Extraordinaire

Fera-t-on quelque chose d’ex­tra­or­di­naire? Quand?

Mémoire de Paris

Le matin, encore au lit, M. anno­tait les équa­tions qui lui étaient venues pen­dant la nuit. J’é­tais à son côté, couché à même le sol, fatigué de mes prom­e­nades dans Paris. L’ap­parte­ment d’une pièce don­nait sur la rue de la Butte aux Cailles. Un lavabo mon­té bas dans une armoire ser­vait de receveur de douche. Les yeux au pla­fond, M. réfléchis­sait à haute voix.
- Vois-tu, je me suis demandé ce que je voudrais faire. Acheter une mai­son? Bah! D’ailleurs, je n’ai pas de famille à y met­tre. Voy­ager? Non. Je n’ai plus le goût des longs déplace­ments. Il y a mon amie, je l’aime, ou je crois que je l’aime, et cette thèse sur Hegel, mais bon… Non, vrai­ment, je ne vois pas.
Le surlen­de­main, il mour­rait dans une avalanche.

Vaisselle

A Tor­re­vie­ja, je demande à Aplo de desservir la table du repas et de plac­er les cou­verts dans la machine à laver la vais­selle. Quand je con­state qu’il a placé couteaux et fourchettes la tête en haut dans les casiers sans les avoir rin­cer, je l’ap­pelle, les fait ressor­tir et j’ex­plique la façon de les dis­pos­er. Le lende­main, comme je m’af­faire dans la cui­sine, j’en­tends Aplo sur la même ton qui fut le mien expli­quer à son cousin, plus petit, que les têtes vont en bas, qu’il faut rin­cer et dis­tribuer les cou­verts dans les casiers.

Contradiction

Avec le même degré d’ad­hé­sion de l’e­sprit je puis penser tout m’in­téresse et rien ne m’intéresse.

Beauté 2

La pro­duc­tion de laideur, jus­ti­fiée par les néces­sités de tout ordre, au pre­mier rang économiques et sociales. Engloutisse­ment du naturel. Per­ver­sion des com­porte­ments. Hommes-machines. Agres­siv­ité. Et à la moin­dre con­tes­ta­tion, les ten­ants des néces­sités s’in­sur­gent: il n’y a pas moyen de faire autrement! Cer­tains sont d’ailleurs de bonne foi, preuve qu’ils ont déjà du côté du dia­bolique. Rien de religieux dans ce que j’a­vance: la cupid­ité érigée en loi ou l’am­bi­tion portée à une cer­taine incan­des­cence suff­isent à vous trans­former en un thu­riféraire du laid. D’ailleurs, s’agis­sant de reli­gion et donc d’amour, “il s’est sac­ri­fié pour racheter le monde”, “il sauvera celui qui se don­nera à lui”, je veux bien, je n’en ai pas l’ex­péri­ence, mais si le croy­ant rétablit la lumière pour lui et pour son entourage, il est impuis­sant lorsqu’il s’ag­it d’empêcher la destruc­tion de la beauté. La beauté: leçon sim­ple, immé­di­ate, qui rabat l’homme sur un centre.

Sortir

Cauchemar tor­tu­rant dont je me tire par une déci­sion:
- Suf­fit, je dois me réveiller!
Et en effet, je me réveille. Ma cham­bre est envahie de mil­liers d’in­sectes qui attaque­nt des papil­lons. Je répète la manoeu­vre:
- Réveille-toi!

Beauté

Le monde est beau. Manip­ulé au nom d’im­pérat­ifs dont les ten­ants et aboutis­sants échap­pent il devient laid. Phénomène qui n’est pas neuf mais subit depuis une ving­taine d’an­nées une for­mi­da­ble accéléra­tion. Or la laideur n’est pas un sim­ple empêche­ment de par­ticiper à la beauté du monde, c’est une con­fis­ca­tion des ressources de l’être. Dans le laid, l’homme n’a plus accès à soi.

Fuite

Doc­u­men­taire sur l’I­rak. Familles de Kirk­ouk, Fal­lou­jah, Bag­dad.
- Ici, tout le monde veut par­tir. Il n’y a pas un jeune qui ne veuille aller en Europe ou aux Etats-unis.

Ascenseurs

Une par­tie de la journée à l’hôpi­tal can­ton­al occupé à installer des cadres d’af­fichage dans les ascenseurs. Les malades souri­ent, plaisan­tent, enga­gent la con­ver­sa­tion. Le per­son­nel est plus réservé. Ascenseurs à cage métallique et sur­chauf­fés. Regroupés dans deux ailes du bâti­ment, six d’un côté, trois de l’autre. Ils vont et vien­nent. Une fois les cadres instal­lés, notre tra­vail con­sis­tera à chang­er les affich­es deux fois par mois. En théorie, l’af­faire de quelques min­utes. Or je con­state que nous nous trou­vons face à une sit­u­a­tion inédite. Lorsque nous com­man­dons un ascenseur, il n’y a qu’une chance sur six pour que nous obte­nions celui que nous avons com­mandé. En effet, la machine com­prend que vous voulez mon­ter ou descen­dre, mais ne peut com­pren­dre que vous vouliez emprunter un ascenseur plutôt qu’un autre. Autre par­tic­u­lar­ité, dont je fais remar­que à mon col­lègue:
- Sais-tu ce qu’il y a dans tous les ascenseurs sauf dans ceux d’un hôpi­tal? Des miroirs.

Avenir

“Les enfants, c’est l’avenir” est une drôle de for­mule. Il sem­ble qu’on pense à l’adulte tel qu’il pour­rait être plutôt qu’à l’adulte tel qu’il est. L’e­spoir est fondé sur la venue d’un avenir qui délivr­erait du présent. Mais si nous avons, nous autres adultes, l’im­age d’un pareil avenir, pourquoi ne pas le met­tre en œuvre? Pourquoi ne pas agir comme des enfants et l’in­car­n­er dès aujourd’hui?