EasyJet 1

L’édi­teur annonce que le pre­mier tirage d’easy­Jet est épuisé. Comme quoi il ne faut pas écri­t­ure de la lit­téra­ture quand on espère être lu. Reste le plaisir pris à cette nou­velle, à ne pas négliger.

Ozzies

Aus­traliens dans Siem Reap, nour­ris de steak et de lait, en file indi­enne, femmes et hommes, ces derniers le torse nu.

Recherche

En pos­sé­dant l’autre chercher à pos­séder ce que lui-même ne pos­sède pas.

Six heures

Cinq heures d’un mau­vais som­meil, le réveil sonne, je descends sur les bor­ds du canal et longe le trot­toir dans la nuit. Sous les pieds, toutes sortes d’ob­sta­cles. Lorsque je soupçonne un chien, j’é­claire ma torche, et en effet, en voici un qui sur­saute et détale. Les baraques de la rue sont clos­es, aucune voiture. Une lune rousse et finis­sante. S. a dit, tu ver­ras la croix. Je marche vite et ne doute pas que je la ver­rai. Trompé par nos habi­tudes européennes, j’imag­ine un cru­ci­fix en dur avec piédestal. Par la même occa­sion, j’ou­blie la dis­tance que m’a dite S. Tout droit, sur la même rive. Au bout d’un moment, j’al­lume ma torche et dirige le fais­ceau au loin. Sa puis­sance est telle que les Cam­bodgiens qui dor­ment dans les hamacs se lèvent. J’éteins et pro­gresse les yeux rivés sur les façades d’im­meu­ble. Voici une croix peinte sur un pan­neau. Elle est verte. Le texte est en Cam­bodgien. Plutôt une phar­ma­cie. Or, c’est l’église catholique que je cherche. S. y donne ren­dez-vous à quelques amis,ce dimanche. Son mes­sage dis­ait, “once again for those who are inter­est­ed, I will organ­ise a walk in the jun­gle”. Je pour­rais renon­cer, mais je me suis levé. Je me suis levé et c’é­tait pénible. J’ai la bouche sèche, le cerveau chaviré, l’estom­ac plein de bière, je ne renonce pas. Mais la nuit s’é­pais­sit. Com­ment cela est-il pos­si­ble? Il n’y a aucun éclairage pub­lic. Eh bien les maisons ont dis­parues, rem­placées par une épaisse forêt. Il est six heures. Puis six heures trois. Si je con­tin­ue, je vais ren­tr­er bre­douille. Sous un bananier j’avise un homme. Il est en pyja­ma, il attise un feu. Je demande l’église catholique. Il ne répond pas. Peut-être dort-il? Non, sa femme est à son côté. Tous deux organ­isent quelque chose au sol. Le début de la journée, le début de la vie. Je fais un signe de croix. Comme cela ne suf­fit pas, je croise les doigts à la façon des fans de musique satanique. Il démarre sa moto, je monte en croupe, nous roulons. Il se gare au pied d’un pan­neau. Je lis: Catholique church of Siem Reap. For­mi­da­ble! Je lui tends un bil­let. Me voici seul. Six heures cinq, brusque­ment un cou­ple sort d’une ruelle latérale. Lui porte un keffieh, un short. Un sac rem­pli d’eau. Un GPS pend de son épaule. Une fille l’ac­com­pa­gne. Il me demande si je par­le anglais. Alors il se tourne vers la fille:
- What did you say was your name?
Puis il fixe le noir.
- Un tuk-tuk devrait venir nous pren­dre.
- Mais pourquoi si tôt?
- Tôt, c’est bien, dit S.

Nuances

On peut être bête sans être stu­pide et plus rarement, stu­pide sans être bête; que de telles nuances de car­ac­tère soient pos­si­bles est fascinant.

Beatocello

Gala veut aller écouter un con­cert de vio­lon­celle. Com­ment elle a appris la tenue d’un tel con­cert, je me le demande: passé l’ho­raire de vis­ite des tem­ples Siem Reap n’est plus que diver­tisse­ment facile et je ne vois que des bus cli­ma­tisés et des touristes en sueur. De plus, elle sem­ble aver­tie de cette soirée depuis notre départ de la Suisse. Nous aurait-elle fait venir en ville pour cet événe­ment? Quoiqu’il en soit, je traîne les pieds. Je n’ai pas pris le bus, mais comme les autres touristes je suis en nage et j’imag­ine plutôt une ter­rasse ven­tilée. D’ailleurs, nous avons d’ex­cel­lents fes­ti­vals clas­siques à Fri­bourg et que je sache, elle n’y a jamais assisté. Enfin, Bach est trop savant pour un ignare de ma var­iété et je préfère l’orgue au vio­lon­celle. Nous voici donc par­tis en tuk-tuk le long du canal. Gala donne notre des­ti­na­tion au con­duc­teur. Ravi, il énonce un prix que je crois sur­fait. Mais il est vrai que je ne sais pas où nous allons. Que Gala se débrouille. Deux kilo­mètres plus loin, une fon­da­tion dans un jardin. Pans de murs en béton armé, volets de teck à meneaux, pelous­es aérées. Je con­firme: cinq dol­lars, c’est le dou­ble de ce que j’au­rai accep­té, qua­tre fois le prix qu’eut payé une famille cam­bodgi­en­ne. Mais il n’est pas temps de dis­cuter, nous avons pris du retard. Nous tra­ver­sons la halle d’ac­cueil à grands pas, des hôt­esses ser­rées dans des habits tra­di­tion­nels kmehrs indiquent la direc­tion, nous pas­sons devant des cal­i­cots qui mon­trent des por­traits du maître et prenons place dans une salle glaciale. Pre­mière sur­prise, le con­cert est com­mencé. Je con­sulte ma mon­tre, deux min­utes de retard. Afin de prof­iter de la musique, je me répète: Alexan­dre, ceci est un con­cer­to de Bach, l’in­stru­ment que joue le mon­sieur s’ap­pelle un vio­lon­celle et c’est beau, agréable — je retire “agréable” — et intel­li­gent. Mais je n’ai pas le temps d’ap­préci­er: le musi­cien sus­pend son archet, tire un micro devant sa bouche et se met à par­ler en suisse-alle­mand, puis en anglais, en français, en ital­ien. Il annonce qu’il est orig­i­naire de Berne, prie les Suiss­es de lever la main. Quelques mains se lèvent. Y a‑t-il des Romands dans la salle? Lev­ez la main! Et ain­si de suite. Des Espag­nols? Pas d’Es­pag­nols, con­state-t-il, tiens, tiens… Des Asi­a­tiques qui occu­pent les deux tiers de la salle, il ne dit pas un mot. Il entame un sec­ond morceau. Qu’il inter­rompt aus­sitôt pour évo­quer par les sta­tis­tiques les mir­a­cles obtenus depuis 1993, date de la fon­da­tion du pre­mier hôpi­tal pédi­a­trique de Pnohm Pehn, dans la guéri­son des mal­adies d’en­fants. Là-dessus, il énonce la liste des infec­tions, acci­dents, virus dont souf­frent les patients. Je fixe l’ar­chet. Va-t-il revenir sur les cordes? Com­prenez bien, nous dit le musi­cien-pédi­a­tre, sur 1324 enfants de moins de dix ans dont 40% de filles, nous avons bais­sé le taux de mor­tal­ité… Je ferme les yeux. Les gens applaud­is­sent. L’ar­chet trace des cer­cles dans l’air. Il accom­pa­gne l’ex­posé. Et voici le nom des machines que nous avons achetées, alors s’il vous plaît… Suiv­ent des deman­des de dons. Don de sang, don d’ar­gent. L’homme respire. A bout de souf­fle, il admet: l’am­bas­sadeur de Chine me répète que je par­le trop; et il se remet à par­ler. Soudain, il cesse:
- Je vais main­tenant inter­préter un morceau de Pablo Casals. Il l’a écrit alors qu’il fuyait le régime fran­quiste… D’ailleurs, nous ne sommes pas ici pour par­ler poli­tique, seuls m’in­téressent la paix et la jus­tice… Oui, la paix… et la jus­tice.
Il mar­que un silence. Repousse le micro. J’ou­vre les yeux. Fausse alerte, le moment n’est pas encore venu. Avant de jouer ce morceau, le pédi­a­tre, musi­cien et clown annonce qu’il pro­jet­tera à la fin du con­cert un film, que nous com­pren­drons alors pourquoi, afin d’aug­menter le nom­bre de cas traités, les dons qu’il nous demande ce soir…

Singularité

Que Ray Kurzweil bâtisse son Uni­ver­sité de la Sin­gu­lar­ité dans la Sil­i­con Val­ley allait de soi; qu’il installe ce lab­o­ra­toire du posthu­man­isme entre les sièges de Google et de Face­book sem­blait déjà plus inquié­tant. Or j’ap­prends qu’il a été nom­mé ingénieur en chef de Google et que Lar­ry Page lui aurait con­fié le départe­ment stratégie et développe­ment de la multi­na­tionale, ce qui jette un éclairage sur les récentes acqui­si­tions de start-ups liées aux travaux sur la Con­ver­gence. Ain­si, la hold­ing la plus puis­sante de la planète vient de se dot­er d’un gourou dont la reli­gion, dans sa dimen­sion néga­tive,  prône l’abo­li­tion de la race humaine.

Yeah

Sur le toit du City Riv­er Hotel, belle piscine entourée de chais­es longes en teck. Deux japon­ais­es trem­pent le pied, gloussent, rient, se giclent, pho­togra­phient. Des per­son­nages de bande-dess­inée. Com­pactes, tout en lignes, ne touchant pas terre. Et jaunes. Puis vien­nent deux anglais­es. Tout aus­si jaunes. L’une des deux frap­pée de malé­dic­tion. Vul­gaire. Tous les trois mots, elle dit “yeah…”. Tous les trois mots n’est pas un recours lit­téraire. Plongé dans un livre d’é­conomie, je dois renon­cer à ma lec­ture. En quelques min­utes, l’Anglaise dit mille fois “yeah…”
- Tu vois..
- Yeah…
- Moi j’aime beau­coup le Cam­bodge…
- Yeah…
- Parce que les gens…
- Yeah…
Et quand vient son tour de par­ler.
- Yeah… yeah… C’est comme ça.
Puis elle se lève et je vois qu’elle a enfilé son mail­lot de bain bleu de tra­vers. Elle l’a entre les fesses.

Orchestre

Quand tu pass­es dans la rue, l’orchestre se met à jouer.

De sortie

Un jeune cou­ple de sor­tie. Habil­lés, ils se tien­nent droits, l’air ravi et gen­til. Les garçons, pour faire grand restau­rant, déposent les plats en même temps devant l’homme et la femme, puis annon­cent les recettes aux­quelles ils vont goûter. Le garçon allume son portable, pho­togra­phie son plate, passe le portable à son amie, elle pho­togra­phie le sien, lui rend l’ap­pareil. Alors ils se souhait­ent bon appétit.