Comédie

A la bib­lio­thèque, où j’ar­rive une demi-heure avant fer­me­ture, désireux de renou­vel­er mon choix de films, je tombe sur l’ac­trice et dans un mou­ve­ment de générosité aus­si dés­in­ter­essé que dis­trait, l’ayant saluée de son nom, vais pour l’embrasser. Elle se retire, place ses mains haut devant son vis­age et s’écrie:
- Non, oh non, je suis pleine de microbes!
- Tu es malade? La grippe?
- Malade? Pense-tu! Si seule­ment j’é­tais malade! 

Cheveux

Après un entraîne­ment au com­bat qui nous trou­ve érein­tés et tout de bleus mar­qués, un cama­rade reti­rant ses pro­tec­tions, dit:
- C’est aus­si dur que se faire couper les cheveux!
Etant désor­mais acquis que je suis dur de la feuille, je le fais répéter.
- Oui, m’ex­plique-t-il, j’ai fait venir une coif­feuse à domi­cile cette semaine. Deux heures! Tu imag­ines ça! Et elle n’a cessé de par­ler! Avant, après, pen­dant. Même quand je l’ai poussé vers la porte, elle con­tin­u­ait de par­ler. Et en plus, il a fal­lu que je ramasse tous les cheveux. Jamais plus! Je préfère encaiss­er des coups.

Femme

Jésus de Paris, que je ren­con­trais il y a quelques années dans un apparte­ment du faubourg Pois­son­nière, était maître-expert en dyna­mite. Arti­fici­er à la sol­de des com­pag­nies de ciné­ma il voy­ageait d’un plateau à l’autre en métro avec ses pains et ses sys­tèmes de mise à feu, piégeait les décors et selon les jours fai­sait vol­er en éclats une mai­son, une rue ou une voiture. Son fils jouait de la bat­terie dans une petite pièce attenante à la cui­sine tan­dis que nous dînions adossés à un poêle d’une tonne dont il ne ces­sait de van­ter les mérites. Sa femme, ten­dre, mater­nelle, pythoni­enne, avait autant de bras que la déesse hin­doue: elle jouait la comédie, miton­nait des plats, éle­vait les enfants, était rieuse et allè­gre. Puis un après-midi, comme je débar­quais gare de Lyon, je la trou­ve hagarde, étrange­ment silen­cieuse. Elle n’a pas dor­mi de trois jours me sif­fle une amie qui la sur­veille de crainte qu’elle ne s’ef­fon­dre. Nous man­geons cepen­dant et dans le fond de la brasserie où nous sommes instal­lés défi­lent trois, qua­tre, cinq enfants, de dif­férents maris et de dif­férents âges, les plus grands déjà musi­ciens, acteurs de série télévi­sion, les petits, la bavette autour du cou, tous venus ras­sur­er leur maman. L’an­née suiv­ante, j’ap­prends comme il se doit que le mari a pris la poudre d’escam­pette et que l’ex­cel­lente femme a filé vers le sud où, pleine de vigueur et de soleil, elle va épouser un homme dont elle attend des enfants.

Décors

Nou­veau décor pour mes rêves, fri­bour­geois. Molasse, églis­es, pavés. Le tout sug­géré à la manière des arrières-plans chez De Chiri­co. Me voilà loin de Genève. Le même proces­sus se répète. Autre­fois c’é­tait Lau­sanne. Quand je me rends encore à Genève, en général le matin et par le train, je n’ai plus que des objec­tifs: le bureau, une librairie, l’ap­parte­ment d’un ami et je les rejoins sans tenir compte de la ville. Forme poussée de nos­tal­gie? C’est pos­si­ble. Le lot com­mun: ce que nous avons con­nu  n’est pas dévis­agé, mais peu­plé de sou­venirs qui se super­posent mal aux nou­velles ambiances, aux nou­veaux sons, aux habi­tants fraîche­ment débar­qués. Et après Fribourg?

Fribourg le samedi

Course dans les gorges du Got­téron à l’heure de l’apéri­tif. Etrange et belle atmo­sphère dans ce val­lon que partageait le dernier soleil. Des fêtes pop­u­laires à plusieurs endroits, sous les tentes du petit train puis le long de la pis­ci­cul­ture, mais aus­si dans les jardins privés, des réu­nions de famille, des plaisan­ter­ies qui fusent, des lar­rons ivres qui me taquinent, des rires. Puis la route finit, rem­placé par un sen­tier  qui sin­ue entre les arbres, emprunte un sys­tème de ponts et d’escalier pour gravir les falais­es de la riv­ière et rejoin­dre enfin, qua­tre kilo­mètres plus haut une ferme nichée dans un repli de la  colline du Schön­berg. Je craig­nais la fatigue mais n’ai eu aucune peine à courir le retour au sprint, puis faire quelques exer­ci­ces dans l’herbe avant de remon­ter le Salden à vélo craig­nant par la même occa­sion — sim­ple phan­tasme- de dévaler la pente raide si je venais à lâch­er mon pédalier, ce qui eut pu se pro­duire sur le coup du sen­ti­ment de ridicule qui m’en­vahis­sait et plom­bait mes forces, moi mon­té sur ce vélo neuf aux airs de tank par­mi des badauds, des ado­les­centes embrassées et des mères retenant leurs pous­settes. Peu aupar­a­vant, je venais de faire la con­nais­sance d’un bat­teur rock, m’ex­cla­mant:
- Ah, c’est donc vous qu’on entend bat­tre dans la mai­son à mi-dis­tance! Vous êtes assidu! Chaque fois que je viens me promen­er avec mes enfants, je vous trou­ve à l’ex­er­ci­ce.
Et lui de me féliciter de mon effort, de me prévenir que je dois veiller su mon vélo et de me sig­naler qu’il y a des Alle­mands au fond de la val­lée qui, d’ailleurs, abrite un drôle de monde. De retour au Guintzet, Gala se pré­pare et nous rejoignons Gas­pard sur la ter­rasse du Marce­lo, fer­mée pour cause de cagnotte, ce que sig­nale une ardoise posée au milieu des tables qui, en effet, sont toutes disponibles. Mai voici que la patronne (dont Gala pré­tend qu’elle serait la sœur de Jodie Fos­ter) qui nous explique le sens de la cagnotte, son thème, le cirque, l’ar­gent récolté, plus de 17’000 francs pour quelques 70 coti­sants et nous voyons bien­tôt arriv­er des jeunes et des moins jeunes déguisés en clown, en chef de piste et en domp­teur de tigres, tan­dis que la serveuse nous apporte de la Cardinal.

Armurier

L’an dernier, je marche trois kilo­mètres accom­pa­g­né d’un ami pour me ren­dre chez l’ar­muri­er. Nous pous­sons la porte du mag­a­sin. A l’é­ta­lage, fusils-mitrailleurs, fusils de biathlon, armes de poings, stock de muni­tions, couteaux. Je salue. Aucune réponse. Au bout d’un moment, un homme qui graisse la culasse d’un fusil me toise:
- Vous êtes Suisse? Parce qu’avec toux ces gens qui rôdent par ici. Surtout des Serbes.
Puis il reprend son tra­vail. Alors que nous achetons du matériel auprès de son col­lègue, un homme proche de la retraite, celui-ci, la mine grise, nous con­fie:
- Nous sommes tous sous le coup. Nous allons fer­mer cet après-midi pou aller à un enter­re­ment. Quelqu’un est mort.

Changement

Ce cama­rade du club de sport qui, à l’heure de la douche, apprenant qu’un autre garçon habite Mon­treux:
- Ah, toi tu habites au bord du Lac? Tu con­nais le restau­rant le Nau­tile?
Et il lui explique le décor de la salle, la ter­rasse, la vue, le lac. L’autre ne con­naît pas, mais donne des détails sur sa ville.
- Eh bien j’y suis allé! C’est incroy­able, ça change. Ici, à Fri­bourg, on est au bord de la Sarine, et là c’est le lac: ça change!

Dire

Tout ce que je peux racon­ter. Bien sûr, je pour­rais met­tre sur papi­er, enfer­mer ces papiers dans un car­ton. Mais à quoi bon? Pour mémoire? Peut-être. Quoiqu’il en soit, je m’in­quiète. Est-ce une affaire d’âge ou une affaire d’âge de la société, d’évo­lu­tion de sa nature? Mes opin­ions les plus cer­taines, ne peu­vent plus pren­dre place ici pour des raisons d’op­pro­bre, de désta­bil­i­sa­tion finan­cière, voire de loi; pour le même motif, une par­tie de mes actes doivent être tus; enfin, et c’est l’écueil cen­tral, je ne puis dire mes avis sur les gens de mon entourage sans que cela provoque des réper­cus­sions, bonnes ou mau­vais­es d’ailleurs. Inter­vient dans cette affaire, dont je ne sais com­ment traiter, toutes sortes d’ex­em­ples illus­tres et pro­pres à aider la réflex­ion: la pub­li­ca­tion à quelques exem­plaires de l’apolo­gie de homo­sex­u­al­ité de Gide, l’aut­ofic­tion de Serge Doubrovs­ki provo­quant la mort de sa femme (Le livre brisé), le prob­lème de la cap­ta­tion fic­tive d’une per­son­ne proche dans le cas du livre d’Hen­ry Miller, Un dia­ble au par­adis, la ques­tion de la mise pro­gram­mée à l’in­dex de Jules Renard du fait de ses por­traits au vit­ri­ol égrenés dans son Jour­nal… le tra­vail psy­ch­an­a­ly­tique de Duras dans La vie matérielle

Désordre

Ren­tré tard, je me couche. Inca­pable de trou­ver le som­meil, je fais selon mon habi­tude, je com­pose des textes. D’une phrase arbi­traire, je tire une brève fic­tion. Lorsque j’ai la chose en main, j’hésite: vais-je en pren­dre note? Il en va comme des rêves, on croit se sou­venir et la nuit emporte tout. Je répète mon texte phrase à phrase, puis cède — du moins en par­tie: je n’al­lume pas. J’écris dans la nuit. Et bien enten­du, ce qui devait arriv­er arrive; aus­sitôt noté le pre­mier texte, l’e­sprit libre, j’en invente un sec­ond que je note à son tour, puis un troisième. Cela me rav­it car ce sont des textes de pure inspi­ra­tion et au con­tenu aus­si dif­férent qu’il est pos­si­ble de mes automa­tismes d’écri­t­ure. Passe une semaine. Je me promets de les met­tre au pro­pre, n’en fais rien. A l’oc­ca­sion, les pre­mières phras­es de ces textes me vien­nent en mémoire et je me fais une joie de les repren­dre. Hier enfin, j’ou­vre le car­net et là, décep­tion: j’ai sous les yeux une écri­t­ure illis­i­ble. Dans un pre­mier temps je ne doute pas de pou­voir la déchiffr­er et puis il me faut renon­cer. Non seule­ment je ne peux espér­er retran­scrire, mais la cal­ligra­phie est si désor­don­née que je n’ai plus accès à la moin­dre infor­ma­tion con­cer­nant la teneur des trois fictions.

Voyage

Le voy­age de l’homme ne doit pas être interrompu.