent à cette mère qui est jeune, qui sem­ble en bonne san­té, et qui n’est pas dif­férente des autre femmes cam­bodgi­en­nes, elle revien­dra demain. Tu l’auras encour­agée à rester mendiante.
Nous dis­cu­tons. La men­di­ante se tient là. Le gosse dort dans les écharpes. Gala monte le ton. Je répète ma posi­tion. Au bout d’un moment, effrayée, la men­di­ante s’en va. Nous aus­si, l’un der­rière l’autre, marchant à grands pas sur un trot­toir encom­bré et invis­i­ble, le long des quais, le long du port, hurlant, pen­dant des kilo­mètres, tan­dis que des con­duc­teurs tapis dans le noir et soudain réveil­lés par nos cris appel­lent:
- Tuk-tuk mister?

Trou

Eton­né d’ap­pren­dre que jusqu’au XVI­I­Ième siè­cle la mer est dans la cul­ture occi­den­tale un sym­bole négatif. Dans l’Ox­ford Book of the Sea, Jonathan Reban noterait ain­si: “la mer est un lieu sociale­ment indi­vis­i­ble, un espace si privé de respectabil­ité qu’on eût dit un trou noir. Ce que l’on fai­sait dans ou sur la mer ne comp­tait tout sim­ple­ment pas, ce qui explique en par­tie pourquoi le bord de mer con­nut la répu­ta­tion d’être un lieu de licence.” Or la notion de trou, au sens physique (effon­drement naturels, mines aban­don­nées, matières dis­crètes, fos­s­es abyssales) aus­si bien que sym­bol­ique (trous dans l’his­toire, dans le lan­gage, rup­tures ou impass­es dialec­tiques) est un des élé­ments clef de l’écri­t­ure d’Aca­blar, une sorte de sub­sti­tut à la notion de vide.